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LA CHRONIQUE
D'ENGUERRAN
DE MONSTRELET
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
LA CHRONIQUE
D'ENGUERRÂN
DE MONSTRELET
EN DEUX LIVRES
AVEC PIÈCES JUSTIFICATIVES
1400 — 1444 •
PUBLIÉE
POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANGE
PAR L. DOUËT-D'ARCQ
TOME PREMIER
A PARIS
CHEZ M^'" V" JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, N" 6
M DCCC LVII
'J
5^
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit
les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la
publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire
responsable , chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'Éditeur sera placé à la tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans
l'autorisation du Conseil , et s'il n'est accompagné d'une déclara-
tion du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru
mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que
r Edition de la Chronique d'Enguerran de Monstrelet,
préparée par M. Douïêt-d'Arcq, lui a paru digne d'être
publiée par la Société de l'Histoire de France.
Fait à Paris ^ le 20 octobre 1867.
Signé L. BELLAGUET.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France ,
J. DESNOYERS.
PREFACE
Dans cette suite de nos anciennes chroniques fran-
çaises , qui s'ouvre à Villehardouin et s'arrête à Phi-
lippe de Gommines , Monstrelet tiendra toujours une
place importante. Si inférieur pour la composition à
Froissart, dont il a voulu être et dont il est par le fait
le continuateur, il rachète à quelques égards cette in-
fériorité par des mérites qui lui sont propres. 11 est
exact et consciencieux. De plus, il a eu soin de re-
cueillir et nous a conservé dans sa chronique une foule
de pièces très-instructives, en sorte que, somme toute,
son récit, malgré l'ennui que nous cause sa forme, est
encore pour le fond le guide le plus sûr pour pénétrer
dans le détail si complexe des faits qui ont signalé la
première moitié du xv® siècle.
L'académicien Dacier, qui avait fait une étude par-
ticulière de nos anciennes chroniques, nous a laissé
comme fruit de ses travaux en ce genre deux mémoires,
l'un sur Froissart et l'autre sur Monstrelet. Dans son
mémoire sur Monstrelet il a réuni tout ce qu'il avait
pu recueillir sur ce chroniqueur. Malheureusement
cela se réduit à bien peu de chose. En effet, il se borne
à nous dire que Monstrelet fut pourvu de l'office de lieu-
H • PRÉFACE,
tenant du gavenier ^ de Cambrai en 1436; que, le
20 juin de la même année, il prêta serment en qualité
de bailli du chapitre de l'église de Cambrai, charge
qu'il exerça jusqu'en 1 440 ; que le 9 novembre 1 444 il
prêta serment comme prévôt de la ville de Cambrai,
et que le 1 2 mars suivant il fut nommé bailli de Wa-
lincourt. 11 ajoute qu'il conserva ces deux dernières
charges jusqu'à sa mort, arrivée vers la mi-juillet 1 453.
Sur quoi nous relèverons ici en passant une petite er-
reur. Jean le Carpentier, dans son Histoire du Cambré-
sis^ nous donne une liste des prévôts de Cambrai, que
tout doit nous faire supposer exacte, et dans laquelle
Monstrelet figure sous l'année 1 444, entre Jacques le
Fuzelier, prévôt en 1 441 , et Pierre de Wingles, qui le
fut dès l'an 1446. Donc Monstrelet ne conserva pas la
charge de prévôt de Cambrai jusqu'à sa mort, comme
nous le dit Dacier. 11 est encore à remarquer que Car-
pentier, qui donne une liste assez longue des gaveniers
et de leurs lieutenants, ne dit pas un mot de Mon-
strelet.
Monstrelet, aujourd'hui Montrelet, est un village de
Picardie situé a peu près à quatre lieues de Doullens.
D'après Carpentier, la terre de Montrelet aurait eu pour
seigneur, dèsran1125, un Enguerrand de Monstrelet,
d'où serait, selon lui, descendu notre chroniqueur.
Comme le livre de Carpentier n'est pas dans toutes les
mains, et que d'ailleurs le passage où il parle de Mon-
\. On appelait gavenier celui qui percevait la gave, sorte de
redevance que les églises de Flandre payaient au comte pour sa
protection.
PREFACE. iiï
strelet est important, nous croyons utile de le repro-
duire ici. ce Monstrelet portoit d'or au sautoir de vair.
La terre de Monstrelet est située au comté de Pontliieu ;
qui eut pour seigneur dès l'an 1125, un Enguerrand
de Monstrelet, qui, selon Franchomme, espousa la
fille du sieur de Hardicourt, gentilhomme aussi de
Pontliieu , qui portoit de gueules à trois paus de i>air.
De cet Enguerrand est vraysemblablement descendu
nostre Enguerrand de Monstrelet, ce fameux historien,
créé grand prévost de Cambray et bailli deWallincourt,
Tan 1444. Il choisit sa sépulture aux Cordeliers de
Cambray, où il fut inhumé l'an 1453, ayant laissé de
sa femme, Jeanne de Yalbuon ou Valhuon, une fille
nommée Bonne de Monstrelet , alliée avec Martin de
Beaulaincourt, surnommé le Hardy, escuyer, fils de
Martin et de Marie de Wancquelin, tous inhumés à
Cambray, selon les épitaphes qu'en rapporta Ro-
sel, etc. ^ »
L'auteur de l'article Monstrelet, dans la Biographie
universelle ^ rapporte un passage des mémoriaux de
Jean le Robert, abbé de Saint- Aubert de Cambrai et
contemporain de ce dernier, dans lequel on lit : « Le
XX® jour de juillet, l'an xmi. c. lui, honorable bons
et noble, Engherans de Monstrelet, escuyers, prévost
de Cambray et bailli de Walincourt, trépassa et élisit
sa sépulture aux cordeliers de Cambray... Il fu né de
bas, et fu uns biens honnestes homs et paisibles, et cro-
\ . Hist. gén. de la noblesse des Pays-Bas, ou Hist. de Cambray
et du Cambrésîs, par Jean le Carpentier. Leyde , 46G8, 2 vol.
in-4, t. II, p. 804.
IV PRÉFACE.
niqua de son temps des gherres de France, d'Artois,
de Picardie et de Engleterre, et de Fland. de ceuls de
Gand contre Mons. le ducs Plielippe, et trespassa xv
ou XVI jours avant que la paix fust faicte, qui se fist en
le fin de jullet l'an xini. c. lui. Loes en soit Dieux et
bénis. » L'auteur de l'article biographique entre en-
suite dans une discussion sur les mots né de bas , si
contraires à ceux dont se sert Monstrelet quand il dit,
de lui-même : « Je Enguerran de Monstrelet, issu de
noble généracion, etc., » et il donne une conjecture
qui semble très-acceptable. « M. Farez, dit-il, se-
crétaire perpétuel de la Société d'émulation de Cam-
brai , dans un rapport fait à cette société en 1 808 ,
insinua qu'au lieu de né de bas lieu^ il devait y avoir
né de Ponthieu^ contrée où se trouve la terre de
Monstrelet. »
Voyons maintenant s'il ne serait pas possible d'a-
jouter au peu que l'on sait de la vie de Monstrelet, par
un seul fait, il est vrai, mais qui aurait son importance.
M. Ravenel a publié, il y a quelques années, dans le
Bulletin de la Société de l'Histoire de France, une pièce
curieuse \ C'est une lettre de grâce accordée, en 1424,
par Henri IV, roi d'Angleterre, alors maître de la France,
à un Enguerran de Monstrelet, coupable de l'un de ces
faits de détroussement sur les grandes routes, si fré-
quents à cette époque. Comme cette pièce se trouve
dans les registres originaux du Trésor des chartes, elle
a une authenticité inattaquable. Aussi toute la diffi-
1 . Nous la donnons en appendice à la fin du volume.
PREFACE. V
culte est-elle de savoir si c'est bien à notre chroniqueur
qu'elle s'applique, ou à tout autre personnage portant
le même nom et vivant dans le même temps. Avant
tout, voyons ce qu'elle dit : Il a été exposé au roi, de
la partie de Enguerran de Monstrelet , capitaine du
château de Frévench (Frévent), pour le comte de Saint-
Pol, que vers le mois de février de l'an 1 422, alors
que les villes du Crotoy, de Noielle, de Rue et de Mai-
sons, en Pontbieu, tenaient le parti d'Armagnac, et
que leurs garnisons faisaient de fréquentes excursions
à Guise et aux environs, un nommé Jean le Sergent,
parent de cet Enguerran, était venu le trouver au châ-
teau de Frévent, en compagnie d'un Jean de Molliens,
« qui long temps a suy les guerres de Nous et de nostre
très cher et très amé cousin le duc de Bourgongne. » Ces
deux individus passent la nuit au château, et le lende-
main matin, ce Jean de Molliens dit à Enguerran de Mon-
strelet : (( Enguerran, se vous voulez estre prest, vous
troisième quant vous manderay, je vous feray gaigner
bon bustin et de bonne prise. Car j'ay aucuns qui sont
mes féables, qui m'ont promis de moy livrer Armignaz,
portant grans finances d'or et d'argent. » Enguerran
accepte la proposition et promet de se tenir prêt pour le
jour qui lui sera indiqué. Six ou huit jours après, re-
tour de Molliens, qui dit à Enguerran qu'il a parlé h
l'homme dont il a été question entre eux , nommé
Colinet de Grandchamp, dit TEschopier ; qu'il leur fau-
dra se mettre en route dans deux jours, et qu'une fois
arrivés à Lille, ils y auront des nouvelles certaines. Sur
quoi Enguerran, son frère, nommé Guilbin de Croix,
Yi PRÉFACE.
et son varlet Jacob de Groisectes, avec Molliens et un
autre , se rendent à Lille, où ils trouvent Colinet de
Grandchamp, qui leur donne l'itinéraire des gens qu'ils
guettent. Ces gens doivent venir de Guise à Tournay,
de Tournay au Pont à Vendin et de là au Crotoy. On
convient que Colinet ira les trouver et que , reste dans
leur compagnie , il attendra ses complices au Pont à
Vendin. Quand les gens qu'on voulait attaquer passè-
rent par Pont à Vendin avec ce Colinet, celui-ci fit à
ses complices le signal convenu, et aussitôt Molliens,
Enguerran et leurs gens se mettent à leur poursuite,
les atteignent à une demi-lieue de la ville, les détrous-
sent de quatre à cinq cents écus qu'ils portaient, et les
laissent là, après avoir coupé les sangles et les brides
des chevaux. Le coup fait, Enguerran et Molliens se
dirigent sur la ville de Saint-Pol et, à quatre ou cinq
lieues avant d'y arriver, se partagent leur butin. Puis
Enguerran s'en retourne au château de Frévent, où,
huit jours après, un Colart Janglet, qui avait épousé
la sœur dudit Colinet l'Eschopier, vint le trouver et lui
dire que ce Colinet avait fait détrousser Jean le Vas-
seur son beau frère^ et avec lui trois ou quatre mar-
chands d'Abbeville, ajoutant que le bruit courait que
lui Enguerran avait été complice du fait. Enguerran
avoue, s'excusant sur ce que Molliens et Colinet lui
avaient donné à entendre que le coup serait fait contre
les ennemis, mais que s'ils l'avaient trompé il était
prêt à faire restitution. Là-dessus un premier rendez-
vous à Arras avec les parties lésées , puis un second
à Abbe ville, où, par l'entremise de Jean de Maillefeu,
PRÉFACE. VII
autre parent d'Enguerran, les marchands s'accordent
avec ce dernier et se déclarent satisfaits. Cependant la
justice ayant commencé des informations, Enguerran
s'adresse à la clémence royale et en obtient sa grâce,
« en considéracion des bons et agréables services faiz
à Nous et à nostredit cousin le duc de Bourgongne par
ledit Enguerran, en noz guerres et autrement. »
Tel est en substance le récit de cette longue pièce ,
récit dont toutes les circonstances semblent s'appli-
quer fort bien à notre chroniqueur. D'abord c'est le
même nom ; Enguerran de Monstrelet. Il est capitaine
d'un château situé en Ponthieu, et notez bien, pour le
comte de Saint-Pol. C'était alors Philippe de Bour-
gogne , second fils d'Antoine duc de Brabant et de
Jeanne de Luxembourg, fille de Waleran de Luxem-
bourg, comte de Saint-Pol. Il devint comte de Saint-
Pol à la mort de son beau-père, en 1415. Or Mon-
strelet passe pour avoir écrit son histoire pour la
maison de Luxembourg. D'un autre côté, si l'on
accepte la date de 1 390 , donnée par la plupart des
biographes pour celle de sa naissance, le fait dont
nous parlons étant de l'année 1 422 , il aurait eu alors
trente-deux ans , âge où il est encore permis jusqu'à
un certain point de faire des sottises. Qui sait même
si celle-là , un peu forte nous voulons bien l'avouer,
mais qui après tout n'était pas de celles qu'on ne
pardonnait pas , surtout au xv* siècle , ne l'aurait pas
amené à faire un sage retour sur lui-même et à
embrasser un genre de vie tout autre. A ce point
de vue, cette date de 1422 serait une époque bien
VIII PRÉFACE.
importante dans la vie de Monstrelet , puisque ce
serait le point de départ de la conversion de son esprit
vers les sages idées qu'on lui voit plus tard; c'eût été
là pour lui, racheter bien utilement et bien morale-
ment les fautes de sa jeunesse. Quoi que l'on pense au
reste de nos conjectures , nous n'en insistons pas
moins sur tous les caractères qui permettent d'appli-
quer la lettre de rémission de 1 424 au chroniqueur
Monstrelet. Car la petite difficulté de détail qui s'y
trouve, en ce que le frère de l'Enguerran de Monstre-
let de la lettre , lequel y est nommé deux fois , s'ap-
pelle Guilbin de Croix et non pas Guilbin de Mon-
strelet comme il semblerait tout naturel , n'en est pas
une au fond, puisqu'il y a mille exemples, au xv^ siècle,
de frères ayant porté des noms différents. Une diffi-
culté beaucoup plus grave, ce serait le silence de tous
les contemporains de Monstrelet sur un fait de cette
nature. Mais sans compter qu'il a bien pu se perdre
dans mille autres semblables qui se passaient alors, on
a vu que ce que l'on savait de certain sur Monstrelet,
d'après les témoignages de son temps, se réduisait
presque à rien.
L'éveil nous étant une fois donné par la lettre de
rémission de 1422, nous n'avons rien négligé pour
sonder le terrain à l'entour du point indiqué. Mais
toutes nos recherches n'ont abouti qu'à bien peu de
chose. Tout ce que nous avons trouvé , c'est, dans les
registres du parlement deux arrêts de l'année 1 398 ,
où il est question d'un Enguerrand de Monstrelet, tué
dans une querelle privée en 1 396 , et qui nous parait
PRÉFACE. IX
être le père de FEiiguerran de la lettre de rémission
de 1422. Le premier de ces arrêts est du 18 janvier
>I398 (v. s.). Il est rendu dans un procès entre le pro-
cureur général et Enguerrand de Fieffés , chambellan
du roi et seigneur de Bonneville , chevalier, deman-
deurs , d'une part , et Thomas de Rosière dit Froissart,
écuyer, seigneur de Raimbercourt et de Courcelles,
défendeur, d'autre part. On y voit, qu un Enguerrand
de Monstrelet, était allé avec une suite, visiter chez lui
cet Enguerrand de Fieffés, dont il avait été bien reçu.
Mais pendant la visite il y eut un vol de commis, pour
lequel quelques-uns des gens de Monstrelet furent
arrêtés. De là la haine de ce Monstrelet contre ce de
Fieffés. Un jour du mois de décembre 1395, Monstre-
let et ses gens attaquent à main armée cet Enguerrand
de Fieffés, lequel n'a que le temps de se sauver au plus
vite. Nouvelle attaque au mois de janvier suivant.
Surpris dans les champs , de Fieffés se sauve à la ville
de Monstrelet dans la maison d'un Jean de Havernas.
Il y est assiégé par Monstrelet et les siens qui démo-
lissent le toit, tentent d'y mettre le feu, et finissent par
se retirer, après avoir tué trois chevaux appartenant à
de Fieffés, de la valeur d'environ quatre cents francs
d'or. Thomas de Rosière est impliqué dans l'affaire ,
mais il invoque un alibi et est absous*. Quant à En-
guerrand de Monstrelet, il obtient des lettres de rémis-
sion ^ Le second arrêt est du 1 " février 1 398 (v. s.). Il
L Reg. 14 du Conseil, fol. 267 v°.
2. Elles se trouvent dans le registre du Trésor des chartes^
X PRÉFACE.
est rendu entre les mêmes parties , mais les rôles sont
intervertis; c'est Thomas de Rosière qui est le deman-
deur contre Enguerrand de FietTes, défendeur, lequel
est condamne à cinq cents livres parisis d'amende
envers Thomas de Rosière \ C'est dans ce second
arrêt qu'il est question de la mort de cet Enguerrand
de Monstrelet , lequel , si nos conjectures étaient fon-
dées , pourrait être le père du chroniqueur. Mais cette
longue digression sur la lettre de 1422 nous a déjà
entraîné trop loin. Il est temps de revenir à notre
sujet.
Les éditions de Monstrelet sont nombreuses. 11 y a
d'abord les éditions gothiques au nombre de trois :
celle de Vérard (sans date), celle de Jean Petit et
Michel Lenoir, 1512, et celle de 1518. Viennent en-
suite les éditions de Chaudière et Luillier, 1572, de
Pierre Mestayer, 1595, et d'Orry en 1603, qui est la
dernière avant celle de Buchon. Enfin Th. Johnes a
traduit Monstrelet en anglais , comme il avait déjà
traduit Froissart. De toutes ces éditions celle de Vé-
rard (sans date) et celle de 1572 ont toujours été les
plus estimées.
Quant aux manuscrits de Monstrelet, on peut les ran-
ger tous sous trois classes : ceux qui ne contiennent
coté 148, pièce 79. Elles sont datées de Paris, du mois d'août 139S.
L'Enguerrand de Monstrelet qu'elles concernent y est qualifié
d'écuyer.
1. Reg. 14 du Conseil, f. 273. Dans ce même registre, f. 07,
se trouve un ajournement du 5 août 1395 dans le procès d'En-
gnerrand de Fieffés contre Enguerrand de Monstrelet.
PRÉFACK. XI
que le premier livre de la chronique, ceux qui com-
prennent les deux premiers livres, enfin ceux qui com-
prennent les trois livres tels qu'ils se trouvent dans les
premières éditions gothiques. On peut encore former
une quatrième catégorie , celle des manuscrits qui ne
sont que des abrégés de Monstrelet. Enfin il faut dis-
tinguer les uns et les autres en manuscrits français et
en manuscrits picards.
Nous avons trouvé à la Bibliothèque impériale sept
manuscrits de Monstrelet, et deux à la bibliothèque de
l'Arsenal. Nous allons les examiner dans l'ordre qui
vient d'être indiqué.
Les manuscrits de la première classe, c'est-à-dire
ceux qui ne contiennent que le premier livre de Mon-
strelet, sont au nombre de deux, tous deux apparte-
nant à la Bibliothèque impériale. Le premier porte le
numéro 8347-5.5., olim Colbert 3186. C'est un beau
manuscrit grand in-folio vélin, relié en veau bleu, de
227 feuillets, y compris la table qui est à la fin, et in-
complète, car elle s'arrête au 243^ chapitre, tandis
qu'elle devrait aller jusqu'au 258® chapitre, qui est le
nombre donné par le texte. Aussi, après le 227* feuil-
let trouve-t-on la trace d'un autre qui a été coupé et
qui suffisait évidemment à contenir le reste de la table.
Il est écrit à longues lignes avec les titres des chapi-
tres en rouge et les initiales ornées ; celles qui com-
mencent les années sont plus travaillées et de plus, do-
rées. Le premier feuillet a un encadrement colorié et
disposé, en chevrons des deux côtés, en losanges dans
le haut et en girons au bas. Sur cette dernière partie
xu PRÉFACE.
de rencadrement ou frontispice on voit un arbre, en-
levé sur fond blanc, qui surmontait peut-être un bla-
son. Ce qu'il y a de certain , c'est que sur le travail
primitif effacé, on voit, très-grossièrement dessiné à
l'encre, un écu penché, portant une face chargée de
trois croisettes, accompagnée en chef d'un croissant, et
en pointe d'un lion issant, avec la devise : Cœur qui
désire n'a repos. Au-dessous de l'encadrement se lit en
lettres noires sur une banderole à fond d'or, la devise :
Fax mentis honeste gloria. Enfin, pour ne rien omettre
de ce qui concerne ce premier feuillet ou frontispice,
il faut ajouter qu'on lit à côté de la banderole dont on
vient de parler le nom de Bourthevin^ et sur la marge
de droite celui de A Bonelles. Quant au corps du ma-
nuscrit, il est écrit d'un bout à l'autre de la même
main, et de cette petite cursive, basse, très-nette et car-
rée qui appartient à la première moitié du xv® siècle.
Certainement ce n^est pas là l'original de la chronique
de Monstrelet, original que personne, que nous sa-
chions, n'a connu, mais c'en est , du moins à notre
avis, l'une des premières et des meilleures copies.
Nous avons été frappé , à première vue , du caractère
contemporain qu'il présentait, et rien depuis, dans
l'examen attentif que nous avons fait des autres ma-
nuscrits, ne nous a fait revenir sur l'idée favorable que
nous avions conçue de celui-ci. En conséquence, c'est
lui que nous avons choisi pour notre édition.
Le second des deux manuscrits de la première classe,
c'est-à-dire de ceux qui ne comprennent que le pre-
mier livre de Monstrelet, appartient aussi à la Biblio-
PRÉFACE. XIII
thèque impériale, sous la cote Suppl. Fr. 93. C'est
un \oliime in-fol., pap. de 343 feuillets écrits à deux
colonnes. 11 commence brusquement et sans aucun
titre par les mots : Selon ce que dist Saluste^ etc.^ qui
sont les premiers mots du prologue. Vient ensuite, au
fol. 2, la table des cbapitres qui va jusqu'au fol. 10,
lequel est suivi de deux, feuillets blancs. C'est au fo-
lio 13 que commencent les chapitres, qui sont au
nombre de 268. Ce manuscrit porte la date de 1459
sur le verso du dernier feuillet, où on lit ; « Je Olivet
du Quesne, natif de Lille lez Flandres, accomplis de
coppier ce présent livre, le xn* jour de may. Tan mil
nii*^Lix. Scn'ptor qui scripsit CLimChristo vwere possit,yi
C'est un fort bon manuscrit , dont le texte est pour
le fond tout aussi sûr que celui du n** 8347. Cepen-
dant , sans être précisément en dialecte picard , il en
a quelques formes, et par exemple le ch pour le c,
comme cummenchement , pour commencement; bachi-
nés , pour hacinès , etc. Ce manuscrit présente une
particularité assez remarquable et que nous n'avons
rencontrée que là. 11 donne en entier un assez grand
nombre de pièces officielles dont le n° 8347 ne donne
que la substance. Le cas a lieu principalement pour les
années 1413 et 1414. Quant à la chose en elle-même,
il est assez facile, ce nous semble, de se l'expliquer. Il
est évident qu'il y a entre le livre et le manuscrit une
différence capitale. Le livre, par sa nature même, est
immuable. Le manuscrit, au contraire, est susceptible
de toutes sortes de variations et de différences, car ce-
lui qui faisait exécuter un manuscrit avait toujours la
XIV PRÉFACE.
faculté de le faire accommoder à son usage. La preuve
en est bien dans la question qui nous occupe. Quand
on copiait un Monstrelet pour llle-de-France , par
exemple, on le copiait avec les formes grammaticales
de l'Jle-de-France ; quand c'était pour la Picardie, avec
des formes picardes. De là des différences très-notables
de style dans les divers manuscrits d'un même ou-
vrage. Mais ce n'étaient pas seulement les formes
grammaticales qui pouvaient changer, c'était encore,
quand on le voulait, le fond, auquel on pouvait tou-
jours ajouter ou retrancher à son gré. Et ici encore
nous citerons ce qui nous arrive pour Monstrelet. Nous
parlerons tout à l'heure d'un manuscrit de Monstrelet
qui a appartenu à Charles IX. C'est un de ces manu-
scrits abrégés que nous avons signalés. Ici par exem-
ple, le récit interminable du défi de l'écuyer arrago-
nais est résumé en deux mots, tandis qu'au contraire
les défis réciproques du duc d'Orléans et du roi d'An-
gleterre, qui sont aussi fort longs, se trouvent tout en-
tiers dans le manuscrit en question. C'est que le royal
possesseur du maimscrit prenait tout naturellement
grand intérêt à l'un des récits, et non pas à l'autre.
Passons maintenant à la seconde classe des manu-
scrits de Monstrelet, ceux qui contiennent les livres
I et II. Nous n'en avons qu'un de ce genre à signaler.
II se trouve à la Bibliothèque impériale. Il est en deux
volumes, cotés 8345 et 8346, in-fol. pap. à deux co-
lonnes et à rubriques, reliés en maroquin rouge, aux
armes de France sur les plats. Le premier, ou le
n" 8345, a 395 feuillets écrits, plus 6 restés en blanc,
PRH'FACE. XV
2 au commencement et 4 à la fin. Il est a remarquer
qu'il a un intitule, tandis que les deux manuscrits que
nous venons de décrire n'en ont pas. Le voici : « Chi
commenche le premier livre de Englierant de Mon-
strelet, parlant espécialement des fais et advenues des
royaumes de France et d'Engleterre , et entredeux,
d'autres matères. Et commenche au roy Charles de
France, VP de clie nom, lequel est dit Charles le Bel
et Cliarles le Bien Ame. » On lit au dernier feuillet :
«Expliciile premier volume de Engherand de Monstre-
let. » C'est une version picarde, comme on a pu s'en
apercevoir, rien qu'à l'intitulé que nous venons de
transcrire. Mais en dehors des formes grammaticales,
il est pour le fond du texte et pour la distribution en-
tièrement semblable au n^ 8347. Comme lui, il a seu-
lement 258 chapitres, tandis que tous les autres
manuscrits et tous les imprimés en comptent 268.
Différence, au reste, qui ne porte que sur la coupure
du texte, lequel reste le même au fond, dans les uns et
les autres. Le second volume, c'est-à-dire le n° 8346,
a 261 feuillets numérotés. Au haut du premier feuillet
se lit l'invocation : In noniine Patris et Filii et Spiri-
tus sancti. Amen. Puis au-dessous la rubrique : « Chest
chi le second volume des histoires Engherant de Mon-
strelet. w Au verso du feuillet se trouve la petite pièce
connue sous le nom du Recouvrement de la duché de
Normandie et de Guienne, par le hérault Berry.
Nous voici arrivé à la troisième classe de nos ma-
nuscrits, ceux qui contiennent les trois livres. Ces der-
niers, inférieurs aux précédents par rapport au texte,
XVI PRÉFACE.
leur sont infiniment supérieurs par l'exécution. La Bi-
bliothèque impériale en possède deux. L'un, sous les
if 8299-5 et 8299-6, anciennement Colbert 19 et 20,
est formé de deux magnifiques volumes grand in-fol.
vél., dorés sur tranche, et reliés en maroquin fauve au
chiffre du roi Louis- Philippe. Le premier volume a
d'abord onze feuillets préliminaires, qui sont numé-
rotés. On lit en tête du premier de ces onze feuillets :
(f Le premier volume de Enguerran de Monstrcllet,
ensuyvant Froissart, des cronicques de France, d'An-
gleterre, d'Escoce, d'Espaigne, de Bretaigne, de Gas-
con gne, de Flandres et lieux circon voisins, w Vient en-
suite le prologue, puis la table des chapitres, au nombre
de 268. Au commencement du texte la pagination re-
commence de 1 à 389, ce qui donne pour le tout 400
feuillets. Ce volume contient vingt-deux miniatures,
de grande proportion et fort bien exécutées. Le se-
cond volume est comme le premier, un très-bel in-folio
de 471 feuillets. Le premier commence par ces mots :
« Ung très noble philosophe nommé Végèce, » qui
sont ceux du prologue du second livre. Vient ensuite
la table qui s'arrête au bas du recto du folio 1 0, dont
le verso est en blanc. Au folio 1 1 s'ouvre, par une ma-
gnifique miniature à double sujet, la suite des cha-
pitres au nombre de 280, puis on lit au recto du fo-
lio 287 : « Cy finist le second volume des croniques de
messire Enguerrand de Monstrelet. Pour monseigneur
le Légat. » La table du troisième livre se trouve au fo-
lio 288, et au folio 296, le texte. Lu il reste un blanc
qui attend encore sa miniature. Au dernier feuillet on
PRÉFACE. XVII
lit : « Cy finist le tiers volume d'Ângiierraii de Mon-
strellet, des cronicques de France et d'Angleterre et de
Bourgoingne et autres pays circonvoisins, etc. » Ce
livre a 140 chapitres. Le volume a cinquante-deux
miniatures. A l'indication de la fin du second livre,
on a remarqué les mots : Pour monseigneur le Légat.
Si, comme il nous semble, ils s'appliquent au cardinal
d'Amboise, légat en France en 1499 et mort en 1516,
c'est entre ces années qu'il faut chercher la date de ce
beau manuscrit.
Le second des deux manuscrits de Monstrelet con-
tenant les trois livres, appartient encore à la Biblio-
thèque impériale, où il est conservé sous la cote La
Valliere 32. C'est un fort beau manuscrit en trois vo-
lumes in-folio, répondant chacun à l'un des trois livres
de la chronique. Au dernier feuillet du troisième vo-
lume on lit : « Cy finist le tiers volume d'Anguerran
de Monstrelet, des croniques de France, d'Angleterre,
de Bourgongne et autres pays circonvoisins, suyvant
celles de Froissart. Escriptespar moyAnthoine Bardin,
serviteur de monseigneur messire Françoys de Ro-
chechouart, chevalier, seigneur de Champdenier, se-
neschal de Tholouze, gouverneur et lieutenant général
à Gennespourle roy Loys, douziesme de ce nom, son
conseiller et chambellan ordinaire. Et fut achevé au
palays dudit Gennes, la vigille de Nostre Dame d'aoust,
Fan mil cinq cens et dix. » Ce manuscrit contient un
très-grand nombre de dessins à la plume exécutés en
façon de camaïeux et dont la plupart sont enrichis
d'or et de vives couleurs. Comme ces dessins sont dus
I b
xviii PRÉFACE.
très-vraisemblablement à des artistes italiens, le ma-
nuscrit en est d'autant plus curieux à étudier sous le
rapport de l'art. On y rencontre à chaque page l'ëcu
des Rochechouart {fascé onde d argent et de gueules
de six pièces).
Nous avons parlé de manuscrits où la chronique de
Monstrelet se trouve plus ou moins abrégée. La Biblio-
thèque impériale en possède deux. L'un, portant le
n** 8344, est un beau volume in-folio, vélin, relié en
maroquin rouge. Il est écrit à deux colonnes et con-
tient 407 feuillets, y compris la table des chapitres
qui est en tête. Il est orné de petites miniatures assez
bien traitées, l'une surtout (folio 52) qui représente le
meurtre du duc d'Orléans; avec les détails de la main
coupée et du page allemand couché sur son maître. Il
commence : « Premièrement, dit Enguerran de Mon-
strelet pour donner congnoissance aux lisans dont
vindrent les haynes et divisions qui furent en France
durant le règne d'icelluy roy Charles YI, dont sy grans
maulx vindrent en son royaume que c'est pitié du
recorder. » Il s'arrête à la descente du comte de Salis-
bury en France, l'an 1428. L'écriture nous parait être
de la fin du xv^ siècle.
L'autre Monstrelet abrégé est un volume in-4, dont
le papier est au filigrane d'un écu de France, et relié
aux armes et au chiffre de Charles IX. Il a 387 feuillets
numérotés à l'encre rouge, non compris 14 autres non
numérotés, en tête, contenant la table des chapitres.
Au premier feuillet on lit la rubrique : « Cy commence
le premier livre de la cronique que fist Enguerran de
PRÉFACE. XIX
Monstrelet, qui traicte des guerres et divisions de
France et d'Angleterre, depuis l'an mil quatre cens
jusques à l'an mil cinq cens vingt deux, c'est à sçavoir
jusques au trespas du roy Charles de France. » puis les
mots : « Prohème dudit livre. » Et enfin le texte com-
mence par ces mots : « Extrait des histoires et cro-
niques faites et compilées par noble homme Enguerran
de Monstrelet demeurant à Cambray. Commençans
icelles croniques, etc. » Au verso du folio 384 on lit
la rubrique : (( Cy fine le premier livre que fist en son
temps Enguerran de Monstrelet. w Le folio 385 est en
blanc, le folio 386 manque. Enfin au folio 387 et der-
nier, on lit , d'une main de la fin du x\f siècle :
« Ce présant livre appartient à moy Crestophe Hes-
selin demeurant en la rue des Bourdonnoys à Paris.
Qui le trouvera, si luy rende, et il paira voluntiers le
vin à la St.-Martin.
Qui me trouvera , soit gueux ou mille ,
Je luy supplie de cuer enclin
Me rendre à une belle fille.
Son nom Marguerite Hesselin.
Nous n'avons reproduit ceci que pour montrer la
bizarre destinée de ce livre, qui, des mains de Char-
les IX tombe dans celles d'un bourgeois de la rue des
Bourdonnais. Ce manuscrit n'est, comme on le voit,
qu'un abrégé de Monstrelet, et encore du premier livre
seulement.
Quant aux deux manuscrits de la Bibliothèque de
l'Arsenal, nous n'en dirons que peu de chose, leur im-
XX PRÉFACE,
portance disparaissant tout à fait devant la plupart de
ceux dont il vient d'être question. Le premier, qui
porte la cote Hist, 147, est un volume in-folio, pa-
pier à deux colonnes et à rubriques, de 387 feuillets.
C'est un abrégé des deux premiers livres de la chro-
nique de Monstrelet. L'écriture peut remonter au
temps de Henri IL II a appartenu à la famille de Saint-
Gelais , comme le prouve la mention de la naissance
de plusieurs personnes de cette famille, qui se trouve
au dernier feuillet. L'autre manuscrit de l'Arsenal,
Hist, 146, est encore un abrégé, mais qui n'embrasse
pas même tout le premier volume, puisqu'il s'arrête au
traité de Pouilly-le-Fort du 18 juillet 1419. C'est un
in-folio, papier à deux colonnes et à rubriques, d'une
écriture de la fin du xv" siècle.
Toutes les éditions de Monstrelet, à l'exception de
la dernière, celle de Buchon, s'accordent à donner
trois livres à la chronique de Monstrelet. On a vu que
les manuscrits complets donnaient également ces trois
livres. Cependant Ducange*, et après lui Dacier, avaient
conçu des doutes sur l'authenticité de ce troisième
livre. Comme il s'étend de l'année 1 444, où finit le se-
cond, jusqu'à l'année 1467, il y avait, rien que dans
cette dernière date, une objection invincible, Monstre-
let étant mort en 1453. Aussi Buchon, lorsqu'il donna
son édition de Monstrelet en 1 826, prit, par d'excel-
lentes raisons, assez mal présentées au reste dans
\ . Notes et observations sur Monstrelet. C'est une plaquette de
10 p. conservée à la Bibl. imp. Ms. Ducange 1218. Nous la citons
sous la rubiique Notes de Dacange.
PRÉFACK. XXI
sa première préface, le parti de n'admettre comme
appartenant en propre à notre chroniqueur que les
deux premiers des trois qui avaient jusqu'alors passé
sous son nom, restituant ce troisième livre à Mathieu
de Coucy. Et, en effet, ce dernier dit positivement
qu'il commence sa chronique \l\ où finit celle de Mon-
strelet, c'est-à-dire en 1444. Aussi la difficulté n'est-
elle pas de savoir s'il faut, oui ou non, retrancher de
la véritable et authentique chronique de Monstrelet ce
troisième livre, mais bien d'expliquer comment toutes
les éditions et tous les manuscrits complets Ty ont fait
entrer. Voici, suivant nous, comment on pourrait ex-
phquer le fait. Les manuscrits de Monstrelet, qui con-
tiennent seulement les deux livres, arrêtent le récit par
ces mots : « Comme il sera dit dans mon tiers livre, »
phrase qui, a la vérité, démontre bien le projet qu'avait
Monstrelet de donner un troisième livre, mais qui
n'implique pas nécessairement qu'il ait écrit ce troi-
sième livre, ni surtout qu'il l'ait publié. Un autre ar-
gument dont Buchon ne s'est pas servi, et qui pourtant
nous semble assez fort, c'est que dans toutes les édi-
tions et dans tous les manuscrits, chacun des deux
premiers livres est précédé d'une préface, tandis que
le troisième n'en a pas. On ne voit pas bien pourquoi
Monstrelet aurait ainsi abandonné une méthode bonne
en soi, et que d'ailleurs il semblait affectionner. Disons
donc qu'il n'a vraiment fait, ou du moins mis au jour,
que ses deux premiers livres. Quant au troisième, voici,
selon nos conjectures, ce qui a pu arriver. Les pre-
miers éditeurs se seront servis de mauuscrits n'ayant
XXII
PRÉFACE.
que les deux premiers livres, et ils auront mis, au lieu
du troisième qu'ils y trouvaient annoncé et qu'ils n'a-
vaient pas , le premier manuscrit traitant des mêmes
matières et pouvant servir de continuation , qu'ils au-
ront eu sous la main. Si l'on nous objecte l'existence
des manuscrits aux trois livres, nous répondrons qu'on
bien pu faire là ce qu'on avait fait pour les imprimés,.
et qu'en copiant un manuscrit à deux livres ayant le
renvoi au troisième, on aura suppléé, de la même ma-
nière que pour les imprimés, à l'absence de ce troi-
sième livre. En résumé, nous ne regardons comme par-
faitement authentiques que les deux premiers livres de
Monstrelet, c'est-à-dire celui qui commence à 1400 et
qui finit à 1422, et celui qui, reprenant à l'avéne-
ment de Charles VII, s'arrête assez brusquement à
l'année 1444. Ce sont donc ces deux livres seuls
que comprendra notre édition, comme celle de Bu-
chon.
Pour le premier livre, qui s'étend de 1400 à 1422,
notre texte est la reproduction littérale du manu-
scrit 8347. Nous n'y avons absolument rien changé,
si ce n'est que nous écrivons les chiffres en toutes
lettres, et aussi que nous avons cru nécessaire de
suivre dans le numérotage des chapitres l'ordre des
imprimés , qui en donnent 268 pour ce premier livre,
tandis que notre manuscrit n'en donne que 258.
Comme nous l'avons déjà dit, c'est toujours la même
quantité de texte , seulement différemment coupé.
A ce texte de notre manuscrit 8347 nous joindrons,
à leur place voulue, à la fin de chaque volume.
PRÉFACE. XXIII
les additions fournies par le manuscrit SuppL fi\ 93,
dont il a déjà été parlé.
Quant au second livre, qui s'étend de Tan 1422 à
Tan 1444, nous n'avions plus là, comme dans le pre-
mier cas, un excellent manuscrit à suivre en toute con-
fiance. Il est vrai que le manuscrit 8346 est fort bon,
mais, si l'on veut bien se le rappeler, c'est une version
picarde, laquelle aurait trop juré avec notre texte du
premier livre. Après tout, c'est encore l'édition Vérard
(sans date) qui s'en rapproche le plus. Aussi, après
mûr examen, est-ce ce texte-là que nous adopterons
pour le second livre, mais en le revoyant soigneuse-
ment, pour le fond, sur le n® 8346.
Notre texte ainsi établi se suivra sans interruption
de volume en volume jusqu'à complète terminaison.
Après le texte de la chronique viendront les pièces jus-
tificatives, puis des notes et des éclaircissements , et
enfin des tables étendues.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME.
ANINÉE 1400^
(Du 18 avril 1400 au 3 avril 1401.)
Défi de l'écuyer d'Aragon Pages i i
Jubilé à Rome 31
ANNÉE UOl.
(Du 3 avril 1401 au 26 mars 1402.)
Mort de Jean de Montfort , duc de Bretagne 32
Départ de l'empereur de Constantinople de Paris 32
Retour en France de la reine Isabelle , veuve de Richard II. 32
Voyage de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, en Bretagne,
pour mettre le jeune duc en possession de son duché 34
Prise de possession du duché de Luxembourg par Louis, duc
d'Orléans 35
Clément {lis. Robert), duc de Bavière, élu roi des Romains. 36
Expédition de Henri IV, roi d'Angleterre , contre les parti-
sans de Thomas Percy 38
Envoi d'une armée anglaise contre les Gallois * . 39
1 . Afin qu'on ne perde pas de vue que toutes ces années, étant celles
de la chronique , sont du vieux style , nous avons mis la concordance
du nouveau stvle à côté de chacune d'elles.
XXVI TABLEAU CHRONOLOGIQUE
ANNÉE 1402.
( Du 26 mars 1402 au IS avril 1403.)
Tournoi du sénéchal de Hainaut Pages 39
Défi de Louis, duc d'Orléans, à Henri TV, roi d'Angle-
terre 43
Réponse du roi d'Angleterre 46
Copie du traité de 1396 (lis. 1399) 49
Seconde lettre du duc d'Orléans au roi d'Angleterre 52
Réponse du roi d'Angleterre 57
Défi du comte de Saint-Pol au roi d'Angleterre 67
Le comte de Saint-Pol fait exécuter en effigie, dans son palais
de Bohain , le comte de Rutland , 68
Expédition de Jacques de Bourbon , comte de La Marche,
dans le pays de Galles 69
Mariage d'Antoine de Bourgogne, comte de Rethel, avec
Jeanne de Luxembourg, fille de Waleran, comte de Saint-
Pol 70
ANNÉE 1403.
(Du 15 avril 1403 au 30 mars 1404.)
Victoire navale remportée par les Bretons sur les Anglais. . . 71
Un écuyer du comté de Guines , nommé Gilbert Fretin, fait
des courses en mer contre les Anglais 72
Démêlé de Charles de Savoisy avec l'Université (en juillet
4 404) 73
Semblable démêlé du prévôt de Paris , Guillaume de Tignon-
ville (en 1407) 75
Joute du sénéchal de Hainaut en présence du roi d'Aragon.. 76
Défaite des Bretons sur les côtes d'Angleterre 80
Le maréchal de France et le Maître des arbalétriers envoyés
au secours des Gallois 81
Bataille d'Ancyre (30 juin 1402) où Bajazet I" est fait prison-
nier par Tamerlan 84
Charles HI , roi de Navarre , obtient le duché de Ne-
mours 86
Mort de la duchesse de Bar, sœur du duc de Bourgogne .... 86
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xxvii
AimÉE ikOk.
(Du 30 mars 1404 au 19 avril 1405.)
Mort de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, à Halle en
Hainaut (27 avril ) Pages 87
Renonciation de douaire faite par la duchesse Marguerite ... 89
Descente de Waleran , comte de Saint-Pol , dans l'île de
Wight 91
Le duc d'Orléans va trouver le pape à Marseille 93
Expédition de Jean de Bourbon, comte de Clermont, en
Gascogne 94
Siège du château de Calefrin par le connétable Charles d'Al-
bret , et Harpedane 94
Mort d'Albert , comte de Hainaut 95
Mort de Marguerite , duchesse douairière de Bourgogne
( 20 mars 1 405 ) 95
Imposition d'une taille générale , à laquelle s'oppose le duc
de Bourgogne ( Jean sans Peur) 97
ANNÉE 1405.
(Du 19 avril 1405 au 11 avril 1406.)
Jean , duc de Bourgogne , prend possession de son comté de
Flandre , 97
Décime imposée sur le clergé par Benoît XIII 98
Champ mortel tenu en la ville du Quesnoy en présence de
Guillaume , comte de Hainaut 99
Le comte de Saint-Pol battu par les Anglais devant le châ-
teau de Merck 100
Siège de l'Écluse par les Anglais , où le comte de Pembroke
est blessé à mort 107
Ambassade envoyée par le duc de Bourgogne à Paris pour
son expédition de Calais 107
Arrivée du duc de Bourgogne à Paris. Il y ramène le Dau-
phin qu'on menait à Melun 108
L'Université vient saluer le duc de Bourgogne 112
Le duc de Bourgogne se fortifie dans son hôtel d'Artois H3
11 fait rendre aux Parisiens les chaînes de la ville 113
xKviii TABLEAU CHRONOLOGIQUt:
Requête qu'il présente au Roi , en son nom et au nom de ses
frères Pages 114
Hommages faits au Roi pour les comtés de Flandre, de
Rethel et de INevers 119
L*évéque de Liège et le comte de Clèves amènent sous les
murs de Paris une armée de six mille Bourguignons 120
Le duc d'Orléans concentre ses forces sur Melun.. 120
Le duc d'Anjou travaille à la paix avec les ducs de Berri et
de Bourbon 121
Le duc d'Orléans envoie ses lettres aux villes de France et à
l'Université 121
réputation de l'Université au duc d'Orléans étant à Melun. . 121
La Reine et le duc d'Orléans s'avancent sur Paris 122
Préparatifs des Parisiens pour leur en défendre l'entrée. ... 123
Les princes moyennent un accord entre le duc d'Orléans et
le duc de Bourgogne 124
Entrée de la Reine et du duc d'Orléans à Paris 124
Départ des troupes. ^ 125
Le duc de Bourgogne retourne en Flandre 125
ANNÉE 1406.
(Du il avril 1406 au 27 mars 1407.)
Le gouvernement de Picardie donné au duc de Bourgogne. . 125
Ambassade d'Angleterre 126
Clugnet de Brabant, fait amiral de France , épouse la com-
tesse douairière de Blois 127
Le duc de Berri , capitaine de Paris, fait rendre aux Parisiens
leurs armes saisies du temps des Maillotins 127
Guerre entre le duc de Bar et le duc de Lorraine 128
Fêtes de Compiègne pour le double mariage du duc de Tou-
raine avec Jaqueline de Bavière , et de Charles d'Orléans
avec la reine Isabelle 121)
Guerre sur les frontières du Boulonnois 130
Négociation du comte de Northumberland et Thomas Percy,
sans résultat 1 30
La guerre recommence entre le duc de Bar et le duc de
Lorraine 131
Fêtes d'Arras pour le mariage d'Adolfe IV, comte de Clèves
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xxix
avec Marie de Bourgogne, et du comle de Penthièvre avec
Jeanne de Bourgogne, filles du duc Jean sans Peur. . Pages 131
Voyage de Guillaume IV, comte de Hainaut, à Paris 132
Le parlement défend de payer les décimes 132
Expédition du duc d'Orléans en Guienne * 132
Sièges de Blaye et de Bourg sur Mer 1 33
Rencontre sur mer de l'amiral Clugnet de Brabant avec les
Anglais , sans résultat 133
Mauvais succès de l'expédition de Guienne 134
Grands préparatifs du duc de Bourgogne pour le siège de Calais, i 33
Travaux faits dans la forêt de Baulef 1 35
Interrompus par ordre du Roi 136
Guillaume de Vienne, seigneur de Sain t- George , se dén^et
entre les mains du duc de Bourgogne de sa charge de ca-
pitaine de Picardie 1 37
Mort de la duchesse de Brabant 137
Le duc de Bourgogne vient à Paris se plaindre du duc
d'Orléans 138
Concile de Paris qui décrète la soustraction de la France à
l'obédience de Benoît XIII (ouvert le 11 novembre) 139
Révolte des Liégeois contre leur évèque Jean de Bavière. . . 141
Antoine, duc de Limbourg, prend possession du duché de
Brabant. — Maëstricht lui résiste 1 44
Bulle du pape Grégoire XII (à Saint-Pierre, 11 décembre). . 146
ANNÉE 1407.
(Du 27 mars 1407 au 15 avril 1408.)
Le duc d'Orléans obtient le duché d'Aquitaine 151
Trêves avec l'Angleterre 152
Ambassade anglaise à Paris. — Demande de la main de Marie
de France, religieuse à Poissy, pour le prince de Galles.. . 152
Expédition du prince de Galles en Ecosse (vers la Toussaint). 153
Assassinat de Louis , duc d'Orléans ( 23 novembre) , 154
Année du grand hiver 165
Arrivée de la duchesse d'Orléans à Paris pour demander
justice de la mort de son mari ; 167
Retour à la couronne d'une portion de l'apanage d'Orléans. 168
Conseil tenu par le duc de Bourgogne dans sa ville de Lille, 171
XXX TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Mesures prises par le duc de Bourgogne pour contenir
Paris. Pages 477
Discours de M** Jean Petit pour la justification du duc de
Bourgogne 177
Seconde partie du discours 223
La Reine et le duc d'Aquitaine, sous la conduite de Louis de
Bavière , sortent de Paris et se réfugient à Melun 243
Ambassade envoyée à Benoît XIII 244
Qui lance sa bulle d'excommunication 250
ANNÉE 1408.
(Du 15 avril 1408 au 7 avril 1409.)
Propositions de l'Université contre Benoît XIII , présentées
par Jean Courteheuse (Jean Courtecuisse) 255
Lacération des bulles de Benoît XIII 258
Départ de Louis d'Anjou pour la Provence 258
Court voyage du Roi à Melun 259
Secours envoyé aux Gallois 259
Départ du duc de Bourgogne de Paris (5 juillet) 259
Ses préparatifs de guerre contre les Liégeois 259
Guerre des Espagnols contre les Sarrasins de Grenade 201
Lettre du roi de Hongrie à l'Université de Paris sur l'affaire
du Schisme (1 1 juin) 261
Concile de Paris sur l'affaire du Schisme 263
Entrée de la Reine et du Dauphin à Paris (26 août) 267
Entrée de la duchesse douairière d'Orléans en appareil de
deuil (27 août) 267
Arrivée de Charles duc d'Orléans à Paris 268
Plainte de la duchesse d'Orléans et de ses enfants sur la mort
de Louis, duc d'Orléans 269
Conclusions prises contre le duc de Bourgogne 3^6
Hommage de Charles , duc d'Orléans , au Roi 348
Appel de l'archevêque de Reims , des conclusions prises par
l'Université de Paris 348
Défaite des Liégeois par le duc de Bourgogne (bataille de
Tongres) 350
La sentence de Liège 374
L'assemblée tenue à Paris pour procéder contre le duc de
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xxxi
Bourgogne est paralysée par les nouvelles de la bataille
de Liège Pages 387
Grands préparatifs de défense du duc de Bourgogne 389
Le Roi quitte Paris et se retire à Tours 390
Mort de la duchesse douairière d'Orléans ( Valentine de
Milan) 393
Traité de Chartres , 395
Mort de la reine d'Espagne (Catherine, fille du duc de Lan-
castre, femme de Henri III , roi de Castille), sœur du roi
d'Angleterre ( Henri IV de Lancastre) 402
Convocation du concile de Pise 402
Mariage de Henri, roi de Dace (Eric IX, roi de Dane-
mark) , avec la fille du roi d'Angleterre ( Philippe , fille de
Henri IV} 403
CHRONIQUE
D'ENGUERRAN
DE MONSTRELET
LIVRE PREMIER
1400-1422.
PROLOGUE.
Cy commence le premier livre de Enguerran de Monstrelet, parlant
espécialement des fais et advenues des royaumes de France et d'An-
gleterre , et, entre-deux , d'aucunes autres matières. Et commence au
roy Charles de France , Yï" de ce nom , lequel est dit Charles le Bel ,
ou Charles le Kien-Aymé. Et fait, ledit Enguerran, son prologue en
ceste manière '.
Selon ce que dit Saluste , au commencement d'un
sien livre nommé Catbilinaire , où il raconte aucuns
merveilleux fais, tant des Ronuiiains, comme de leurs
adversaires, tout homme doit fouir oiseuse et sov exer-
7 •'
citer en bonnes œuvres , afin qu'il ne soit pareil aux
i . Ce titre ne se trouve pas dans Tédition Vérard.
I
2 CHRONIQUE [1400]
bestes, qui ne sont utiles qu à elles seulement se à au-
tres choses ne sont contraintes et induites.
Comme donques, assez soit convenable et digne
ocupacion que les très dignes et haulx fais d'armes,
les inestimables et aventureux engins et sublilitez de
guerre dont les vaillans hommes ont usé , tant ceulx
qui de noble maison sont yssus , comme du moien et
bas estât, et qui sont advenus au très chrestien Roy de
France^ , et en plusieurs autres contrées de la chres-
lienté et des marches et pays d'autre loy , feussent et
soient mis et récitez par escript en manière de cro-
niques ou histoires, à l'advertissement et introduction
de ceulx qui, à juste cause, se vouldroient en armes
honnorablement exerciter; aussi à la gloire et louenge
de ceulx qui par force de courage et puissance de corps
vaillamment s'i sont portez, tant en rencontres ou as-
saulx souspris et soudains, comme en journées entre-
prinses et assignées, corps contre corps, plusieurs
contre autres , ou puissance contre autre , et en toutes
les manières que vaillant homme se peut avoir, les-
quelles, le lisant ou oiant, doit entenlivement com-
prendre , incorporer et considérer ; or est-il , que pour
principalement ramener à mémoire les dessusdiz haulx
fais d'armes, et autres matières dignes de recordacion ,
et mesmement des proesses et vaillances ou temps
dont ceste présente histoire fait mencion; aussi des
discors , guerres et contens , esmeuz et par long temps
continuez, entre les princes et grans seigneurs dudit
royaume de France, des pays voisins et autres marclies
loingtaines, à quelque occasion que lesdictes guerres
i . Royaulme de France (éd. Vér.)
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 3
aient prins sourse ou naissance, je, Enguerran de
Monstrelet, yssu de noble gënëracion, résident, ou
temps de la compilacion de ce présent livre, en la
noble cité de Cambray, ville séant en l'empire d'Ale-
maigne , me suis entremis et ocupé d'en faire et com-
poser ung livre ou histoire, en prose, jà soit ce que la
matière requière plushault et subtil engin que le mien,
pour ce que plusieurs choses qui y sont recitées font à
peser, si comme les royales majestez, haultesses et
puissances des princes d'excellence et noblesse en
armes, dont icellui sera composé; mesmement aussi,
que pour enquérir et savoir comment les besongnes
ont esté faictes , et icelles comprendre par lois conti-
nuées, en aiant considéracion à ce que maintes fois ay
apperceu , que aucuns d'un mesmes parti ou de plu-
sieurs, faisoient de icelles besongnes où ilz avoient
tous ensemble esté présens, divers rapors et difficiles;
Et me suis par maintes fois en moy-mesmes apensé
comment ce se povoit faire , et se de la diversité de
leurs rapors y povoit avoir autre cause ou raison que
faveur aux parties, et peut estre que oyl; considéré
que ceulx qui sont aucunes fois à ung bout d'un as-
sault, ou d'une bataille, ou escarmouche, ont assez à
penser à eulx vaillamment conduire et garder leur
corps et honneur, et ne pevent lors bonnement veoir
ce qui advient d'une autre partie. Néantmoins, pour
ce que dès ma jeunesse et que je me suis congneu , ay
esté enclin à veoir et oyr telles et semblables ystoires,
et y prins voulentiers peine et labeur en continuant à
ce faire selon mon petit entendement jusquesau temps
de mon plus meur aage, pour la vérité d'icelles en-
quérir par mainte diligence, dont je me suis informé
4 CHRONIQUE [1400]
des premiers poins d'icellui livre jusques aux derre-
niers, tant aux nobles gens, qui pour honneur de gen-
tilesse ne doivent ou vouldroient dire pour eulx , ne
contre eulx , que vérité , comme aussi aux plus véri-
tables que j'ay sceu dignes et renommez de foy, de
toutes les parties, et par espécial des guerres du
royaume de France, et pareillement aux roys-d' armes,
héraulx et poursuivans de plusieurs seigneurs et pays ,
qui de leur droit et office doivent de ce estre justes et
diligens enquéreurs, bien instruis et vrais relateurs;
sur la récitation et relacion desquelz , à diverses foiz
recitées, en mectant arrière tous rapors que je ay
doubté ou espéré estre non prouvables par continua-
cion, pour jamais actaindre le cas, après que sur eulx
ay eu plusieurs considéracions et grans dilacions de
moy informer comme dessus, ay prins mon arrest en
la déclaracion et raport des plus vénérables, et l'ay
fait grosser au bout d'un an , et non devant. Je me
suis déterminé et conclud de poursuivre ma dessus-
dicte matière depuis le commencement de mon livre
jusques en fin d'icellui, et ainsi l'ay fait, sans favoriser
à quelque partie, ains, à mon povoir, ay voulu, comme
raison donne, rendre à chascune partie vraie déclara-
cion de son fait, selon ma congnoissance. Car, autre-
ment faire , seroit embler et taire l'onneur et proesse
que les vaillans hommes et prudens auroient acquis à
la peine , travail et péril de leur corps , dont la gloire
et louenge doit estre rendue et perpétuellement dé-
noncée à l'exaltacion de leurs nobles fais. Et pour ce
que celle besongne est de soy dangereuse et ne se peut
mectre du tout au plaisir de chascun en particulière
affection ou autrement, et par aventure vouldroient
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET, S
aucuns maintenir, aucune chose y déclairëe non estre
telle et ainsi advenue , je prie et requiers très instam-
ment à toutes nobles personnes de quelque estât qu'ilz
soient, qui ce présent livre liront ou oront , qu'il leur
plaise me tenir pour excusé s'ilz y treuvent aucune
chose qui à leur entendement ne soit agréable, puis
que je me suis délibéré d'escripre vérité selon la
relacion qui faicte m'en a esté. Car, se faulte y estoit
trouvée ou autrement entendue , dont je me suis à
mon povoir gardé, icelle doit estre et retourner sur
ceulx qui du propos dont elle feroit mencion , m'en
auroient fait les rapors et rendu certain. Et s'ilz y
treuvent aussi aucune chose vertueuse , digne de mé-
moire et recordacion, en quoy on se puist et doive
déliter et y prendre bon exemple ou introduction,
la grâce et mérite en soit sur ceulx dont ce procède,
en perpétuelle mémoire, et non pas à moy, qui ne
suis en ceste partie que simple expositeur.
Et commencera ceste présente cronique au jour de
pasques communiaulx , l'an de grâce mil quatre cens,
auquel an, fine le derrenier volume de ce que fist et
composa en son temps ce prudent et très renommé
historien, maistre Jehan Froissart, natif de Valen-
ciennes en Haynnau ; duquel , par ses nobles œuvres ,
la renommée durra par long temps. Et finera cestui
premier livre, au trespas du roy de France de très
bonne mémoire, Charles le Bien-Aymé, VP de ce nom,
lequel expira sa vie en son hostel de Saint-Pol à Paris,
le xxii^ jour d'octobre \ l'an de grâce mil quatre cens
1. Le Religieux de Saint-Denis dit le 21. {Chron. de Ch. VI ^
publiée par M. Bellaguet, t. VI, p. 498.)
6 CHRONIQUE [1400]
vingt et deux. Et afin que on voie aucunement les
causes pour quoy les divisions , discordes et guerres
s'esmurent entre la très noble , très excellente et très
renommée seigneurie de France , dont à cause de ce
tant de maulx et inconvéniens sont venus ou grant
dommage et dësolacion dudit royaume, que piteuse
chose sera du recorder, je touclieray ung petit au
commencement de mon livre , de Testât et gouverne-
ment, maintien et conduite du dessusdit roy Charles,
ou temps de sa jeunesse.
DE L'AN MCCCC.
[Du 18 avril 1400 au 3 avnl 1401.]
CHAPITRE PREMIER.
Comment le roy Charles le Bien -Aymé régna en France , après qu'il eust
esté sacré à Reims, l'an mil trois cens quatre vingts; et des grans
inconvéniens qui lui survindrent *.
Pour ce que au commencement de mon livre ay
aucunement touché que je parleray subsècutive-
ment de Testât et gouvernement du roy de France ,
Charles le Bien- Aymé , VP du nom , et afin que plus
pleinement soient sceues les causes et raisons pour
quoy les seigneurs du sang royal furent, durant
son règne et depuis , en division , en feray en ce
présent chapitre aucune mencion.
1. Ce dernier membre de phrase manque dans l'édit. Vérard.
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 7
Vérité est que le dessusdit Cliaries le Bien- Aymé,
fils du Roy Charles le Quint \ commença à régner et
fut sacré à Reims le dimanche avant la feste de Tous
Sains , Fan de grâce mil trois cens quatre vingts %
comme plus à plain est déclairé ou livre de maistre
Jehan Froissart ; et n'avoit lors que quatorze ans
d'aage. Et depuis là en avant, gouverna moult gran-
dement son royaume et par très noble conseil ; fist en
son commencement de beaulx volages , où il se porta
et conduit , selon sa jeunesse, assez prudentement et
vaillamment , tant en Flandres, où il gaigna la ba-
taille de Rosebecque ^ et réduit les Flamens en son
obéissance , comme depuis en la valée de Cassel et
es mètes du pays à F environ, et aussi contre le duc
de Gueldres. Et depuis aussi fut-il à l'Ecluse, pour
passer oultre en Angleterre. Pour lesquelles entre-
prinses fut fort redoubté par toutes les parties du
monde où on avoit de lui congnoissance. Mais for-
tune, qui souvent tourne sa face aussi bien contre
ceulx du plus haut estât comme du mendre , lui
monstra de ses tours. Car, Fan mil trois cens quatre
vingts douze , le dessusdit Roy eut voulenté et con-
seil d'aler, à puissance , en la ville du Mans , et de là
passer en Bretaigne pour subjuguer et mectre en son
obéissance le duc de Bretaigne , pour ce qu'il avoit
favorisé messire Pierre de Craon qui avoit vilai-
nement navré et injurié dedens Paris , à sa grant
desplaisance , messire Olivier de Cliçon , son con-
1. Charles le Riche, dans l'édit. Vérard.
2. Le 28 octobre r380.
3. Le 27 novembre 1382. Au lieu de gaigna, l'édir. Vérard
met conquis t.
8 CHRONIQUE [UOO]
nestable. Oiiquel voiage lui advint une pileuse aven-
ture, dont son royaume eut depuis moult à soulïrir,
laquelle sera cy aucunement declairëe , jà soit que ce
ne fut pas du temps , ne de la date de cette histoire.
Or est-il ainsi que le Roy dessusdit, chevauchant
de ladicte ville du Mans à aler audit pays de Bre-
laigne, ses princes et sa chevalerie estant assez près
de lui , lui print assez soudainement une maladie ,
de laquelle il devint ainsi comme hors de sa bonne
mémoire. Et incontinent toUy un g espieu de guerre
à ung de ses gens , et en fëry le varlet du bastard de
Lengres, tellement qu'il Foccist, et après occist ledit
bastard de Lengres \ Et si féry telement le duc d'Or-
léans, son frère, que, nonobstant qu'il feust armé,
si le navra-il ou bras. Et de rechef navra le seigneur
de Sempy ^, et l'eust mis à mort, à ce qu'il monstroit,
se Dieu ne l'eust garandi. Mais en ce faisant, se laissa
cheoir à terre , et par la diligence du seigneur de
Coucy et autres ses féaulx serviteurs , fut prins , et lui
estèrent à moult grant peine ledit espieu. Et de là
fut ramené en ladicte ville du Mans , en son bostel ,
où il fut visité par notables médecins ; néantmoins on
y espéroit plus la mort que la vie. Mais par la grâce
de Dieu, il fut depuis en meilleur estât, et revint
assez en sa bonne mémoire ; non pas telle que para-
vant il avoit eue. Et depuis ce jour, toute sa vie du-
1 . Guillaume de Poitiers fils naturel de Guillaume , évt-que de
Langres. {Noie de Ducange.) Le Religieux de Saint-Denis dit que
le roi tua quatre hommes , et entre autres le bâtard de Polignac.
{ChroiK de Ch. VI, t. Il, p. 20.)
2. L'édit. Vérard donne la mauvaise leçon , Sainct Py, et plus
bas Conchj, pour Coucy, qui est dans notre manuscrit.
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 9
rant , eut par plusieurs fois de telles ocupacions
comme la dessusdicte , pour quoy il faloit lousjours
avoir le regard sur lui et le garder. Et pour ceste
doloreuse maladie perdi, toute sa vie durant, grant
partie de sa bonne mémoire ; qui fut la principale
racine de la dësolacion de tout son royaume. Et
depuis ce temps commencèrent les envies et tribula-
cions entre les seigneurs de son sang , pour ce que
cbascun d'eulx contendoit à avoir le plus grant gou-
vernement de son royaume , voyans assez clèrement
qu'il estoit assez content de faire et accorder ce que
par iceulx lui estoit requis ; lesquelz se trouvoient
vers lui les ungs après les autres, et à cautelle en
l'absence l'un de l'autre, le induisoient à faire leur
singulière voulenté et plaisir, sans avoir égard , tous
ensemble par une mesme delibéracion, au bien publi-
que de son royaume et dominacion. Toutesfois au-
cuns en y eut qui assez loyaument s'en acquitèrent ,
dont grandement après leur mort en furent recom-
mandez. Lequel Roy, en son temps eut plusieurs en-
fants , filz et filles : dont , de ceulx qui vesquirent
jusques à aage compétent, les noms s'ensuivent :
Premièrement, Loys, duc d'Âcquitaine , qui eut
espouse la fille premier née du duc Jeban de Bour-
gongne; qui mourut avant le roy son père, sans
avoir généracion. Le second eut nom Jeban, duc de
Touraine , qui espousa la seule fille du duc Guillaume
de Bavière, conte de Haynau ; qui pareillement mourut
avant le roy son père , sans avoir généracion. Le
tiers eut nom Cbarles, qui espousa la fille de Loys,
roy de Cécile , et en eut généracion , de laquelle sera
cy-après faicte aucune déclaracion ; lequel Charles
iO CHRONIQUE [1400]
succéda au royaume de France après le trespas du roy
Charles son père. La première fille ot nom Ysabel , et
fut mariée la première fois au roy Richard d'Angle-
terre , et depuis au duc Charles d'Orléans , duquel elle
délaissa une seule fille. La seconde fut nommée Je-
hanne , et fut mariée à Jehan, duc de Bretaigne, du-
quel elle eut plusieurs enfans. La tierce eut nom Mi-
chèle , et eut à mary le duc Philippe de Bourgongne ,
de laquelle ne demoura nulz enfans. La quatrième
fut nommée Marie , qui fut religieuse à Poissy. La
quinte eut nom Katherine, et eut espouse le roy d'x\n-
gleterre , duquel elle eut un filz nommé Henry, qui
après le trespas du roy son père , fut roy dudit
royaume d'Angleterre. Lequel roy, Charles VP, eut
tous les enfans dessusdis , de la royne Isabel, son
espouse, fille du duc Estienne de Bavière*.
1 . Il n'est pas inutile de compléter ici cette descendance généa-
logique de Charles VI donnée par Monstrelet, en ramenant les
dates au N. S.
Charles VI naquit à Paris le 3 décembre 1368, et y mourut,
à l'hôtel Saint-Pol, le 21 octobre 1422. Il avait épousé, le
17 juillet 1385, Isabeau de Bavière, dont il eut :
I. Charles de France, né le 25 septembre 1386, et mort le
28 décembre suivant.
II. Jeanne de France, née le 14 juin 1388; morte en 1390.
III. Isabelle de France, née le 9 novembre 1380, morte, en
couches, à Blois, le 13 septembre 1409.
IV. Jeanne de France, née le 24 janvier 4391, morte le 27 sep-
tembre 1433.
V. Charles de France , dauphin , né le 6 février 1392 , mort le
1 1 janvier 1 401 .
VI. Marie de France, née le 22 août 1392, morte le 19 août 1438.
VII. Michelle de France, née le 1 1 janvier 1 393, morte en 1422.
VIII. Louis de France, duc de Guienne, né le 22 janvier 1397,
^mort le 18 décembre 1415.
[UOO] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 11
CHAPITRE II.
Comment un escuier d*Arragon , nommé Michel d'Oris, envoia en An-
gleterre lectres pour faire armes , et la response qu'il eut d'un cheva-
lier dudit pays d'Angleterre.
Au commencement de cest an mil quatre cens,
furent envolées ou royaume d'Angleterre unes lec-
tres par un g escuier du royaume d'Arragon, nomme
Michel d'Oris , desquelles la teneur s'ensuit :
« Ou nom de Dieu , et de la benoiste vierge Marie ,
de saint Michel et de saint Georges, je, Michel d'Oris,
pour mon nom exaulcer, sachant certainement la re-
nommée des proesses de la chevalerie d'Angleterre,
ay, au jour de la date de ces présentes, prins un g
tronçon de grève* à porter à ma jambe jusques à
tant qu'un chevalier dudit royaume d'Angleterre m'en
aura délivré , à faire les armes qui s'ensuivent : pre-
mièrement , d'entrer en place à pié , et d'estre armé
chascun ainsi que bon lui semblera , et d'avoir chascun
sa dague et son espée sur son corps , en quelque lieu
qu'il lui plaira , aiant chascun une hache , dont je
bailleray la longueur : et sera le nombre des cops de
IX. Jean de France, né le 31 août 4398, mort le 4 ou 5 avril
d416.
X. Catherine de France, née le 27 octobre 1401 , morte en
1438.
XI. Charles de France (Charles VII), né le 23 février 1402,
mort le 22 juillet 1461.
XII. Philippe de France, né le 11 novembre 1407, mort le même
jour.
1 . On désignait par le mot grève , la pièce d'armure défensive
destinée à protéger le gras de la jambe.
42 CHRONIQUE [1400]
tous les basions ensuivans * : c'est assavoir , de la ha-
che , dix cops sans reprendre , et quant ces dix cops
seront parfais, et que le juge dira : Ho 1 nous ferrons
dix cops d'espée sans reprendre ne partir l'un de
l'autre , et sans changer harnois. Et quant le juge
aura dit : Ho ! d'espées, nous venrons aux dagues
et en ferrons dix cops sur main. Et se aucun de
nous perdoit, ou laissoit cheoir aucun de ses bas-
tons , l'autre peut faire son plaisir du baston , qu'il
tendra jusques à ce que le juge ait dit Ho ! Et les
armes à pie accomplies , nous maintendrons à cheval ;
et sera chascun armé du corps , ainsi qu'il lui plaira.
Et y aura deux chapeaulx de fer paraulx , que je li-
vreray ; et choisira , mondit compaignon , lequel des
deux chapeaulx qu'il lui plaira , et aura chascun tel
gorgerin qu'il lui plaira. Et avecques ce , je bailleray
deux selles, dont mondit compaignon aura le choix.
Et oultreplus , aurons deux lances d'une longueur ,
desquelles lances nous ferrons vingt cops sans re-
prendre , à cheval , sur main , et pourrons fërir par
devant et par derrière , depuis le faulx du corps , en
amont. Et icelles armes de lances faictes et acomplies,
ferons les armes qui s'ensuivent : c'est assavoir , s'il
advenoit que l'un ou l'autre ne feust blecié , nous se-
rons tenus après, en icelle journée mesme et ou
second jour après , férir de cop de lance, à course de
chevaulx, à trois rens , tant que l'un ou l'autre cherra
i . On voit ici qu'on entendait par là toutes sortes d'armes
blanches, haches, épées, dagues, etc. De là cette expression qui
revient si fréquemment dans les anciens textes , de gens armés et
embastonnés. Au reste l'édit. Vérard est ici plus claire ; elle met :
de tous les basions combatans ensuyvant.
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 43
à terre , ou soit blecié si qu'il n'en puist plus faire.
Et que cliascun s*arme a sa voulenté , le corps et la
teste , et les targes soient de nerfz , ou de corne \
sans ce qu'elles soient de fer, ne d'acier, ne qu41 y ait
aucune maistrise. Et courrons lesdictes lances, à tout
les selles que les chevaulx auront, faisans lesdictes
armes à cheval. Et chascun liera et mectra ses es-
triers à sa voulenté, sans faire nulle maistrise. Et pour
y adjouster plus grant foy et fermeté , je , iVIicbel d'O-
ris , ay scellé ceste lectre du séel de mes armes , la-
quelle lectre fut faicte et escripte à Paris , le venredi
XX* jour d'avril, l'an mil quatre cens. »
Lequel poursuivant, nommé Aly, s'adreça, à tous
ses lectres , en la ville de Calais , et là , furent icelles
veues par ung chevalier d'Angleterre, nommé messire
Jehan de Prendegrest , lequel accepta de faire les-
dictes armes ou cas qu'il plairoit au Roy d'Angleterre,
son souverain seigneur. Et sur ce , rescripvi ses lectres
à l'escuier d'Arragon dessus nommé ; desquelles la
teneur s'ensuit :
« A noble homme et honnorable personne, Michel
d'Orix, je, Jehan de Prendegrest, chevalier et familier
de très hault et puissant seigneur monseigneur le conte
de Sombreseil ^, honneur et plaisance. Plaise vous sa-
voir que j'ay, ores, personnellement, veues unes lectres
i . Et que les targes soient de nerfz ou de corne , que les bou-
cliers soient de cuir ou de bois dur.
2. L'édit. Vérard et celle de 1572 donnent : le conte de Som^
merset. Sur quoi Ducange fait la note suivante : » Jean de Beau-
fort, filz de Jean de Gand, duc de Lancastre et de Catherine
Swinfort sa 2" femme. Il succéda au gouvernement de Calais, à
Jean Holland , comte de Huntington. »
14 CHRONIQUE [1400]
par deçà envoiées par Aly le poursuivant, par les-
quelles je entens la vaillance et courageux désir d'ar-
mes qui sont en vous , et aussi que vous avez fait veu
de porter une certaine chose , laquelle , comme vos
dictes lectres contiennent , vous fait grant mal à la
jambe , et que vous le porterez jusques à certain temps
que vous serez délivré d'aucun chevalier anglois
d'avoir fait certaines armes , composées en vosdictes
lectres. Moy, désirant honneur et plaisance , comme
gentil homme, de tout mon povoir, ay, ou nom de
Dieu et de la doulce vierge Marie , de monseigneur
sainct George , et de saint Anthoine, acceptée et ac-
cepte vostre requeste, telle et en la meilleure manière
que vosdictes lectres contiennent^ tant pour vous alé-
ger de la peine et du mal que vous souffrez , comme
aussi pour ce que j'ay longuement désiré d'avoir acoin-
tance avec aucun noble et vaillant homme de la partie
de France , afin d'apprendre aucune chose apparte-
nant à honneur d'armes, pourveu qu'il plaise à mon
sire le Roy, de sa grâce espéciale me donner congé
de le faire , soit devant lui et sa personne royale , en
Angleterre, ou autrement, à Calais, par devant
mondit très hault et puissant seigneur, le conte de
Sombreseil. Et en oultre, pour tant que vos dictes
lectres font mencion que vous apporterez chapeaulx ,
desquelz vostre compaignon choisira celui qu'il lui
plaira, et aura chascun tel gorgerin qu'il lui plaira,
vous plaise savoir, que pour ce que ne vouldroie que
par aucune subtilité de ma partie, d'une pièce de har-
nois ne d'autre , le fait par bon vouloir entreprins ,
peust aucunement estre destourbé ou délaissé, je
vueil , s'il vous plaist , que vous apportez deux gor-
[4400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. iS
gerins d'une façon , dont vous aurez semblablement
le choix. Et vous prometz en bonne foy que loyau-
ment je mectray et feray diligence à mon povoir
devers messeigneurs mes amis et de moy-mesme, de
impétrer ledit congié ; en quoy j'espère en Dieu que
je ne fauldray pas. Et avecques ce , du jour et lieu où
lesdictes armes se feront , se c'est le plaisir du Roy
nostre sire, comme dit est, je escripray au capitaine
de Boulongne dedens le jour de la Tipbaine prouchain
venant au plus tost que faire se pourra , à fin que de
mon entente et voulenté puissiez hastivement estre
certifié , et de la plaine voulenté de mon cuer en
ceste partie. Noble, bonnorable et vaillant seigneur,
je prie à cellui qui est faiseur et créateur de tous
biens, qu'il vous octroit joye, honneur et plaisance,
avecques tous biens que vous vouldriez de vostre
dame , à laquelle je vous prie que ces présentes me
puissent recommander. Escriptz soubz mon seel ,
à Calais , le onzième jour de juing , l'an dessus-
dit. »
Depuis lesquelles lectres dessusdictes envolées audit
escuier d'Arragon, pour ce que icellui chevalier n'avoit
pas assez briève response , et que la besongne fut par
longtemps délaiée , lui rescripvi de rechef autres lec-
tres , dont la teneur s'ensuit :
S'ensuit la seconde lectre du chevalier anglois, envoiée à l'escuier
d'Arragon.
ce A bonnorable homme , Michel d'Oris , je , Jehan
de Prendegrest, chevalier, salut. Comme pour vous
aisier et aléger de la peine que vous avez soufferte ,
]e vous ay octroie à délivrer les armes que vous avez
16 CHRONIQUE [1400]
vouées, desquelles mencion est faicte es leclres seel-
lées du seel de vos armes; sur ce que j'ay tant fait,
qu'à ma poursuite , avec l'aide de monseigneur et de
mon lignage , que le Roy, mon souverain et lige sei-
gneur , le m'a octroie , et sur ce ordonné excellent
et puissant seigneur, monseigneur de Sombreseil ,
son frère , capitaine de Calais , à estre nostre juge ,
si comme escript vous ay par Aly le poursuivant ,
par mes lectres portans date de l'xi* jour de juing
derrenièrement passé , lesquelles vous povez bien
avoir veues en digne et souffisant temps , si comme
peut apparoir par les lectres de noble et puissant
homme , le seigneur de Gaucourt , chambellan du
Roy de France , datées du xx* jour du mois de jan-
vier, lesquelles contiennent que à vous-mesmes il
a lesdictes lectres envoiées , pour haste de venir
par deçà ; pourquoy povez bien entendre que le
jour de l'acomplissement de nos dictes armes sera
le premier lundi du mois de may prouchainement
venant, car ainsi fut-il appoincté et ordonné par le
Roy, nostre sire, sur la poursuite de ma dicte impétra-
cion , et ainsi il le me convient tenir. Sur quoy, pour
ce qu'il a pieu à icellui monseigneur le Roy, pour
autres plus haultes causes et matières touchans et re-
gardans le fait de sa royale excellence, avoir ordonné
monseigneur son frère en autres parties estre, audit
jour, il lui a pieu avoir tant fait à l'umble supplica-
cion de moy, et pour contemplacion de mesdiz sei-
gneur et amis de lignage, pour tenir ladicte journée et
estre nostre juge, il a commis et député son cousin et
mon très honoré seigneur Hue Lutilier, lieutenant de
mondit seigneur de Sombreseil audit lieu de Calais ;
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 17
et pour ce , suis venu , prest pour acomplir lesdictes
armes au plaisir de Dieu , de saint George et de saint
Anthoine , espérant que de vostre partie pour l'alége-
ment de vostre dicte peine , vous y serez aussi pré-
sent. Et en celle entente, je vous envoie sauf-con-
duit pour soixante personnes et autant de chevaulx.
Autre chose de présent ne vous sçay que rescripre, car
vous sçavez assez qu'il appartient à vostre honneur. Si
prie au Dieu d'amours que, ainsi que vous désirez
l'amour de vostre dame , vous avancez vostre venue.
Escript audit lieu de Calais , soubz le seel de mes ar-
mes, le second jour de janvier, l'an mil quatre cens. »
S'ensuit la tierce lectre du chevalier anglois, envoiée audit escuier
d'Arragon.
« Honnorable homme, Michel d'Orix^ je, Jehan de
Prendegrest, chevalier, salut. 11 vous plaise bien avoir
en remembrance que de par vous furent envoiées par
deçà, par Aly le poursuivant , unes lectres générales et
universelles adrécans à tous chevaliers anglois, escriptes
à Paris , le venredi vingtième jour d'avril , l'an mil
quatre cens , scellées du seel de voz armes , et aussi
vous ne devez pas oublier la response que je feis aus-
dictes lectres , comme scet le chevalier d'Angleterre à
qui elles vindrent premièrement. De laquelle res-
ponse et de ce qui depuis s'en est ensuy, je vous ay
escript la substance par mes lectres scellées de mes
armes, de la date du onzième jour de juing derrenier
passé. Et aussi vous envoyai sauf-conduit bon et souf-
fisant , pour venir par deçà acomplir l'entente de vos
dictes lectres universelles, si comme es dictes miennes
derrenières lectres est pleinement contenu, où s'en-
1 2
18 CHROISIQUE [1400]
suit : « A honnorable homme , Michel d'Oris. » Sur
quoy, vueillez savoir que j'ay grant merveille, car,
actendu la substance et teneur d'icelles lectres, je n'ay
eu de vous autres nouvelles, soit de venir au jour
qui assigné estoit, ou autrement de deue excusacion
pour essoine de vostre corps. Néantmoins , je ne scay
se le Dieu d^amours qui vous exorta et mit en courage
de vos dictes lectres générales envoler , ait en aucunes
choses esté si despieu , par quoy il ait changié les con-
dicions anciennes qui souloient estre telles, que pour
resveiller armes et pour chascun acroistre il tenoit les
nobles de sa court en si réale gouvernance que pour
acroissement de leur honneur, après ce quHls avoient
empris aucun fait d'armes , ils [ne] se absentoient du
pays où ils avoient fait leur dicte entreprinse jusques
à tant que fin en feust faicte ; ne aussi faisoient leurs
compaignons, fraier, traveiller, ne despendre leurs
biens en vain. Non pourquant je ne vouldroie pas
qu'il trouvast ceste défaulte en moy, si qu'il eust cause
de me bannir de sa court. Pour tant je vueil encore
demourer par deçà jusques au huitième jour de ce
présent mois de may, prest, à l'aide de Dieu, de saint
George et de saint Anthoine, de vous délivrer, si que,
ma dame et la vostre puissent savoir que pour la ré-
vérence d'icelles j'ay voulenté de vous aisier de vostre
grève qui par si long temps vous a mésaisié, comme
vos dictes lectres contiennent, pour quoy aussi vous
avez cause de désirer vostre alégence. Après lequel
temps , se venir ne voulez , je pense , au plaisir de
Dieu , retourner en Angleterre par devers nos dames,
ausquelles , j'ay esppir en Dieu , qu'il sera tesmoigné
par chevaliers et escuiers, que je n'ay en riens mes-
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 19
priiis envers le Dieu d'amours, lequel vueille avoir
lesdictes, ma dame et la vostre, pour recomman-
dées , sans avoir desplaisir envers elles pour quel-
que cause qui soit advenue. Escript à Calais , soubz
le seel de mes armes, le second jour de juing, l'an
mil quatre cens et ung. »
S'ensuit la teneur des lectres que Pescuier d'Airagon escripvi au cheva-
lier d'Angleterre sur lesdictes lectres prouchaines précédentes.
« A très noble personne , messire Jehan de Pren-
degrest, chevalier, je, Michel d'Oris , escuier, natif
du royaume d'Arragon , faiz assavoir, que pour Tar-
dant désir et courageux vouloir que j'ay tousjours eu
et auray tant que Dieu me fera vivre , d'emploier et
user mon temps en armes ainsi que à ung chascun
gentil homme appartient, sachant que ou royaume
d'Angleterre soient plusieurs chevaliers anglois pleins
de grant chevalerie, lesquelz longuement à mon
advis estoient demourez endormis , pour les resveiller
à démonstrer leur hardiesse et pour avoir de eulx
aucune compaignie et congnoissance , l'an mil quatre
cens, prins ung tronçon de grève à porter à ma jambe
jusques à ce que je seroie délivré des armes contenues
en mes lectres, dont la teneur s'ensuit : « Ou nom de
Dieu, etc. » Lesquelles lectres portées par Aly le pour-
suivant, si comme voz lectres données à Calais le
onzième jour de juing le tesmoingnent , desquelles ,
afin que ma response à icelles puist mieulx convenir,
la teneur s'ensuit : « A noble homme et honnorable
personne Michel d'Oris, etc. » Du contenu ou com-
mencement des dictes lectres , je vous remercie de
ma part tant conmie je puis, de ce que vous me
20 CHRONIQUE [1400]
voulez délivrer de la peine en quoy je suis, ainsi
qu'en voz gracieuses lectres maintenez que vous
avez long temps désiré avoir acointance avec aucun
noble et vaillant homme de la partie de France ,
comme se vous vouliez ignorer dont je suis. Pour ce,
vous ay cy-dessus fait assavoir que je suis nez du
royaume d'Arragon , non pour quant que je , et chas-
cun plus grant que moy, peut justement dire avoir
bon titre quant il est natif du royaume de France,
car il n'est nul qui puist dire avoir trouvé sur
François , vilain reprouclie en chose que chascun
preudomme ou gentil homme peut faire , qui la vé-
rité en vouldroit dire, mais pour tant que nul preu-
domme ne doit denyer son pays, et pour vous faire
assavoir et monstrer la voulenté que j'ay eue, et ay,
et auray tant que soient acomplies les armes déclai-
rées en mes premières lectres , il est vray que je , de-
mourant oudit royaume d'Arragon , emprins les armes
dessusdictes. Mais voyant que j'estoie trop loing des
parties d'Angleterre , pour plus tost la chose acom-
plir me parti d'ilec et m'en vins à Paris , où je de-
mouray actendant voz nouvelles long temps depuis
que je avoie envolées mesdictes premières lectres. Et
depuis, pour certaines causes neccessaires touchant
mon souverain seigneur le roy d'Arragon , me parti
de France et m'en retournay en mon pays, très me-
lencolieux et esbahy de ce que je trouvay délay en
tant de nobles chevaliers, de si petit esbatement
comme j'avoye devisé , dont n'avoie eu nulle res-
ponse. Si y demouray par l'espace de deux ans, pour
cause de guerre ([ui estoit entre mes amis. Puis, prins
congié à mondit seigneur, et m'en retournay à Paris
[1400] D'EISGUERRAN DE MONSTRELET. 21
pour savoir nouvelles pour moy acquiter dudict fait.
Et lors, je trouvay à l'ostel de monseigneur de Gau-
court, à Paris, es mains de Jehan d'Ollvedo, escuier
dudit seigneur, vos dictes lectres dont cy-dessus est
faicte mencion, lesquelles y avoient esté apportées après
ce que je m'en estoie râlé oudit royaume d'Arragon.
Pour quelle occasion elles furent après mondit dé-
partement envoiées, je n'en dy plus. Mais ung chascun
y pourra penser selon la teneur du fait, ce que bon
lui semblera. De laquelle lectre je suis moult esmer-
veillé , et aussi sont plusieurs autres chevaliers et es-
cuiers qui la teneur en ont oye , considérans le bon
rapport de vostre chevalerie , que tant avez observé
le droit des armes et maintenant les voulez changer,
et sans nul autre traictié ne advis de partie , par vous
mesmes avez voulu estre juge et placé à vostre plaisir
et advantage. Laquelle chose, comme chascun peut
savoir, n'est pas chose convenable. Or, quant aux
autres lectres dessus escriptes en l'ostel de mondit
seigneur de Gaucourt à Paris , pour y mieulx respon-
dre, j'ay cy fait enarrer la teneur comme il s'ensuit.
Quant au premier point contenu es dictes lectres où
avez voulu dire que autres lectres m'avez envoiées avec
sauf-conduit pour acomplir les armes la et au jour où
il vous avoit pieu à vostre avantage et plaisir , sachez
certainement et sur ma foy , qu'onques autres lectres
ne vy de vous fors cestes cy qui me furent baillées le
douziesme jour de mars, ne cellui sauf-conduit onques
ne vy, car sans doute se je l'eusse eu avecq vosdictes
lectres, vous eussiez assez tost eu nouvelles de moy et
response à icelles. Clar c'est la chose que je désire plus
estre acomplie que chose qui soit. Et bien povez sa-
22 CHRONIQUE [1400]
voir que le grant désir et vouloir que j'ay à délivrer
lesdictes armes m'a fait par deux foiz venir et eslon-
gner de mon pays, par deux cens et cinquante lieues,
à grans frais et despens, comme chascun peut savoir.
Et pour ce que autre fois et plus à plain èsdictes lectres
que feistes savoir que vous aviez esleu place à Calais
par devant noble et puissant prince le conte de Som-
breseil, et après, pour tant qu'il estoit ocupé autre
part , ainsi que vosdictes leclres veulent dire , messire
Hue de Lucrelles, lieutenant à Calais dudit seigneur
de Sombreseil, fut commis pour tenir la place par très
hault et puissant prince le roy d'Angleterre vostre
souverain seigneur, à vostre voulenté et poursuite ,
sans mon vouloir, sceu ne congié , dont je suis moult
esmerveillé et à bon droit, que sans moy estes tant aie
avant comme d'eslire juge et place, et mesmement à
vostre soubait. Et me semble que de vostre pays ne
vouldriez pour riens perdre la veue. Et toutesfoiz nos
devanciers et les nobles chevaliers anciens qui tant
nous ont laissé de beaulx exemples, ne quirent onques
de grands honneurs en leur propre pays, ne onques
furent coustumiers de requerre choses desconvenables ;
car ce n'est que pour eslongner les bonnes entre-
prinses. Si sïiis bien certain que en ce cas vous
n'ignorez pas que le devis du juge , du jour et de la
place , doit estre esleu du commun assentement des
parties. Et se je eusse eu voz lectres à temps, je le
vous eusse fait savoir.
De ce que vous dictes que vous ne savez se le Dieu
d'amours m'a de soy banny, pour ce que je me suis
eslongné du pays de France où mes premières lectres
furent escriptes, ne se il m'a fait changer mon propos,
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 23
je VOUS fais assaVoir tout acertes sans nulle faintise ,
qu'onques puis que je euz ceste chose encommençée
ne cbangay mon propos, ne feray, tant que Dieu me
garde de meschef , ne en mon lignage ne eut onques
homme qui ne ait tousjours fait ce que preudomme et
gentil doit faire. Et quant ce viendra à la journée, la-
quelle à l'aide de Dieu sera briefment se par vous ne
demeure, je croy qu'il vous sera besoing d'avoir meil-
leur cuer que d'avoir à faire à homme retrait de son
propos. Pour quoy je vous prie que laissons telles pa-
roles qui ne povent porter fruit. Car ce n'est pas fait
de chevalerie , ne de gentillesse ; mais pensez au fait ,
ainsi que m'en avez donné espérance. Si vous fais as-
savoir que on m'a raporté que vous avez , à Calais ,
entré en place tout seulet contre moy qui estoie du
fait tout non sachant, comme cy-dessus est dit, et
loing de vous pour lors bien de trois cens lieues. Et
se j'eusse fait semblables armes contre vous, là où pour
le temps de lors estoie, ce que Dieu ne veuille, je crois
que les haubergons n'en feussent jà froissez ne les
lances brisées, aussi peu comme les vostres furent. Si
eustes vous lors, de vous mesmes le pris sans contredit.
Et en vérité je pense que vostredicte entreprinse et
journée ne fu onques à meure delibéracion de vos
amis conclute , ne par autres qui en ont oy parler ne
sera jà loée. Mais non por quant je ne vouldroie pas
que par semblables fictions colorées, ce qui a esté dit,
prononcié et promis par vous, on deist que vous l'avez
baillé par paroles sans nul effect. Je vous prie tant
chèrement et si acertes comme je puis , que vous me
vueillez acomphr mesdictes armes ainsi qu'elles sont
en mesdictes lectres devisées , et que je en ay granl
4
Î4 CHRONIQUE [1400]
désir et espoir. Et ne veuilles autrement le temps tenir
en paroles. Car je ne doubte point qu'en Angleterre
n'ait plusieurs chevaliers qui pieçà me eussent délivré
de ma peine si la chose n'eust esté par vous emprinse.
Et sur ce, ne vous excusez plus par voz lectres que vous
dictes avoir à moy envolées, car j'en suis tout sans
coulpe, comme cy- dessus est dit. Si suis prest, sachez
de vray, de soustenir et garder mon honneur et qu'il
n'y a nulle chose cy-dessus escripte de ma part contre
vérité, qui du contraire me vouldroit charger. Et pour
ce que je ne vouldroye point estre si oportun que je
deusse le lieu et la place eslire sans vous le faire savoir,
je offre, se voulez, aler devant très hault et puissant
prince et mon souverain lige seigneur le Roy d'Ar-
ragon, ou devant les rois d'Espaigne, de Portugal ou de
Navarre. Et, se nulz de ces princes ne voulez eslire,
pour plus estre près de vostre repaire et pour non es-
longner de vos marches et de Madame la vostre, à la-
quelle de mon povoir je vouldroye complaire, je suis
prest d'aler à Boulongne, et que vous venez à Calais.
Et là où le capitaine de Calais de vostre part, et le
capitaine de Boulongne de ma part, et au jour que ces
deux vouldront eslire, je suis prest et appareillé de y
aler et vous acomplir lesdictes armes,' ainsi qu'elles
sont en mesdictes lectres comprinses, à l'aide de Dieu,
de Nostre Dame , de monseigneur saint Michel et de
monseigneur saint George. Et non obstant que je suis
si loingtain de mon pays, je actendray vostre response
jusques à la fin du moys d'aoust prouchain venant, et
tandis, pour l'amour de vous, je ne porteray pas le
tronçon de grève, combien que plusieurs me aient
exorté du contraire. Lequel terme passé , se je n*ay de
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRFXET. 25
VOUS oy nouvelles , je porteray ledit tronson de grève
et feray aler poursuivre mesdictes lectres premières
par vostre royaume par tout où bon me semblera, tant
que j'aye trouvé qui me délivre de ma peine. Et afin
que vous adjoustez plus grant foy aux choses dessus-
dictes, j'ai mis à ces présentes lectres le seel de mes
armes et icelles signées de mon seing manuel, et parties
par ABC. Lesquelles furent faictes et escriptes à Paris,
le quatriesme jour de septembre, l'an mil quatre
cents et un g. »
S'ensuit la tierce lectre de l'escuier d'Arragon envoiée au chevalier
anglois.
« Ou nom de la saincte Trinité, de la benoiste
vierge Marie, de monseigneur saint Michel l'Ange, et
de Mgr. saint George , qui me gecte à mon honneur,
je , Michel d'Oris , escuier, natif du royaume d'Arra-
gon, fay assavoir à tous chevaliers anglois, que pour
exaulcer mon honneur et quérir à faire armes , j'ay
sceu certainement qu'il y a noble chevalerie partie
d^Angleterre , et je, désirant avoir votre acointance
et d'aprendre de vous les tours et fais d'armes, vous
requiers pour l'ordre de chevalerie et pour la riens que
plus aymez * que vous me vueillez délivrer des armes
qui cy s'ensuivent. Premièrement, d'entrer en la place
à pié , etc. Et tout ainsi qu'il est contenu es premières
lectres universelles, excepté qu'il avoit escript en la
fin ainsi : Et me offre pour abréger mon fait et pour
mieulx monstrer ma bonne voulenté et souveraine di-
ligence , d'estre par devant vostre juge à Calais , de-
dens deux mois après ce que je auray reçeue vostre
1. Pour la riens ^ c'est-à-dire pour la chose. Ici, la dame.
26 CHRONIQUE [1400]
response scellée du seel de voz armes , se Dieu me
garde d'essoine*. Et dedens iceulx deux mois je vous
envoieray lesdiz deux chapeaulx et deux selles , et la
mesure de tous les basions dessus diz. Et je prie à
cellui qui par sa bonne bonté me vouldra délivrer,
que brief je aie sa bonne et honnorable response,
si comme j'ay espoir d'avoir des nobles dessusdiz.
Toutefois, envoiez moy sauf-conduit, bon et seur, pour
toutes choses qui contre moy et ma corapaignie pour-
roient venir, jusques au nombre de trente cinq che-
vaulx , et que je ave response par Longueviile , por-
teur de ceste. Et pour y adjouster plus grant fermeté,
j'ay signé ces lectres de mon seing manuel et scellées
du seel de mes armes. Lesquelles furent faictes à
Paris, le premier jour de janvier, Fan mil quatre
cent et deux. »
S'ensuit la quatriesme lectre envolée par ledit escuier d'Arragon
au chevalier anglois.
« En l'onneur de Dieu , père de toutes choses , et
de la benoiste vierge Marie sa mère, qui me soit en
aide et me vueille par sa grâce adrécer et conforter
de venir à vraie conclusion de ceste œuvre que j'ay
emprise à tous chevaliers anglois, je , Michel d'Oris,
natif du royaume d'Arragon , faiz assavoir que na-
guères, c'est assavoir l'an mil et quatre cens, comme
cellui qui pour lors vouloie estre séparé et abstrait
de toutes autres cures , aiant en remembrance les
très-singulières gloires que nos devanciers du temps
1. Essoine, empêchement, obstacle, embarras. Ce mot a signifié
aussi excuse.
[1400] D'ENGUERRAN DE MOJNSTRELET. 27
de jadis receurent par les très-excellentes proesses
qu'ilz firent et monstrèrent en exercices d'armes; les-
quelz considérans de cuer acquérir aucune nouvelle
loenge et mérite , et pour moy habiliter en aucune
chose digne et vertueuse , disposay en mon cuer au-
cunes armes faire avec aucun chevalier anglois qui
délivrer m'en vouldroit par sa proesse. Lesquelles
armes accepta , noble et honnorable homme , messire
Jehan de Prendegrest , chevalier d'Angleterre , ainsi
qu'il peut apparoir par ses lectres cy-après déclairées.
Et afin que je puisse venir à conclusion au propos
que je tens , j'ay fait incorporer après mes lectres der-
renières, audit messire Jehan de Prendegrest na-
guères envoiées, esquelles toutes les lectres sur ce
faictes d'une part et d'autre sont comprinses, des-
quelles la teneur s'ensuit : » A très-noble personne, etc. »
Et puis toutes les lectres jusques à la tierce lectre
dudit escuier. Lesquelles lectres je fis envoler à Calais
par Berry, roy d'armes, pour bailler audit messire
Prendegrest. Et pour ce que ledit hérault , en reve-
nant dudit lieu , raporta lui avoir esté dit de par très
puissant prince le conte de Sombreseil , capitaine de
Calais, que dedens le mois d'aoust auroit renvoie
response desdictes lectres à Boulongne, combien qu'il
n'aist pas esté acomply, toutes fois, pour l'onneur
dudit seigneur et capitaine de Calais , qui par son hu-
milité s'estoit chargé de renvoier la response à Bou-
longne, ainsi qu'il fut dit et raporté par Faulcon,
roy d'armes d'Angleterre, et aussi pour l'onneur de
chevalerie , et afin que par nulle occasion indeue ne
soit dit ou temps avenir que j'ay fait mes poursuites
trop importunément , j'ay actendu , passé ledit terme
28 CHRONIQUE [1400]
que la response me devoit estre en\ oiëe , par Tespace
d'un mois après. Et en après, afin qu'il soit apparant
et chose notable à cbascun de ma grâce et bonne
voulenté et de mes lectres à vous envolées , et aussi à
qui la faulte et eoulpe de ceste matière peut toucher ,
j'ay fait après insérer mes derrenières lectres à vous
envolées, desquelles la teneur s'ensuit : « Ou nom de la
saincte Trinité. » Et la tierce lectre de l'escuier [porte] :
Par telle condicion que se vous ne me délivrez à ceste
foiz , je n'entens plus à rescripre sur ceste matière en
Angleterre , quant à présent. Car je vous sçais si ma>
courtois et si mal gracieux , quant tant de foiz avez
oy ma requeste et ma bonne voulenté , tant par lectres
que Aly le poursuivant, à présent appelle Longue-
ville le hérault , vous a présentées par Graville , par
moy, ou royaume d'Angleterre, en l'an mil quatre cent
et un g, comme de mes autres lectres à vous présentées
par Graville le poursuivant , faisant mencion de mes
premières lectres générales , faites en l'ostel de mon-
seigneur de Gaucourt à Paris; et comme par unes
autres lectres à vous envolées de par moy par Berry,
roy d'armes, lesquelles a reçeues très-puissant sei-
gneur, monseigneur de Sombreseil , capitaine de Ca-
lais , et aussi par mes autres lectres escriptes à Paris ,
le douziesme jour de juing l'an mil quatre cens et
trois , lesquelles sont cy-dessus tran scriptes ; et furent
icelles présentées par Longueville le hérault , à très-
puissant prince monseigneur de Sombreseil , capitaine
de Calais. A toutes lesquelles lectres je n'ay trouvé nul
chevalier qui m'ait envoie son scelle selon le contenu
d'icelles. Et pour tant, communément pourray bien
dire que nulle amitié, ne bonne compaignie , je n'ay
[4400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 29
trouvé en tant de noble chevalerie comme il a ou
royaume d'Angleterre, veu que je suis venu de si
loingtain pays en approuchant vostre pays, poursui-
vant en ceste peine par deux ans ou environ. Et m'en
fauldra aler ou royaume dont je suis, sans avoir acoin-
tance de vous, comme j'ay eu et ay très-grant dësir,
ainsi qu'il vous peut apparotr et appert par mes dictes
lectres générales. Et se ainsi me pars de vous sans nul
effect, je vous auray peu à remercier, considéré la
poine où je suis et ay esté moult longuement. Et veu
vostre response, quinze jours après la date de ces
présentes, j'ay* entencion , au plaisir de Dieu, de
Nostre-Dame, de monseigneur saint Michel et de mon-
seigneur saint George, de m'en retourner à la court
de mon très-redoubté seigneur le roy d'Arragon. Et se
dedens iceulx quinze jours me voulez aucune chose
escripre , vous me trouverez en Tostel monseigneur
le Prévost de Paris. Autre chose ne vous scay que es-
cripre, fors que je vous prie qu'il vous souviengne de
moy et de la peine où je suis. Et pour adjouster plus
grant foy et fermeté à ces présentes lectres, je les ay
signées de mon seing manuel et scellées du seel de
mes armes. Si les ay fait escripre doubles , et parties
par A , B, C; desquelles Jectres j'ai retenu l'une par
devers moy. Escript à Paris , le douziesme jour de
may, l'an mil quatre cens et trois. »
Depuis lesquelles lectres , Perrin de Loherenc , ser-
gent d'armes du roy d'Angleterre , soy disant procu-
reur en ceste partie dudit chevalier anglois, envoia
unes lectres par manière de response à l'escuier d'Ar-
ragon , dont la teneur s'ensuit :
« A très-noble escuier Michel d'Oris. Je vous signifie
30 CHROIMQUE [1400]
de par monseigneur Jehan de Prendegrest, que se
voulez présentement paier en sa main les coustz et des-
pens qu'il fist pour vous délivrer des armes contenues
en vos lectres , lesquelles il maintient que par vostre
défault sont encore non faictes , il vous en délivrera
très-voulentiers , et autrement,, sachez qu'il ne vous
en délivrera en riens \ Et aussi ne soufTrera aucun
autre chevalier ne escuier de pardeça, vous en déli-
vrer, ne à ce donner response. Et pour ce , se vous
lui voulez envoier cinq cens mars d'esterlins pour les
despens dessusdis , lesquelz il dit avoir tant cousté ,
je tieng que vous n'atendrez point longuement à estre
délivré desdictes armes. Si vous conseille par voie de
gentillesse, que ou cas que lesdiz despens vous ne
vouldriez prestement envoier par deçà, comme dit
est , vous vous gardez d^ aucune chose si légèrement
parler de la chevalerie d'Angleterre comme en disant
que vous n'y avez trouvé nul chevalier qui vous ait
envoyé son scelle selon le contenu de vos dictes lec-
tres, comme vous touchez en vostre dernière escrip-
ture. Car, pour certain, s'il convient que plus avant
en soit parlé , je vous fais bien à savoir de par messire
de Jehan de Prendegrest , chevalier, qu'il sera trouvé
prest à maintenir le contraire, en défense de son hon-
neur que vous touchez en ce trop asprement, si
comme il semble à nos seigneurs qui de ce scevent la
vérité. Car il en a fait ce que preudomme et gentil
doit faire. Et de ces choses m' envolez la response et
i . On trouve ici un assez bizarre mélange , mais du reste très-
commun à cette époque , des idées chevaleresques et des intérêts
positifs. Ici, l'Anglais consent à faire fait] de chevalier, mais sous
caution préalable.
[1400] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 31
vostre Youlenté par Chalon le hérault, porteur de ces
présentes; lesquelles, pour y adjouster plus grant foy,
j'ay seellées et signées à Paris , l'an mil quatre cent et
quatre. »
Lesquelles lectres , ainsi envoiées de Tune partie à
l'autre, finalement, quant au fait, rien n'en fut
exécuté, ne mis à efTect.
CHAPITRE III '.
Gomment les grans pardons furent à Romme.
En cest an , cest assavoir l'an mil quatre cens ,
furent les grans pardons à Romme, ausquelz alèrent
pour acquérir le salut de leurs âmes , infinies per-
sonnes de toutes les parties de chrestienté. Et durant
lequel temps régna très-grant mortalité universelle,
dont, entre les autres, moururent plusieurs légions
de pèlerins alans audit lieu de Romme ^
1 . L'intitulé de ce chapitre ne se trouve ni dans notre manu-
scrit , ni dans celui qui porte le n" 8345. Mais il existe, tel qu'on
le donne ici, dans lems. Suppl. fr. 93, et dans tous les imprimés.
2. Godefroi a donné dans son Charles VI (p. 599), une ordon-
nance de Tan 1400, qui défend ce pèlerinage de Rome. Au reste
la peste ne fut pas le seul fléau qui atteignit les pèlerins. Ils furent
dépouillés de tout par les bandes qui parcouraient la campagne
de Rome. (Voy. Raynaldi, Ann, EccL, t. VIII, p. 65.)
32 CHRONIQUE [1401]
DE L'AN MCCCCI.
[Du 3 avril 1401 au 26 mars 1402.]
CHAPITRE IV.
Comment Jehan de Montfort , duc de Bretaigne , mourut ; et du parle-
ment de l'empereur de Constantinoble de Paris ; et le retour de la
royne d'Angleterre.
Au commencement de cest an^ mourut Jehan de
Montfort , duc de Bretaigne , auquel succéda Jehan ,
son filz , qui avoit espousé la fille du roy de France,
et avoit plusieurs frères et seurs. Ouquel temps l'em-
pereur de Constantinoble ., qui avoit esté grant espace
de temps en la cité de Paris , aux despens du roy de
France , se parti , à tous ses gens , et s'en ala en An-
gleterre, où il fut moult honnorablement receu du roy
Henry et de tous ses princes, et de là s'en retourna
en son pays^
Et adonc plusieurs notables ambaxadeurs , par di-
verses fois , furent envolez de France en Angleterre et
1. Au commencement de cest an^ c'est-à-dire 1401. Cette date
n'est pas exacte. Jean IV, duc de Bretagne, fils de Jean de Mont-
fort, et de Jeanne de Flandre, mourut le 1" novembre -1399.
Jean V, son fils aîné , avait épousé Jeanne de France , fille de
Charles VI. Il avait pour frères , Artur, comte de Richemont , qui
fut duc de Bretagne, en 1457, et Gilles de Bretagne, mort en
1412. Ses sœurs étaient: Marie, femme de Jean, comte d'Alen-
çon, Marguerite et Blanche.
2. Manuel Paléologue avait fait sa première entrée dans Paris,
le 3 juin 1 400, de là il était passé en Angleterre , en septembre ,
même année, puis était revenu à Paris le 28 février 1401.
[U04] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 33
d'Angleterre en France , pour traicter principalement
que le roy d'Angleterre voulsist renvoyer la royne
Ysabel, fille du roy de France, jadis femme du roy
Richard*, et avecques ce qu'il la laissast joyr et pos-
séder du douaire qui enconvenancé lui avoit esté au
traictié du mariage. Lesquelz ambaxadeurs, après
plusieurs traictiez' en fin vindrent à conclusion^, et
fut celle royne ramenée en France par messire Tho-
mas de Persi , connestable d'Angleterre , qui avoit en
sa compaignie plusieurs chevaliers et escuiers , dames
et damoiselles , pour icelle acompaigner. Et fut con-
duicte jusques à un lieu nommé Lelinguen *, entre
Calais et Boulongne , et là , fut délivrée et baillée à
Waleran , conte de Saint-Pol , capitaine et gouverneur
de Picardie ^, avec lequel estoient l'évesque de Char-
tres et le seigneur de Longue ville pour la recevoir ; et
si y estoient la damoiselle de Montpensier, seur au
conte de La Marche , et la damoiselle de Luxembourg,
seur au conte de Saint-Pol , et autres dames et damoi-
selles , envolées de par la royne de France. Lesquelz
4. Le traité de mariage d'Isabelle, fille de Charles VI, avec
Richard II, roi d'Angleterre, fut conclu à Paris, le 9 mars 4 395
(V. S.). Ainsi la petite princesse n'avait pas sept ans révolus, étant
née le 9 novembre 1389.
2. En effet, on peut lire dans Ryraer les pièces très-nom-
breuses de cette négociation.
3. L'acte définitif de la restitution est du 3 août 1401.
4. Lelinghen, entre Boulogne et Calais. C'était le lieu habituel
des conférences tenues entre les plénipotentiaires français et les
plénipotentiaires anglais au sujet de ces trêves si souvent jurées et
si souvent rompues.
5. Valeran de Luxembourg , fils aîné de Gui de Luxembourg ,
comte deLigny, et de Mahaut de Châtillon, comtesse de Saint-Pol.
I '3
34 CHRONIQUE [4401]
tous ensemble , après qu'ils eurent prins congié aux
seigneurs et dames d'Angleterre, se partirent de là et
amenèrent ladicte dame aux ducs de Bourgongne * et
de Bourbon *, qui à grant compaignie Tatendoient sur
une montaigne assez près de là. Si fut d'eulx reçeue
et bienveignée très honnorablement. Et ce fait, la
menèrent à Boulongne et de là à Abbeville, où ledit
duc de Bourgongne , pour sa venue , fist un très ho-
norable disner. Et après, icellui duc print congé
d'elle et retourna en Artois. Et ledit duc de Bourbon,
et les autres qui estoient à ce commis , la menèrent à
Paris , devers le Roy, son père, et la Royne, sa mère,
desquelz elle fut reçeue et bie:«tveignée très bènigne-
ment ^ Néantmoins , combien qu'elle feust honnora-
blement renvoièe , comme dit est , si ne lui fut assi-
gnée aucune rente, ne revenue, pour son dit douaire.
Dont plusieurs princes de France ne furent pas bien
contens dudit roy d'Angleterre , et désiroient moult
que le Roy se disposast à leur faire guerre.
CHAPITRE V.
Comment le duc Phelippe de Bourgongne, oncle du roy de France, ala
en Bretaigne , et le duc d'Orléans, frère du Roy, à Luxembourg; et
du discord qu'ilz eurent ensemble.
En ce mesme an s'en ala en Bretaigne le duc Phe-
lippe de Bourgongne prendre la possession, de par le
4 . Philippe le Hardi , fils du roi Jean.
2. Louis II, dit le Bon.
3. On lit dans une chronique universelle qui finit à l'an 1431 :
« Et fu commune renommée que elle n'eubt oncques parfaicte joie
depuis son retour d'Angleterre.» (Bibl. inip., f". Cord, 16, fol. 328.)
[i401] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 3S
roy de France , de la duchié , pour le jeune duc. Le-
quel pays lui fist tantost obéissance. Et s'en ala à
Nantes , yeoir la duchesse vesve , qui estoit seur au
roy de Navarre et avoit promis d'espouser tost après
le roy d'Angleterre ^ Et pour tant, ledit duc de Bour-
gongne, qui estoit son oncle, traicta tant avec elle
qu'elle quicta son douaire à ses enfans, par condi-
cion qu'elle devoit avoir par chascun an en récom-
pense d'icellui , certaine somme d'argent. Après les-
quelz traictiez, et que icellui duc eut mis garnisons de
par le Roy en aucuns lieux et des plus fortes places du
pays , il s'en retourna à Paris, menant avecques lui le
dessusdit jeune duc et ses deux frères*, lesquelz fu-
rent honnorablement receuz du Roy et de la Royne.
Et lors , Loys , duc d'Orléans et frère du Roy, ala
prendre la possession du gouvernement de la duchié
de Luxembourg, par le consentement du roy de
Boesme , à qui elle appartenoit , avec lequel il avoit
eu espéciales convenances. Si mist garnison de ses
gens en plusieurs villes et forteresses d'icelle duché , et
après s'en retourna en France ^
Et peu de temps après, sourdi grande discencion
entre ledit duc d'Orléans et son oncle le duc de Bour-
1 . Le duc de Bourgogne fit son entrée à Nantes le 1 " octobre
ik02. Le mariage de Jeanne de Navarre, veuve de Jean IV, duc
de Bretagne, avec Henri IV, roi d'Angleterre, se fit le 23 avril
1402 (V. S.).
2. Jean V, Artur et Gilles de Bretagne.
3. Ce n'est pas le roi de Bohême , mais Josse, marquis de Mo-
ravie, fils de Jean de Luxembourg, frère de l'empereur Charles IV,
qui céda à Louis, duc d'Orléans, le duché de Luxembourg, et
cela, non pas en 1401, comme le dit Monstrelet, mais en 1402.
Il le reprit en 1407, à la mort du duc d'Orléans.
36 CHRONIQUE [1401]
gongne, et tant, que chascun d'eulx assembla grant
nombre de gens d'armes entour Paris. Mais en fin, par
le moien de la Royne , et des ducs de Berry et de
Bourbon, fut la paix faicte. Et par ainsi se retrabi-
rent toutes manières de gens d'armes es lieux dont ils
estoient venus.
CHAPITRE VI.
Comment Clément , duc en Bavière , fut par les électeurs d'Alemaignc
esleu à estre Empereur, et comment il fut à grant puissance mené a
Franquefort.
En l'an dessusdit , Clément , duc en Bavière * , fut
par les électeurs d'Alemaigne esleu empereur de Rom-
me , après ce que fut réprouvé et déposé le roy de
Boesme , jadis empereur de Romme. Si fut mené par
iceulx à Francquefort , et avoit adonc en sa compai-
gnie bien quarante deux mil bommes de guerre , si
mist le siège devant ladicte ville , qui estoit à lui re-
belle , là où il fut environ quarante jours , durant le-
quel temps se commença entre ses gens une grant
mortalité d'épidémie, dont bien moururent quinze
mil de ses gens. En la fin desquelz quarante jours
ung traictié se fist, et fut mise celle ville de Franc-
quefort en l'obéissance dudit empereur. Et pareil-
lement se y mirent Coulongne ^, Aiz et plusieurs autres
i. C'est la leçon fautive de tous les manuscrits et des im-
primés. Il faut lire Robert au lieu de Clément. Robert, duc
de Ravière , fut élu empereur le 22 août 1400, deux jours après
la déposition de Wenceslas , roi de Rohéme. (Voy. Raynaldi,
t.VIII,p. 77.)
2. C'est à Cologne que l'empereur Robert fut couronné , le
e janvier 1401 (N. S.).
[1404] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 97
villes , et lui baillèrent leurs lectres recognoissans
que son élection avoit esté bien et deuement faicte.
Et après , fut couronné en ycelle ville par l'évesque
de Mayence , de laquelle coronation plusieurs princes
et grans seigneurs du pays firent grant feste. Si y
furent faictes nobles joustes et grans esbatemens.
Laquelle feste passée , ledit empereur envoia Estienne ,
duc en Bavière , son cousin germain, lequel estoit
père de la royne de France, à Paris, pour conïer-
mer la paix entre ledit empereur et le roy de
France. Lequel duc Estienne , venu audit lieu de
Paris, fut reçeu à grant joie, tant de sa fille, la
Royne , comme des princes et seigneurs du sang royal,
car le Roy estoit pour lors malade. Et après qu'il
eust faicte sa req^este en un certain jour, lui fut
faicte response par les dessusdiz seigneurs , que bon-
nement saulve fonneur du Roy et leur serement, ne
povoient faire paix au préjudice de leur beau cou-
sin le roy de Boesme ; qui autrefois avois esté esleu
et couronné à roy d'Alemaigne. Après laquelle res-
ponse, icellui duc s'en retourna en Alemaigne de-
vers le nouvel empereur, auquel il racompta et dist
ce qu'il avoit trouvé et besongné en France. Si n'en
fut pas bien content; mais autre chose n'en peut
avoir. Et après , icellui empereur avoit proposé d'aler
personnellement en Lombardie à puissance de gens
d'armes. Et pour conquerre des passages envoia une
partie de ses gens devant, mais les gens d'armes
du duc de Milan vinrent à main armée contre eulx
et en occirent et prindrent plusieurs. Entre lesquelz
fut prins messire Gérard, chevalier, seigneur de Ha-
rancourt , mareschal du duc d'Austeriche , et plu-
38 CHRONIQUE [1401]
sieurs autres. Et par ainsi fut rompu le voyage dudit
empereur.
CHAPITRE VIL
Comment le roy Henry d'Angleterre combati ceulx de Persiaque et de
Gales, qui estoient entrez en son pays.
Environ le mois de mars de cest an , se meut grant
dissencion entre le roy Henry d'Angleterre et ceulx
de Persiaque et de Gales*, avec lesquelz estoient plu-
sieurs Escoçoys. 3i entrèrent à grant puissance ou
pays de Northombelande, et là les trouva le dessusdit
roy Henry, qui pour les combattre avoit fait grant
assemblée. Mais, de première venue, desconfirent et
ruer ?nt jus son avan garde, et pour ce, sa seconde ba-
taille n*osa aler contre eulx. Et adonc le Roy, qui me-
noit l'arrière garde , espris de grant voulenté , voiant
aussi ses gens doubtablement assembler à ses adver-
saires , se mist et plongea vigoureusement dedans la
bataille de ses ennemis, en laquelle il se conduisi et
porta si chevalereusement , comme il fut sceu et relaté
par plusieurs nobles des deux parties, que ce jour il
occist et mist à mort de sa propre main plus trente six
hommes d'armes , jà soit ce que par trois foiz il fut
abatu de cops de lance du conte de Gales, d'Escoce*;
1. C'est-à-dire les partisans de Henri de Percy, comte de Nor-
thumberland , et les Gallois soulevés par Owen Glendower. Les
premiers soulèvements des Galles datent de l'an 1400. (Voy.
Walsingham, JBrei>. hist.^ p. 405.)
2. Vérard et l'édit. de 1572 donnent de Glas. C'est Douglas,
comme au reste notre texte lui-riéme le porte quelques lignes
plus bas.
[ikO]] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 80
si eust este prins et occis dudit conte, se ses gens ne
Feussent défendu et rescoux. Là fut occis Henri de
Persiaque et Thomas de Persiaque, son oncle*. Si y
fut prins le conte de Douglas^ d'Escoce, et plusieurs
autres. Après laquelle besongne , icellui roy Henry
se partit du camp , joyeux de sa victoire , et envoia
en Gales plusieurs de ses gens d'armes pour assiéger
une ville en laquelle estoient aucuns favorables aux
dessusdiz Persiaques.
DE L'AN MCCCCn.
[Du 26 mars 1402 au 15 avril 1403.]
CHAPITRE VIIL
Comment Jehan de Verchin , séneschal de Haynnau , envoya ses lettres
en divers pays pour faire armes.
Au commencement de cest an , Jehan de Verchin ,
chevalier de grant renom, et séneschal de Haynnau ,
envoia en divers pays par un sien hérault plusieurs
lectres aux chevaliers et escuiers, afin de este (sic)
fourny à faire aucunes armes qu'il avoit entreprinses
à faire. Desquelles lectres la teneur s'ensuit :
« A tous chevaliers , escuiers et gentilz hommes de
1. Lems. Suppl. fr. 9^, Vérard, et l'édit. de 1572 portent que
Thomas de Percy seul fut tué , et qu'Henri de Percy ne fut que
prisonnier. « Là fut occis Thomas de Parsiaque , et Henry, son
nepveu , prins. »
40 CHROMQUE [1402]
nom et d'armes , sans reprouche , je , Jehan de Ver-
chin , chevalier, séneschal de Haynnau , fays savoir à
tous , qu'à l'aide de Dieu , de Nostre Dame , de mon-
seigneur saint George et de ma dame , seray, le pre-
mier dimanche du moys d'aoust prouchain venant , à
Coussi, se je n'ay léale essoine*, pour faire les armes
qui cy-après sont escriptes, pardevant mon très re-
double seigneur, monseigneur le duc d'Orléans , le-
quel m'a accordé la place. S'il est donques gentil
homme , tel que dessus est dit , qui accorder les me
vueille : premièrement, le gentil homme qui accorder
me vouldra mon emprinse , sera monté à cheval en
selle de guerre sans nulle maistrise, et serons armez
pour noz corps comme il nous plaira et aurons targes
sans couverture ne ferreure, de fer ne d'acier, et aurons
chascun une lance de guerre où ne pourra avoir
agrape ne rondelle, et une espée. Si assemblerons des-
dictes lances une fois, et assenez desdictes lances ou
non, chascun ostera sa targe a par lui et prendra son
espée sans aide d'autrui. Si en ferons vingt cops sans
reprinse. Et je , pour honneur de la compaignie et
pour le plaisir que le gentil homme m'aura fait d'a-
complir madicte enlreprinse, le délivreray prestement
à pié se je n'ay essoine de mon corps, sans ce que
nous prenons ne ostons , lui ou moy, pièces de har-
nois pour les espées à cheval si non que chascun
pourra prendre autre visière et ralonger ses plates s'il
lui plaist, de tel nombre de cops d'espée qu'il me
aura voulu deviser, et de dagues aussi, quant il m'aura
affermé d'acomplir ma dessusdicte emprinse, pourtant
i. Empêchement ou excuse légitime. (Voy. la note de la p. 26.)
[U02] D'ENGUERRAN DE MONSÏRELET. ki
que ledit nombre de cops se puist fournir dans la
journée, à telles reprinses que je lui deviseray, et
pareillement de tant de cops de hache que deviser me
vouldra. Mais pour les haches se pourra armer chas-
cun comme il lui plaira. Et s'il advenoit aussi , que jà
ne puist advenir, que en faisant lesdictes armes Tun
de nous deux feust blécié tant que pour la journée les
armes ne peussent estre parfaictes, qui adonc seroient
emprinses par nous deux , l'autre ne seroit en riens
tenu de le actendre pour les parfaire, ains seroit quicte
d'icelles. Et quant je auray acompli ce que dessus
est dit ou que le jour sera passé , je , avec l'aide de
Dieu , de Nostre-Dame , de monseigneur Saint George
et de ma dame, me partiray de ladicte ville, se je n'ay
essoine de mon corps, pour aler à Saint- Jacques en
Galice. Et tous les gentilz hommes de la condicion
dessusdicte, que je trouveray moy alant oudit voyage
et retournant, jusques en la dessusdicte ville de Coucy,
qui me vouldront faire tant de honneur et de grâce
de me délivrer de pareilles armes cy-dessus devisées,
à cheval, et me bailler juge raisonnable sans me
eslongner de mon droit chemin plus de vingt lieues ,
ne me reculer du chemin , et me affermer que le plai-
sir du juge soit tel que lesdictes armes soient com-
mencées dedens cinq jours que je seray venu en la
ville où les armes se devront faire , je , à l'aide de
Dieu et de ma dame , si je n'ay loyale essoine de mon
corps, quant il me auront acompli mon emprinse les
délivreray prestement à pie et par la manière cy-des-
sus devisée , de tel nombre ae cops d'espée , de hache
et de dague qu'ilz me auront voulu deviser quant ilz
commencèrent à acomplir ma dessusdicte entreprinse.
42 CHRONIQUE [1402]
Et s'il advenoit que ung gentil homme et moy feis-
sions accord à faire lesdictes armes , et me eust donné
juge comme cy-dessus est devisé , et en alant devant
le juge en trouvasse ung autre qui me voulsist faire les
armes pareillement et donner juge plus près de moy
que le premier, je araie toujours à aler premièrement
délivrer cellui qui plus près juge me donroit , et quant
je seroie quicte de lui, je retourneroie à l'autre pour
fournir ce que accordé aurions ensemble, se je n'avoie
essoine de mon corps ; et ainsi pareillement faire tout
le voiage durant. Et seray quicte devant chascun juge
pour faire une fois lesdictes armes. Et ne pourra, ung
gentil homme que une fois faire armes avecques moy
tout le chemin durant. Et aurons bastons paraulx de
longueur pour faire lesdictes armes qui se feront , la-
quelle longueur je bailleray quant je en seray requis.
Et seront tous les cops de toutes lesdictes armes qui
se feront, depuis le bort des plates dessoubz en amont.
Et afin que tous gentilz hommes qui auront voulenté
de me délivrer puissent sçavoir mon chemin, j'ay
intencion, au plaisir de Dieu, de passer par le royaume
de France et de là tirer à Bordeaulx et puis ou pays
jdu conte de Foix , de là ou royaume de Castille , et
puis à monseigneur saint Jacques. Et au retourner,
s'il plaist à Dieu, repasseray par le royaume de Por-
tingal , et de là ou royaume de Valence , ou royaume
d'Arragon , en Cathelongne , en Avignon , et puis ra-
passeray parmi le dessusdit royaume de France, pour-
veu que je puisse par les dessusdiz pays seurement
passer sans avoir empeschement et portant ceste pré-
sente emprinse , excepté ceulx du royaume de France
et ceulx du pays de Haynau. Et afin que ceste emprinse
[i402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 43
soit tenue véritable , j*ay mis le seel de mes armes à
cestè présente lectre pour acomplir ce que dessus est
escript et signé de ma main. Qui fut faicte en l'an de
rincarnacion Nostre Seigneur mil quatre cens et deux,
le premier jour du mois de juing. »
Lequel séneschal dessusnommé , pour fournir et
acomplir son emprinse ala à Coucy, selon le contenu
de ses lectres cy-devant escriptes, et là , fut par le duc
d'Orléans très joieusement reçeu^ Mais audit jour ne
comparut homme pour faire armes contre lui. Et pour
tant , un peu de jours ensuivans se parti de là pour
aler ou voiage de Saint-Jacques ainsi que promis
l'avoit. Durant lequel voiage il fist armes en sept lieux
et par sept journées avant son retour. Auxquelles , à
toutes les foiz , il se porta si vaillamment et si honno-
rablement que tous les princes qui estoient juges
d'icelles armes furent contens de sa personne.
CHAPITRE IX.
Comment Loys, duc d'Orléans, frère du roy de France, envoya lectre«
au roy Henry d'Angleterre pour faire armes, et de la respouse
qu'il eut.
En Tan mil quatre cens et deux , Loys , duc d'Or-
léans , frère du roy de France , envoia unes lectres
pour faire armes , au roy Henry d'Angleterre, dont la
teneur s'ensuit :
ce Très hault et puissant prince , Henry, roy d'An-
gleterre , je , Loys , par la grâce de Dieu , filz et frère
des roys de France , vous escrips et faiz savoir par
1 . L'an i 400 , le duc d'Orléans avait acheté la seigneurie de
Coucy de Marie de Coucy, veuve de Henri , duc de Bai'.
44 CHRONIQUE [1402]
moy, qu'à l'aide de Dieu, de la benoiste Trinité, pour
le désir que j'ay de venir à honneur, l'emprinse que je
pense que vous devez avoir pour venir à proesse en
regardant l'oisiveté en quoy plusieurs seigneurs se sont
perdus, extrais de royale lignée, quant en fais d'armes
ne s'emploient , jeunesse qui mon cuer requiert d'em-
ploier en aucuns fais pour acquérir honneur et bonne
renommée , me fait penser à, de présent, commencer
à faire le mestier d'armes. Plus honnorablement ne le
pourroie acquérir, tout regardé , que d'eslre en lieu ,
à ung jour advisé tant de vous comme de moy, et en
une place comme nous feussions nous deux acom-
paignez de cent, tant chevaliers que escuiers de nom
et d'armes et sans aucun reprouche, tous gentilz hom-
mes, et nous combatre jusques au rendre. Et, à qui
Dieu donra la grâce d'avoir la victoire, le jour, chascun
chez soy comme son prisonnier pourra mener son
compaignon pour en faire sa voulenté. Et si ne por-
terons sur nous quelque chose qui tourne à sort ou
invocacion quelconques qui de l'Eglise soit défendue.
Et n'y aura traict en ladicte bataille , fors que chascun
se aidera du corps que Dieu lui a preste, armé comme
bon lui semblera , tant à l'un costé comme à l'autre,
pour sa seureté , aians bastons acoustumez. C'est as-
savoir lance, hache, espée et dague, et chascun de
tel avantage comme besoing et mestier sera pour sa
seureté et pour soy aider, sans avoir alênes , broches ,
crocqs, poinçons, fers barbelez, aguilles, pointes
envenimées, ne rasoirs ; comme pourra estre advisé par
gens en ce congnoissans , qui seront à ce ordonnez
tant d*une partie comme d'autre , avec toutes les
seuretez qui en ce cas sont neccessaires.
[i402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 4»
Et pour venir à l'elTect d'icelle journée désirée , je
vous fais assavoir, qu'à l'aide de Dieu, de Nostre Dame
et de monseigneur saint Michel, vostre voulenté sceue,
je vouldroie bien estre, acompaigné du nombre des-
susdit, en ma ville et cité d'Angoulesme, pouracomplir
à l'aide de Dieu ce que dit est. Or m'est advis, que se
vostre courage est tel que je pense pour ce fait acom-
plir, vous pourrez venir jusques à Bordeaulx, et là, es
marches nous deux nous trouverons, pour oultrer
nostre journée qui pourra estre advisée tant de vos
gens comme des miens commis à ce aians pleine puis-
sance comme se nous y estions en nos propres per-
sonnes. Très hault et puissant prince, mandez moy et
faictes savoir en ce cas vostre voulenté pour acomplir
les choses dessusdictes, et vueillez abréger le temps de
en mander vostre plaisir. Car je pense que vous povez
savoir que en tous faiz d'armes bien advisé le plus
brief compte est le meilleur , principalement et géné-
ralement aux roys, aux princes et aux seigneurs, et en
ad visant tant par man démens comme par escrips en
ceste emprinse n'en pourroit venir entre vous et moy
que empeschement de fais neccessaires qui sont ou
pevent estre en noz mains. Et pour ce, afin que vous
sachez et congnoissez que ce que je vous escrips et
mande je vueil acomphr à l'aide de Dieu, je me suis
soubscript de ma propre main , et si ay scellé de mes
propres armes ces présentes lectres, en mon chasleP,
escriptes le vu® jour du mois d'aoust, l'an mil quatre
cens et deux. »
i. Le ms. Suppl, fr. 93, ajoute de Coachy, Cou ci.
46 CHRONIQUE [4402]
S'ensuit la première lectre de response du roy Henry d'Angleterre aux
lectres du duc d'Orléans.
« Henry, par la grâce de Dieu roy de France et
d'Angleterre et seigneur d'Yllande, à liault et puissant
prince, Loys de Valois, ducd'Orlëans. Vousescripvons,
mandons et faisons savoir que nous avons veues voz
lectres et requeste d'armes dont la teneur s'ensuit :
« A très hault et puissant prince, Henry, etc. » Parla
teneur desquelles nous povons bien apparcevoir à qui
elles adressent. Néantmoins il est à nous comme pour-
roit estre entendu par ce que vous avez mandé , nous
en avons grans merveilles pour les causes qui s'en-
suivent : premièrement, entre les trêves prinses et
jurées entre nostre très cher seigneur et cousin, le roy
Richart, nostre derrenier prédécesseur, que Dieu
absoille , et vostre seigneur et frère , lesquelles vous
mesmes avez jurées à tenir et qui sont affermées par
vostredit seigneur et nous, secondement l'aliance qui
fut pourparlée entre nous, et vous à Paris, et aussi par
les seremens que vous baillastes en noz mains et es
mains de nos très chers chevaliers et escuiers, mes-
sire Thomas d'Espinguen , messire Thomas Rampston
et Jehan Marburi , de la bonne amitié et aliance que
vous promistes à nous tenir. Desquelles lectres de
vostre aliance scellées de vostre grant seel la teneur
s'ensuit : Ludoi^icus, etc. Or, puis qu'ainsi est que vous
avez commencé devers nous, contre raison, pour les
causes dessus dictes, comme il nous semble, qu'il nous
soit par vous envoyé, nous voulons respondre en la
manière qui s'ensuit. C'est à dire que nous voulons
bien que Dieu et tout le monde sache , qu'il n'a esté
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 47
ne n'est nostre enlencion de aler contre chose c{ue
nous aions promis en nostre dëfault ne par nous com-
mencié , mais puis que vous avez ainsi commencé en
vostre personne devers nous , vous prions , mandons
et faisons savoir que la pareille lectre d'aliance que
vous avez reçeue de nous , cassons , adnuUons et ré-
voquons tant qu'est en nous , et tenons pour nulle
amitié, amour, aliance doresenavant , et ce en vostre
défault. Car il nous semble que nul prince, seigneur,
chevalier ne autre de quelque estât qu'il soit, ne doit
demander ne faire armes soubz icelle aliance et amitié.
Et pour ce nous vous quictons devers vous toute nostre
aliance et amitié , et vous respondons à vostre lectre
de requeste combien que considéré la dignité que Dieu
nous a donnée et là où Dieu nous a mis de sa bonne
grâce , ne devrions respondre à nul tel fait si non de
pareil estât et dignité que nous sommes , si faisons à
vous savoir que là où il est contenu en vostre lectre
que l'emprinse que vous pensez que nous devons avoir
pour venir à proesse regardant l'oisiveté, il est vray
que nous ne sommes point tant emploiez en armes et
honneurs comme noz nobles progéniteurs ont esté/'
Mais Dieu est tout puissant de nous mectre à poursuir
leurs fais quant lui plaira , lequel par toute l'oisiveté
que nous avons eu de sa bonne grâce tousjours à
gardé nostre honneur. Et quant à ce que vous désirez
d'estre à lieu et à jour regarder, tant de nous comme
de vous, en une place où nous feussions nous deux
acompaignez chascun de son costé de cent chevaliers
et escuiers de nom et d'armes et gentilz hommes sans
avoir reprouche, à nous combattre jusques au rendre,
vous faisons savoir qu'il n'a esté veu devant ceste
48 CHRONIQUE [U02]
heure que aucuns de nos nobles progéniteurs roys ait
esté ainsi infesté par aucunes personnes de mendre
estât qu'il n'estoit lui mesmes , ne qu'il n'avoit mis, ne
emploie son corps en tel fait avecques cent personnes
ou autre nombre, pour telle cause. Car il nous semble
que ce que ung prince roy fait , il le doit faire à l'on-
neur de Dieu et commun prouffit de toute cbrestienté
ou de son royaume , et non pas pour vaine gloire , ne
pour nulle convoitise temporelle. Et nous voulons par
tout conserver Testât que Dieu nous a donné , prins à
nous tel propos que à quelque beure qui nous plaira et
semblera mieux expédient , à Tonneur de Dieu et de
nous et de nostre royaume , nous venrons personelle-
ment en nostre pays pardelà , acompaigné de tant de
gens et telz comme il nous plaira, lesquelz nous répu-
tons tous noz loiaulx serviteurs, subgetz et amis, pour
y conserver nostre droit. Ou quel temps, se vous pen-
sez qu'il soit bon à faire , vous vous pourrez mectre
avant avec tel nombre de gens que bon vous semblera,
pour vous acquérir honneur en acomplissement de
vostre courageux désir. Et se Dieu plaist et Nostre
Dame et monseigneur saint George, vous n'en partirez
sans estre respondu à vostredicte requeste , tellement
que vous en devrez estre tenu pour respondu, soit
pour combatre entre noz deux personnes autant
comme Dieu vouldra souffrir, laquelle chose nous
désirons plus que autrement pour eschever l'effusion
du sangchrestien, ou autrement en plus grant nombre.
Et Dieu scet, et voulons que tout le monde sache, que
ceste nostre response ne procède point d'orgeuil , ne
de présumpcion de cuer, ne pour mectre en reprouche
nul preudhomme qui son honneur a cher, mais seule-
[1402] D'ENGLERRAN DE MOJNSTRELET. 49
ment pour faire abatre la haultesse de cuer et surcui-
dance de cellui , quel qu'il soit , qui ne scet discerner
en quel estât il est lui mesmes. Et se vous voulez que
tous ceulx de vostre partie soient sans reprouche,
gardez vos lectres. voz promesses et vostre seel que
m'avez fait devant ceste heure. Et pour ce que nous
voulons que vous sachez que celle nostre response, la-
quelle vous escripvons et mandons, procède de nostre
certaine science, et que nous l'acomplirons en nostre
droit , se Dieu plaist , nous avons seeilé du seel de noz
armes ces présentes lectres. Donné en nostre court
de Londres, le v^ jour du mois de décembre, l'an
de grâce mil quatre cens et deux, et de nostre
règne le Iv^ »
S'ensuit la lectre de l'aliance jà pieça faicte entre le duc d'Orléans et le
duc Henry de Lenclastre, avant qu'il feust fait roy d'Angleterre.
« Loys, duc d'Orléans, conte de Valois, de Blois et
de Beaumont, à tous ceulx qui ces présentes lectres
verront, salut et dilection. Savoir faisons par ces pré-
sentes que jà soit ce que entre hault et puissant prince,
nostre très cher cousin , Henry, duc de Lenclastre ^ et
nous , soit donné dilection et affection , néantmoins ,
nous, désirans avoir plus ferme amitié et aliance en-
semble , actendu que nulle chose en ce monde ne se
peut à peine trouver meilleure , ne plus plaisant , ne
plus prouffitable de ce , ou nom de Dieu et de la très
saincte Trinité , qui est très bel exemple et aussi ferme
i. Le ms. Sitppl. fr. 93, porte : « Henry, duc de Lenclastre
et Herosdie, comte d'Erby, Lincelne, Leychestre et Northanip-
ton. »
50 CHROINIQUE [1402]
et estable fondement en parfaicte charité et amitié, ne
sans le bras de sa grâce riens ne se peut bien ne prouf-
fitablement mectre à fin, Nous, en forme et manière
que ceste nostre amitié soit réputée honnorable et
honneste , sommes venus et venons à faire aliance et
confédéracion en ceste manière :
Premièrement. Chascun de nous tient estre raison
et appreuve moult que en ceste aliance soient exceptez
tous ceulx qui sembleront à chascun de nous estre
exceptez au regard de honnesteté, et pour ce nous
exceptons de nostre fait ceulx qui s'ensuivent : Pre-
mièrement, nostre très hault et puissant prince et mon
très redoublé seigneur, Charles, par la grâce de Dieu
roy de France , monseigneur le Daulphin , son ainsné
filz et tous les autres filz et enfans de mondit seigneur,
madame la royne de France et nos très chers oncles ,
les ducs de Berry et de Bourgongne et de Bourbon ,
très nobles princes nos très cliers cousins, le roy des
Rommains et de Boesme , le roy de Hongrie, son frère,
et leurs oncles , et Precop , marquis de Morienne , et
aussi tous noz cousins plus prouchains et tous autres
de nostre sang, présens et avenir, tant masles comme
femelles, et nostre très cher père, le duc de Milan, la
fille duquel nous avons à femme, pour laquelle affinité
nous appartient estre favorable à son bien et honneur;
et très nobles princes nos très chers cousins , le roy
de Caslille, le roy d'Escoce et tous autres aliez à mon-
dit seigneur, ausquelz il nous fault adhérer avec mon-
dit seigneur , et nostre très cher cousin le duc de Lor-
raine, le conte de Clèves, le seigneur de Cliçon et tous
nos vassaulx et obligez par foy et serement , lesquelz
nous devons estre gardez de mal pour ce qu*ilz se sont
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 51
adonnez à nos services et commandemens ; et finable-
ment tous ceulx qui sont noz aliez, ausquelz appartient
garder et tenir noz convens.
Item, entre ledit duc de Lenclastre et nous, sera
tousjours sans intermission bonne affection de vraie
dilection et de pure amour, comme doit estre entre
vrais et honnestes amis.
Item , chascun de nous sera tousjours et en tous
lieux amy et bien vueillant l'un de l'autre et ennemi de
ses ennemis, ainsi qu'il convient à honneur et louenge
de l'un et de l'autre.
Item , en tous temps , en tous lieux et en tous cas ,
causes et besongnes , chascun de nous pourchacera ,
gardera et défendra le salut, le bien et estât de l'autre,
tant en paroles comme en fais, diligemment et soigneu-
sement , tant comme faire se pourra honnorablement
et honnestement.
Item , en temps et en cas de discord et de guerre ,
nous aiderons et défendrons l'un l'autre à grant désir
pour vouloir et parfaire œuvre envers et contre tous
princes, seigneurs, barons et toute autre personne sin-
gulière, communaulté, collège, université, de quelque
seigneurie, dignité ou estât, degré ou condicion qu'ilz
soient, par toutes voies et remède, engins, consaulx,
forces, aides, gens d'armes, ost et autres subsides que
nous pourrons et scaurons. Et chascun de nous se
lèvera, résistera et combatra contre tous les adversaires,
guerroieurs et ennemis de l'autre, et se y efforcera de
toute pensée , conseil et œuvres licites , exceptez tous-
jours, comme dit est, les dessusnommez.
Item, les choses dessusdictes se feront, tenront, gar-
deront et dureront tant comme les trêves présentes ,
ii'È CHRONIQUE [1402]
faictes entre mondit seigneur et le roy d'Angleterre
dureront. Et se meilleure paix se fait, ils dureront tant
comme icelle paix durera entre eulx sans enfraindre.
En tesmoing et fermeté de ce , nous avons fait faire et
escripre ces présentes lectres et y mectre nostre seel
pendant. Donné à Paris, le xvn^jour de juing, Tan de
grâce mil trois cens quatre vings seize ^ »
S'ensuit la seconde lectre du duc d'Orléans répliquant aux premières
lectres du roy Henry d'Angleterre.
« Hault et puissant prince, Henry, roy d'Angleterre,
je, Loys, par la grâce de Dieu filz et frère des roys
de France, duc d'Orléans, etc. Vous escrips, mande et
faiz savoir, que j'ay reçeu à bonne estrainne le pre-
mier jour de janvier^, par Lanclastre, roy d'armes,
vostre liérault, les lectres que escriptes m'avez, faisans
response à aucunes autres lectres que mandées et
escriptes vous avoye par Champaigne, roy d'armes, et
par Orléans, mon hérault, et ay bien entendu le con-
tenu d'icelles.
1. Paris, 17 juin 1396, sic dans le ms. Suppl. fr. 93. Il y a
ici erreur de date , car l'original de ce traité, qui est en latin,
est ainsi daté en toutes lettres. Datum Parisius, clic décima sep-
tima mensis julii j anno Domini millesimo trecrntesimo nonagesimo
nonn.
2. C'était en effet une habitude du temps de donner des
etrennes le premier jour de janvier. Et même on appelait ce jour,
comme aujourd'hui , le jour de l'an, ainsi qu'on le voit par le pas-
sage suivant d'un compte de l'an 1458. a A madame Jehanne ,
fille du Roy nostre sire , duchesse de Bourbonnois et d'Auvergne,
que le Roy nostredit seigneur lui avoit donné pour ses estrennes
dudit jour de Ctin , premier dudit mois de janvier, la somme de
v'' 1. t. «
[1402] D'ENGUERRAN DE MOJNSTRELET. 53
Et quant à ce que vous ignorez ou voulez ignorer ,
que vous ne sçavez se mesdictes lectres se adressent à
vous , vostre nom y est , lequel vous prinstes sur fons
et que vostre père et mère vous appelloient. De la
dignité que vous tenez je escrips au long , mais je ne
appreuve point , ne ne vouldroie en ce approuver la
manière comment vous y estes venu. Mais sachez de
vray que mesdictes lectres s adressent à vous.
Quant à ce que vous m'avez escript que vous avez
merveille de la requeste que je vous ay faicte, consi-
dérées les trêves prinses par mon très redoubtè prince,
monseigneur le roy de France d'une part, et hault et
puissant prince le roy Richard , mon nepveu et vostre
seigneur lige, derrenier trespassé, Dieu scet par qui*,
i . Richard II fut déposé le !20 septembre 1 399. Son cousin, Henri
de Lancastre , petit-fils du fameux prince Noir, lui succéda sous îe
nom de Henri IV et fut couronné le 13 octobre suivant. Richard
mourut en prison dans le château de Pontefract, en West-Riding,
le 24 février 1400. Les circonstances mystérieuses de sa mort ont
donné naissance à trois opinions différentes. L'une, qu'il fut tué
par sir Piers Exton qui était entré dans sa prison avec cinq assas-
sins. L'autre, qu'il se laissa mourir de faim dans sa prison, en ap-
prenant la défaite de ses partisans. Et c'est ce que dit Walsingham.
Une dernière opinion, fut qu'on le laissa mourir de faim d'après
les ordres de Henri de Lancastre. Le judicieux Lingard n'ose pas
conclure ici , bien que la chose semble facile , surtout par un té-
moignage de l'archevêque Scrope, témoignage qu'il rapporte lui-
même , et que voici : Vbi eum hreviter [ ut vulgariter dicitur quin-
deeim die s et totidem noctes , in fame^ siti et frigore vexaverunt et
crucifîxerunt ; et tandem morte turpissima , adhuc regno nostro
Anglidd penitus incognita , sed gratin divina penitus non celanda ,
interimerunt et occiderunt. Quoi qu'il en soit , en France , on crut
généralement que la mort de Richard II avait été le résultat d'un
crime. Son successeur, bien qu'en traitant avec la France , y était
54 CHRONIQUE [1402]
d'autre part, et que aussi vous dictes par vosdictes
lectres que par aucune aliance faicte envers nous deux,
laquelle vous m'avez envoiée de mot à mot, je la
récite pour, les voians , mieulx informer en vous de-
monstrant , veu mon propos que lors avoie et au-
ray, se Dieu plest, toute ma vie, c'estassavoir de
garder l'aliance, se envers vous n'eust eu aucun dé-
fault.
Premièrement , d'avoir entreprins encontre vostre
lige et souverain seigneur le roy Richard, que Dieu
pardoint, ce que ayez fait; qui estoit alië de mon très
redoublé seigneur, monseigneur le roy de France,
tant par mariage comme par escripz scellez de leurs
seaulx. En quoy nous jurasmes , c'estassavoir ceulx de
leur lignage d'un costé et d'autre, comme il appert par
les lectres faictes pour le temps , ilz assemblèrent de-
vers monseigneur et vostre seigneur dessusdit, vous
estans en sa compaignie et plusieurs autres de son
lignage. Et povez congnoistre et apparcevoir par mes-
dictes lectres, dont vous m'avez envoie la copie, se ceulx
qui estoient par avant allez de mondit seigneur ne
sont point exceptez. Et si povez savoir se ce seroitbien
bonnes te chose à moy d'avoir aliance à vous de pré-
sent. Car au temps que je fis ladicte aliance je n'eusse
cuidié, ne pensé que vous eussiez fait contre vostre
roy ce qui est congneu et que chascun scel que vous
regardé comme un cruel usurpateur. C'est ce que démontre claire-
ment une pièce onginale du Trésor des Charles. C'est une pro-
messe de Henri IV de garder les trêves jurées par son prédéces-
seur, où le secrétaire du roi de France n'a pas hésité à mettre au
dos la note suivante : Littere Henrici Lartcastrie dicentis se esse
regem Anglic , per quas pmmittit tenere trcugas.
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 55
avez fait. Et pour ce que vous dites que nul seigneur
ne chevalier, de quelque estât qu'il soit, ne doit de-
mander à faire armes sans rendre leurs aliances avant
qu'on feist ceste entreprinse, je ne sçay se à vostre sei-
gneur le roy Richard vous rendistes le serement de
feaulté que vous aviez à luy avant que vous procédis-
siez contre sa personne par la manière que avez fait.
Et quant à la quictance que vous me faictes avant que
vous me respondez à la promesse que faicte m'avez,
comme il appert par les lectres sur ce faictes que je
ne puis avoir, sachez que depuis que je sceuz le fait
que vous feistes à vostre lige seigneur , je n'euz appa-
rence que vous deussiez tenir àmoy, ne aultrui, quelz-
conques convenances que vous deussiez avoir fait. Et
devez penser et assez congnoistre que je n'ay vouloir
d'avoir aliance à vostre personne.
Quant à la considëracion que povez avoir à la di-
gnité en quoy vous estes, je ne pense que la vertu
divine vous y ait mis, Dieu le scet et peut bien savoir,
et avoir dissimulé , comme il a fait plusieurs princes
régner et à la fin de leur confusion. Et à me comparer
à vostre personne, point n'en est besoing , regardant
mon honneur.
A ce que vous me rescripvez que pour l'oisiveté
que vous avez eu vostre honneur a tousjours bien
esté gardé , assez est le contraire sceu par toutes
contrées.
Quant à la venue que vous pensez à faire pardeçà
sans le me mander quant ne où ce sera , rescripvez
le moy ou le me mandez , et je vous asseure que vous
orrez nouvelles sans guères actendre, de tout mon vou-
loir, pour faire et parfaire à l'aide de Dieu, se ay santé.
m CHRONIQUE [4 402]
ce que j'ay escript par \os autres lectres se à vous ne
tient.
Et ce que vous me rescripvez que voz progéniteurs
n'ont point acoustumez d'estre ainsi infestez de men-
dres personnes qu'ilz n'estoient eulx mesmes, qui ont
esté et qui sont les miens, n'est jà besoin g que j'en soie
mon liérault , il est congneu par tout pays , et quant à
moy je me sens sans reprouclie , la Dieu-niercy , et ay
tousjours fait ce que loial preudomme doit faire envers
Dieu, comme envers monseigneur et son royaume.
Qui fait ou a fait autrement , et eust tout le monde
en sa main, si n'a-il riens et n'est mie à priser.
Quant à ce que vous rescripvez que ce que ung
prince roy doit faire il le doit faire à l'onneur de Dieu,
au commun prouffit de toute chrestienté et de son
royaume , et non point par vaine gloire et pour nulle
convoitise temporelle, je vous respons que c'est bien
dit, mais se vous l'eussiez fait en vostre pays le temps
passé , plusieurs choses par vous faictes n'eussent pas
esté exécutées ou pays où vous demourez.
Quant à comparer ma très redoubtée dame, ma-
dame la royne d'Angleterre, vostre rigueur et vostre
cruaulté , qui est venue désolée en ce paj'S de son sei-
gneur qu'elle a perdu, desnuée de son douaire que
vous détenez , despoullez de son avoir qu'elle emporta
pardelà et qu'elle avoit par son seigneur, où est cellui
qui veult avoir honneur, qui ne se monstre pour sous-
tenir son fait? Où sont tous nobles qui doivent garder
en tous estas les drois des dames vefves et des pucelles,
de si belle vie comme tous scevent que estoit ma des-
susdicte dame et nièpce? Et pour ce que je lui appar-
tiens de si près comme chascun scet, me acquitant
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. fîT
devers Dieu et envers elle comme son parent, vous
respons aux poins que vous me dictes, que pour esche-
ver l'elTusion du sang humain , vous estant venu par-
deçà et moy estant venu à l'encontre de vous, me
respondrës plus voulentiers de corps à corps ou de
plus grant nombre que de présent ne m'escripvez, qu'à
l'aide de Dieu, de la benoiste vierge Marie et de mon-
seigneur saint Michel, sceue de vous laresponse de ces
lectres , soit corps à corps ou nombre à nombre , soit
povoir à povoir, vous trouverez en faisant mon devoir
et gardant mon honneur telle response par effect
comme en tel cas appartient. Et vous mercie pour
ceulx de mon costë , que de leur sang avez plus grant
pitié que n'avez eu de vostrelige et souverain seigneur.
Et afin que vous congnoissez et sachez que ce que je
vous escrips et mande je vueil acomplir à l'aide de
Dieu , j'ay cy fait mectre le seel de mes armes et me y
suis soubscript de ma propre main, lendemain du jour
Nostre Dame xxvi** jour de mars, l'an mil quatre cens
et deux. »
S'ensuit la seconde lectre du roy Henry d'Angleterre, dupliquant
à la seconde lectre du duc d'Orléans.
« Henry, par la grâce de Dieu roy de France et
d'Angleterre, seigneur d'Irlande. Loys de Valois, duc
d'Orléans ! nous vous escripvons , mandons et faisons
savoir que nous avons veu unes lectres de vostre part,
le derrenier jour de ce présent mois d'avril , que
nous avez envolées par Champaigne, roy d'armes, et
Orléans , vostre hérault , en cuidant avoir donné res-
ponse à noz lectres par vous reçeues le premier jour
de janvier derrenier passé , par Lanclastre , roy d'ar-
58 CHRONIQUE [4402]
mes, nostre hërault. Laquelle vostre lectre porte date
du XXVI* jour du mois de mars, mil quatre cens et deux,
et avons bien entendu le contenu d'icelles. Et jà soit
ce que toutes choses considérées et par espécial Testât
où Dieu nous a mis , nous ne deussions respondre à
vostre requeste que faicle nous avez , ne aux réplica-
cions adjoustées à icelles , toutesfois, puisque vous*
touchez nostre honneur, nous vous voulons respondre,
voiant et considérant qu'en vostre première requeste
d'armes à nous faicte, à laquelle nous vous donnasmes
response, vous prétendistes icelles avoir procédé d'en-
tier désir et jeunesse de cuer pour vous acquérir hon-
neur et bon renom à commencer à venir et vouloir
savoir le mestier d'armes. Et nous semble par vostre
présent escript que icellui vostre désir avez grande-
ment tenu en frivoles et en paroles de tençon et de
despit, en diffamant nostre personne , cuidant par
aventure que ce tourneroit à la confusion de nous, ce
que Dieu peut bien tourner à la vostre, et à bon droit.
Si sommes pour tant esmeuz, et non pas sans cause
raisonnable, de vous donner response aux principaulx
poins comprins en vosdictes lectres par manière
comme cy-après pourrez plus pleinement apparce-
voir, bien pensant et considérant que point n'appar-
tient à nostre estât , ne que ne pourrions nostre hon-
neur garder par tencer, ne avecques ce sur les autres
poins frivoles et tençons pleins de malice, ne vous
donner response aucunement , sinon que tout ce qui
touche nostre reprouche est faulx.
Premièrement , quant à la dignité que vous dictes
nous tenir, laquelle vous ne escripvez au long ne ap-
prouvez, et si ne vouldriez en ce approuver la manière
[1402] DT^NGUERRAN DE MOINSTRELET. 59
comment nous y sommes venus, certes nous nous
esmerveillons grandement. Car nous le vous avions
bien dit et déclairé avant nostre partement de par-
delà , ouquel temps vous approuvastes nostre promo-
cion et promistes aide à l'encontre de nostre très cher
seigneur et cousin le roy Richard , que Dieu absoille ,
se nous l'eussions voulu avoir. Néantmoins , de la
preuve ou de la despreuve de vous en ce, nous tenons
bien peu de compte. Car, puisque Dieu , de sa bonne
grâce, en nostre droit nous a approuvé , et tous ceulx
de nostre royaume, aussi il nous souffist pour tous
ceulx qui en ce nous vouldroient contredire , qui au-
ront le tort; confiant de la bénigne grâce de Dieu qui
nous a gouverné et défendu, et bien a commencié en
nous , car en continuant sa grande miséricorde , nous
a mené à bonne fin et à telle conclusion que vous re-
congnoistrez la dignité qu'il nous a donné et le droit
que nous y avons.
Quant à ce que en vosdictes lectres est faicte men-
cion du trespassement de nostre très cher seigneur et
cousin , que Dieu pardoint , en disant que Dieu scet
par quoy, nous ne savons à quelle fin ne par quoy
vous le dictes. Mais se vous voulez ou osez dire que
par nous ou nostre vouloir ou consentement, il ait esté
mort , il est faulx , et sera toutes les fois que vous le
direz. Et à ce nous sommes et serons prest, à l'aide
de Dieu, de nous défendre contre vous, corps à corps,
se vous le voulez ou osez prouver.
Et là où vous escripvez en nous monstrant garder
\e propos que vous avez de l'aliance faicte par nous
deux se en nous n'eust eu aucun défault d'avoir en-
treprins à l'encontre de nostre très cher seigneur et
00 CHRONIQUE [1402]
cousin, ce que dictes nous avoir faict; qui estoit alié
de vostre seigneur et frère , tant par mariage comme
par escripz scellez de leurs seaulx ; et aussi, du temps
que vous feisles celle aliance aVec nous , vous ne
eussiez cuidië ne pensé que nous eussions fait a l'en-
contre de nostre très cher seigneur et cousin ce qui est
congneu et que cliascun scet que nous avons fait , à ce
que vous en dictes nous respondons que nous n'avons
riens fait envers lui que nous n'osons bien avoir fait
devant Dieu et tout le monde.
En ce que vous nous escripvez que nous pourrions
congnoistre et apparcevoir par voz lectres de ladicte
aliance se ceulx qui estoient paravant exceptez , et se
nostre très chère et amée cousine dame Ysabel, vostre
honnorée dame et nièpce, y estoit pas comprinse, nous
ne sçavons se les avez exceptez en général. Mais adonq,
quant vous feistes l'aliance d'entre nous à vostre re-
queste , vous ne les acceptastes point en espécial
comme vous feistes bel oncle de Bourgongne. Et
néantmoins une des principales causes de vostre
aliance, qui se fist à vostre instance et requeste, estoit
. pour la malveillance que vous aviez à vostredit oncle
de Bourgongne , comme nous saurons bien déclairer
quant nous vouldrons , par où tous loiaulx pourront
apparcevoir se aucun défault y a en vous , et pour ce
une ypocrisie soufTiroit devers Dieu , sans estre usée
devers le monde.
Quant a ce que vous maintenez que puisque vous
avez sceu le fait que vous prétendez que nous avons
fait a nostredit seigneur et cousin , vous n'eustes espé-
rance que nous deussions tenir à vous , ne l\ aultrui,
quelque promesse ou convenance que deussions avoir
[1402] D'ENGLE?vRAN DE MONSTRELET. 01
si que nous deussions penser et assez congnoistre que
vous n'avez vouloir d'avoir aliance à nostre personne,
nous nous merveillons moult. Car, long temps après
que nous estions en Testât que par la grâce de Dieu
nous avons de présent , vous envoiastes devers nous
ung de voz chevaliers portant vostre livrée , qui nous
compta de par vous que vous vouldriez toutesfoiz
à nous eslre entier ami , à ce qu'il nous disoit , et que
après vostredit seigneur et frère vous nous feriez au-
tant de plaisir et amitié comme à nul prince qui feust.
A telles enseignes que vous lui cliargastes de nous
dire que l'aliance faicte entre vous et nous esloit pas-
sée soubz noz grans seaulx, laquelle chose, ainsi qu'il
nous disoit, ne vouldriez avoir descouverte à nul
François. Et depuis, par aucuns de noz hommes liges
vous nous feistes savoir vostre bon vouloir touchant
celle amour et entière amitié par semblable manière
en effect comme ils nous ont dit. Mais puisque vous
n'avez vouloir d'avoir aliance à nostre personne ,
nostre estât bien considéré , si comme escript nous
avez, certes nous ne sçavons pour quoy nous deussions
désirer d'avoir aucune aliance à vous , toutes choses
bien considérées. Car, ce que envoie nous avez par
avant, ne s'accorde pas à ce que escript nous avez à
présent. Et là où vous avez escript quant à la consi-
déracion que nous pourrons avoir en la dignité en
quoy nous sommes , vous ne pensez que la vertu di-
vine nous y ait mis en disant , Dieu peut avoir dissi-
mulé, comme il a fait plusieurs princes régner, et à
la fin à lear confusion. Certes, de bouche et de cuer
plusieurs gens parlent, et pour telz comme ilz sont
eulx mesmeSy ilz jugeiît les autres. Pour quoy Dieu
62 CHRONIQUE [i402]
est tout puissant de faire tourner vostre sentence sur
vous niesme, et non point sans cause.
En ce que touchez la dignité en quoy nous sommes,
vous ne croiez que la vertu divine nous y ait mis.
Certes, nous vous respondons et faisons sçavoir que
nostre seigneur Dieu , à qui nous donnons tousjours
loanges et grâces , nous a monstre de sa divine grâce
plus que nous ne sommes dignes de recevoir ou
d'avoir, se ce n'estoit seulement de sa miséricorde et
bénignité, par quoy il lui a pieu de nous donner, et
certes ce que toutes les sorceries , ne dyableries pour-
roient faire ne donner, ne aussi tous ceulx qui s'en
entremectent. Et combien que vous doubtez, nous ne
doubtons pas , mais sçavons et affions bien en Dieu ,
que nous y sommes entrez par lui et de sa bénigne
grâce.
Quant à ce que vous escripvez par vostre demande
que avoit à comparer vostre très chère et très honno-
rée dame et nièpce , nostre rigueur et nostre cruaulté,
qui estoit venue en son pays désolée de son seigneur
qu'elle a perdu , desseurée de son douaire que vous
dictes que nous détenons, despoullée de son avoir
qu'elle aporta pardeçà et qu'elle avoit de son sei-
gneur, Dieu scet, à qui nulle chose ne peut estre
celée , que nous n'avons fait rigueur ne cruaulté en«
vers elle, mais lui avons monstre honneur, amour et
amitié. Qui vouldroit dire le contraire, il mentiroit
faulsement. Et pleust à Dieu que vous n'eussiez jà fait
rigueur, cruaulté ne villenie devers nulle dame , da-
moiselle ne autre personne , que n'avons fait devers
elle ; nous créons que vous en vauldriez mieulx.
Quant à ce que vous faictes si grant levée de son
[i402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 63
douaire, comme vos lectres plus pleinement font men-
cion , nous sommes bien contens que ou cas que les
lectres de convenance faictes sur son mariage eussent
este bien veues et entendues , vous ne peussiez, à dire
vérité , avoir mis sus à nous telle reprouche comme
vous cuidez avoir fait.
Quant à ce que vous touchez la désolacion de vostre
très chère et très honnorée dame et nièpce de son
seigneur, nous vous respondons par la manière que
respondu vous avons paravant. Quant à son avoir, il
est vérité qu'à son département de nostre royaume
nous feismes pleinement à elle restituer ses biens et
ses joiaulx et plus que nous n'en trouvasmes avec elle
quant nous venismes à nostre royaume. Si que nous
tenons à en estre quicte , comme il appert par une
quictance soubz le seel de son père, vostredit seigneur,
passée, et par son conseil, vous y estant présent;
comme à toutes gens pourra clèrement apparoir, sans
ce que de riens l'ayons despoullée, comme mis sus le
nous avez faulsement. Et pour ce, vous devriez ad-
viser de ce que vous escripvez ; car nul prince ne doit
escripre si non loyaument et pleinement , ce que vous
n'avez pas fait à présent et pour tant nous vous avons
respondu comme dessus et vous respondons à tous
poins en ce que nous devons faire par telle manière
qu'à l'aide de Dieu , de Nostre Dame et de monsei-
gneur saint George, chascun nous tendra preudomme
et nostre honneur en sera gardé.
A ce vous escripvez que vous sçavez que ceulx de
vostre compaignie et vous, estes tous preudommes
et loyaulx et pour telz vous réputez , touchant vostre
compaignie , nous ne leur reprouchons pas , car nous
64 CHRONIQUE [1402J
ne les congnoissoiis pas, mais quant à vostre per-
sonne, nous ne vous réputons pas pour tel, toutes
choses considérées. Et là où vous nous nierciez pour
ceulx de vostre costé, que de leur sang avons plus
grant pitië que n'avons eu de noslre roy lige et sou-
verain seigneur, nous vous respondons qu'en l'on-
neur de Dieu et de Nostre Dame et de monseigneur
saint George , que en ce que vous nous avez escript
que du sang de ceulx de vostre costé avons plus grant
pitié que nous n'avons eu de nostredit seigneur, vous
avez menti faulsement et mauvaisement. Car vraiment
nous avons son sang plus cher que le sang de ceulx
de vostre costé , combien que vous prétetidez le con-
traire faulsement. Et se vous voulez dire que nous
n'aions eu cher son sang et sa vie , nous disons que
vous mentez et mentirez faulsement à toutes les foiz
que vous le direz. Et scet le vray Dieu , que nous
appelions en tesmoing, en mectant en ce nostre corps
contre le vostre pour nostre défense , comme loial
prince doit faire , se vous le voulez ou osez prouver.
Et pleust à Dieu que vous n'eussiez onques fait ne
procuré contre la personne de vostredit seigneur et
frère , ne les siens , plus que nous avons de nostredit
seigneur. Si créons qu'ils en feussent à présent plus
aises. Et jà soit ce que vous pensez que nous n'avons
desservi d'estre merciez de ce que nous avons pitié de
ceulx de vostre costé , toutesfois il nous semble que
envers Dieu et tout le monde nous l'avons bien des-
servi, mais non pas en telle manière que vous pré-
tendez faulsement. Considéré que après le sang de noz
féaulx liges et subgetz , certes nous avons bonne cause
comme il nous semble de avoir bien cher le sang de
[440Î] D*ENGUERRAN DE MONSTRELET. (>S
ceulx de France en recordant le bon droit que Dieu
nous a donne , ainsi, comme nous avons entier espoir
en lui, pour la salvacion desquelz vouldrions plus
voulentiers mectre nostre corps contre le vostre , que
souffrir l'effusion de leur sang , comme bon pasteur
doit faire , en lui exposant pour ses brebis , là où ,
moiennant vostre bonne grâce et orgueil de cuer,
vous les mectriez à ce qu'ilz pourroient, quant vous ne
vouldriez mectre vostre corps ou exposer pour eulx
quant mestier seroit. Mais nous ne merveillons point
se vous faictes de vostre part comme le mercenaire ,
veu que au pasteur des brebis n'appartient pas que
quant il voit le loup venant , laisser les brebis, en soy
mectant à la fuite sans avoir de riens cher leur sang.
Et nous aussi confermant des femmes qui contredirent
avoir l'enfant devant le noble roy Salomon. C'est as-
savoir, la bonne mère qui avoit pitié de son filz , ou
l'autre qui n'estoit point sa mère vouloit avoir en ce
faisant départi et mis à mort, se le sage juge et discret
n'eust esté.
De ce que vous escripvez que sceue de nous la res-
ponse de vos derrenières lectres , soit corps à corps
ou nombre à nombre, soit povoir à povoir, nous vous
trouverons en faisant vostre devoir et en gardant l'on-
neur de vous par effect comme en tel cas appartient ,
nous vous mercions se vous le voulez poursuivir et
fournir. Néantmoins savoir vous faisons que nous es-
pérons, à l'aide de Dieu, que vous verrez le jour que
vous ne départirez sans avoir Tune des deux voies à
nostre honneur.
A ce que vous désirez d'estre acei tené de la venue
que pensons à faire pardelà , vous faisons sçavoir par
i ' 5
66 CHRONIQUE [4 402]
la manière que \ous avons rescript en noslre autre
lectre , que à quelque heure qu'il nous plaira et sem-
blera mieulx expédient à l'onneur de nous et de Dieu
premier, et de nostre royaume, nous vendrons per-
sonnellement en nostre pays de pardelà , acompaigné
de tant de gens et telz comme il nous .plaira , lesquelz
nous réputons tous noz loyaulx serviteurs , subgetz et
amis, pour y conserver nostre droit. Toutesfois nous
commectons à Taide de Dieu nostre droit contre le
vostre en nostre défense, comme escript vous avons
paravant, pour obvier à la malicieuse et faulse renom-
mée que vous nous cuidez avoir mis sus , se vous le
voulez ou osez prouver. Lequel temps vous trouverez
assez tost à vostre confusion et pour estre congneu
tel que vous estes. Dieu scet et voulons que tout le
monde le sache, que ceste nostre response ne procède
point d'orgueil, ne de présumpcion de cuer, mais
pour ce que vous avez commencé à vostre tort , nous
confiant tousjours en nostre seigneur Dieu , qui nous
a mis en tel estât en qui nous devons soustenir droit
de tout nostre povoir, par la bonne grâce et aide de
lui devant mise.
Si vous respondons et respondrons comme dessus
est dit. Et pour ce que nous voulons que vous sachez
que ceste nostre response , laquelle nous vous rescrip-
vons et mandons , procède de nostre certaine science,
avons scellé de noz armes ces présentes lectres. Donné
à Londres, etc. »
Néantmoins, jà soit ce que ledit roy d'Angleterre
et le duc d'Orléans eussent escriptes et envoiées les
lectres dessusdictes l'un à l'autre , toutesfois ne com-
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSÏRELET. GT
parurent onques personnellement l'un contre l'autre.
Et par ainsi se demourèrent les besongnes touchans la
matière, en cest estât.
CHAPITRE X.
Comment le conte Waleran de Saint-Pol envoia lectres de défiance au
roy Henry d'Angleterre , et la teneur d'icelles.
Item , en cest an pareillement Waleran , conte de
Saint-Pol, en\oia lectres de défiance au roy d'Angle-
terre ; desquelles la teneur s'ensuit :
i< Très hault et puissant prince, Henry de Len-
clastre, moy, Waleran de Luxembourg, conte de Hayn-
nau et de Saint-Pol , considérant l'affinité , amour et
considéracion que j'avoye pardevers très puissant et
très hault prince, Richard , roy d'Angleterre, duquel
ay eu la seur à espeuse , et la destruction du dit roy
dont notoirement estes encoulpé et très grandement
diffamé ; avec ce, la grant honte et dommage que moy
et ma généracion de lui descendant, povons ou pour-
rons avoir ou temps avenir, et aussi l'indignacion de
Dieu tout-puissant et de toutes raisonnables et bon-
norables personnes, se je ne me expose avecques
toute ma puissance à venger la destruction dudit roy,
auquel je estoye alyé; pour tant, par ces présentes
vous fais savoir qu'en toutes manières que je pourray,
vous gréveray, et tous dommages tant par moy comme
par mes parens, mes hommes et mes subgetz , je vous
feray, soit en terre ou en mer, toutesfois, hors du
royaume de France , pour la cause devant dicte , non
pas aucunement pour les faiz meuz et à mouvoir entre
68 CHRONIQUE [1402]
mon très redoublé prince et souverain seigneur le roy
de France et le royaume d'Angleterre. Et ce je vous
certifie par l'impression de mon seel. Donné en mon
chastel de Luxembourg, le x* jour de février, l'an mil
quatre cens et deux. »
Lesquelles lettres furent envolées audit roy par ung
hérault d'icellui conte Waleran.
A quoy fut respondu par ledit roy Henry que de ce
ne faisoit compte, et qu'il avoit bien entencion que le
dessusdit conte Waleran auroit assez à faire à garder
contre lui sa personne , ses subgetz et ses pays.
Après ceste défiance , ledit conte se disposa et pré-
para en toutes manières à faire guerre au dessusdit
roy d'Angleterre et aux siens. Et qui plus est fist, en ce
mesme temps , faire en son chastel de Bohain , la
figure et représentacion du conte de Rostelant \ ar-
moié de ses armes , et ung gibet assez portatif , lequel
il fist mener et conduire secrètement en aucune de
ses fortresses ou pays de Boulenois. Et tost après
furent icellui gibet et représentacion conduis par Ro-
binet de Rebretenges, Aleaume de Yiritum'? et autres
expers gens de guerre jusques assez près des portes de
Calais, et là fut le dessusdit gibet drécié, et le dessusdit
conte de Rostelant pendu les piez dessus. Et quant ce
vint au matin que les Anglois de Calais ouvrirent leurs
portes, ilz furent tous esmerveillez de voir ceste aven-
ture. Si le despendirent sans délay, et l'emportèrent
dedens leur ville. Et depuis ce temps furent par longue
1. Edouard Plantagenest , comte de Rutland, connétable et
amiral d'Angleterre, fils d'Edmond de Langley, duc d'York.
i, Aliaume de Biurtin (édit. de 1372).
[1402] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 69
espace plus enclins à faire dommage et desplaisir au
conte Waleran et à ses pays et subgets , plus que pa-
rafant n'avoient esté.
CHAPITRE XL
Comment messire Jaques de Bourbon, conte de La Marche, il et ses
frères , furent envoiez de par le roy de France en l'aide des Galois.
En cest an , messire Jaques de Bourbon , conte de
La Marche, acompaigné de ses deux frères, c'est
assavoir Loys et Jehan , et douze cens chevaliers et
escuiers , fut envoiez de par le roy de France au port
de Breth ^ en Bretaigne , pour aler en Gales en l'aide
des Galois contre les Anglois \ Et là, monta ou navire
qui apresté lui estoit , très bien garni et pourveu de
toutes besongnes neccessaires. Si cuida aler au port de
Tordemue ^ mais le vent lui fut contraire, par quoy
il n'y peut aler. Et adonc vid icellui conte partir sept
nefz qui estoient pleines de diverses marchandises et
aloient au port de Pleinemue \ Si les suivirent hasti-
vement, et tant que les hommes qui estoient dedens
1 . Le texte porte Breth très-lisiblement. Cependant on peut fort
bien y substituer Brech^, le ^ et le c se prenant fréquemment l'un
pour l'autre dans tous les textes de cette époque. En prononçant
Bresce on se rapproche du vrai nom , Brest.
2. Dès l'an 1400, Owen Gland ower avait soulevé les Gallois
contre Henri IV, roi d'Angleterre , et avait pris le titre de
prince de Galles. Il en est question dans un des chapitres sui-
vants.
3. Dans le ms. Snppl. fr. 93 : Tertcmue , et à'Jrtmue dans
redit, de 1572. C'est Darmouth en Devonsbire.
4. Plymouth.
70 CHRONIQUE [1402]
les sept nefz dessusdictes entrèrent dedens leurs petis
basteauix et se saulvèrent au mieulx qu'ilz porent.
Et ledit conte et ses gens prindrent et emmenèrent les-
dictes nefz et tous les biens , et puis alèrent audit port
de Pleinemue et le exilla par feu et par espëe , et de la
ala à une petite isle nommée Salemine \ laquelle pa-
reillement fut deslruicte. A laquelle isle prendre, fu-
rent faiz nouveaulx chevaliers les deux frères du des-
susdit conte, c'est assavoir, Loys, conte de Vendosme,
et Jehan de Bourbon qui estoit le plus jeune avec
plusieurs autres de leur compaignie. En après, quant
ledit conte de La Marche et ses gens en eurent la
seigneurie par trois jours, doubtans que les Ânglois
qui s'assembloient pour les combatre ne venissent à
trop grant puissance sur eulx , sortirent de là pour
aler en France. Mais quant ilz furent entrez en mer,
une grande tempeste se leva qui leur dura par trois
jours, de laquelle furent péries douze de ses nefz et
ceulx qui estoient dedens. Et ledit conte, à tous le
surplus , s'en vint à grant péril pour ladicte tempeste ,
arriver au port de Saint-Maclou^ et de là s'en ala à
Paris devers le roy de France.
En cel an , le duc de Bourgongne, oncle du roy de
France, fist la feste et solemniza très autenticquement
les nopces et mariage de son second filz Anthoine ,
conte de Réthcl , qui depuis fut duc de Brabant, et de
la seule fille Walerand conte de Saint-Fol, laquelle
il avoit eue de la contesse Mahaut sa première
1. Le ras. Suppl. fr. 93 et l'édit. de 1572 donnent Saf-
Icnuc.
2. Saim-Mâlo.
[1402] D'ENGDERRAN DE ÎVIONSTRELET. 71
femme, jadis seur au roy Richard d'Angleterre. La-
quelle feste fut moult notable, et y eut plusieurs princes
et princesses avec très noble chevalerie, et soustint
le dessusdit duc de Bourgoigne tous les frais et des-
pens d'icelle.
DE L'AIV MCCCCni.
[Du 15 avril 1403 au 30 mars 1404.]
CHAPITRE XII.
Comment l'admirai de Bretaigne et autres seigneurs combatirent les
Anglois sur mer ; et de Gilbert de Fretin qui fist guerre au roy Henr^'
d'Angleterre.
Au commencement de cest an, Tadmiral de Bre-
taigne, le seigneur de Penheet^, le seigneur du Chastel,
le seigneur du Bois et plusieurs autres chevaliers et
escuiers de Bretaigne jusques au nombre de douze
cens hommes d'armes, s'assemblèrent à Morlens', puis
entrèrent en trente nefz à un port qu'on appelle
Chastel-PoP contre les Anglois qui estoient sur mer en
grant multitude espians les marchans , comme pillars
et escumeurs de mer. Si que le mercredi ensuivant*,'
1. Penhoet,dans Suppl. fr. 93.
t. Morlaix.
3. Ce doit être Saint-Paul de Léon, port de mer assez voisin
de Morlaix.
4. Comme il n'y a pas de date précise qui précède , il est à
7â CHRONIQUE [1403]
iceulx Anglois nagans devant ung port de mer appelle
Saint-Mathieu, les Bretons leur alèrent après et les
poursuirent jusques à lendemain soleil levant qu'ilz se
arrangèrent ensemble par bataille, qui dura trois heures.
Finablement les Bretons obtindrent contre les Anglois,
si conquirent deux, mil combatans anglois et qua-
rante nefz à voile et une grosse carraque. Dont la plus
grant partie des Anglois furent gectez en la mer et
noiez , et les autres eschapèrent depuis par finance ^
En oultre, en icellui mesme temps, un escuier
nommé Gillebert de Fretin , natif de la conté de Gui-
nes, défia le roy d'Angleterre, pour ce qu'il lui avoit
fait ardoir sa maison , à l'occasion de ce qu'il ne lui
vouloit faire serement de fidélité. Et pour tant ledit
Gillebert assembla plusieurs hommes de guerre, et fist
tant qu'il eut deux vaisseaulx bien garnis. Si commença
à mener forte guerre au roy dessusdit et lui fist grant
dommage, et tant que les trêves qui estoient entre les
deux roys de France et d'Angleterre furent rompues
par mer dont plusieurs maulx s'en ensuivirent.
supposer que par ces mots : Au commencement de cest an^ le
chroniqueur entend le jour même de Pâques. Or, en 1403,
Pâques tomba un dimanche 1 5 avril ; ce serait donc trois jours
après, c'est-à-dire le mercredi 18, que les Bretons firent ren-
contre de la flotte anglaise devant un port appelle Saint-Mathieu..
1 . Le Religieux de Saint-Denis , qui s'étend plus au long sur
cette victoire navale des Bretons, pajrle aussi d'une traversée har-
die que fit Pierre desEssars en Angleterre. {Chr. de Ch. VI, t. III,
p 105.)
[1403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 73
CHAPITRE XIII.
(vomment l'Université de Paris eut grant discort entre messire Charles
de Savoisy^ et pareillement contre le prévost de Paris qui lors estoit.
En ce temps^, l'Université de Paris faisant processions
générales en alanl à Saincte-Katlierine du Val des
Escoliers, se mut une dissencion entre aucuns de la-
dicte Université et les gens de messire Charles de Sa-
voisi, chambellan du roy de France, qui menoient
leurs chevaux boire à la rivière de Seine. Et fut la
cause de ladicte mutacion^ pour ce que les dessusdiz
chevauchèrent roidement parmy ladicte procession et
tant qu'ilz blecèrent aucuns desdiz escoliers là estans,
lesquelz, de ce non contens, ruèrent pierres après eulx
et boutèrent aucuns assez roidement jus de leurs
chevaulx. Après laquelle envaye se partirent de là, re-
tournans en l'hostel dudit Savoisi, ouquel lieu ilz se
armèrent et prindrent arcs et flèches. Et avecques eulx
amenèrent aucuns de leurs autres gens qu'ilz avoient
assemblez oudithostel, et s'en alèrent de rechef en-
vayr lesdiz escoliers, et de fait tirèrent sur eulx, et des
flèches et d'autres bastons en blecèrent aucuns ,
1. C'est-à-dire, suivant Monstrelet, en 1403. Mais il se trompe.
Le démêlé de Charles de Savoisy avec l'Université , démêlé qui ,
grâce aux circonstances du schisme et de la rivalité des maisons
d'Orléans et de Bourgogne , prit des proportions si grandes ,
date de l'année 1404. La procession solennelle de l'Université
eut lieu le 14 juillet 1404, comme le dit très-exactement le Reli-
gieux de Saint-Denis. (T. III, p. 186.)
2. Mutacion, pris pour : momement, émeute. Au reste il faut
s'attendre à trouver notre chroniqueur bronchant ainsi presque à
chaque pas sm le sens propre des mots.
74 CHRONIQUE [1403]
mesmemenl dans ladicte église'. Si se commença un
très grant hutin, mais fmablement, par la grant multi-
tude d'iceulx escoliers qui estoient en grant nombre,
furent les dessusdiz reboutez après que les plusieurs
eurent esté batus et vilainement navrez. Et qui plus
est , après la procession retraicte grant partie de ceulx
de rUniversité alèrent devers le Roy faire plainte de
Toi fense qui leur avoit esté faicte , requérans instam-
ment au Roy par la bouche du Recteur que amende
leur en feust faicte selon le cas. Disans oultre pour
vray, que se ainsi ne se faisoit, ilz se partiroient tous
de la cité de Paris et yroient demourer ailleurs où ilz
seroient tenus paisibles. A laquelle requeste fust res-
pondu de la bouche du Roy que si bonne provision
leur seroit baillée qu'ilz devroient estre contens. Fina-
blement, après ce que par plusieurs journées ilz eurent
très diligemment poursui ceste besongne , tant envers
le Roy et les seigneurs de son sang, comme son grant
Conseil , fut en la fin ordonné de par le Roy pour les
appaiser que le dessusdit messire Cliarles de Savoisy,
pour l'amende de ladicte offense faicte par ses gens
comme dit est, seroit banni et bouté hors de l'ostel
du Roy , et aussi de tous ceulx de son sang , et avec ce
qu'il seroit privé de tous offices royaulx. Et si fut sa
maison démolie et abatiie de fons en comble et
avecques ce fut condemné à fonder deux chapelles de
cent livres de rente, lesquelles furent en la dominacion
de ladicte Université. Après laquelle sentence ainsi
-faicte et acomplie , icellui messire Charles s'en ala de-
i . Le Religieux de Saint-Denis dit qu'un diacre et un sous-
diacre eurent leurs vêlements percés à coups de flèches. {Ibid.)
[1403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 7S
mourer hors du royaume de France , en estrange pays
désole et en grande desplaisance. Mais depuis se gou-
verna si doulcement et si honnorablement, que certain
espace de temps après, par le moien principalement
de la royne de France et autres grans seigneurs , il
eut sa paix et retourna en l'ostel du Roy, et en la grâce
de ceulx de ladicte Université.
En après, en autre temps*, messire Guillaume de
Tignonville, prévost de Paris, fist exécuter deux clercs
de ladicte Université ; c'estassavoir un nommé Roger
de Montillel, qui estoit Normant , et l'autre nommé
Olivier Bourgois, qui estoit Breton, lesquelz estoient
chargez d'avoir commis plusieurs larrecins et en di-
vers cas ; et pour ceste cause , non obstant qu'ilz feus-
sent clercs et eulx menant à la justice , criassent hault
et cler : Clergie! à fin d'estre rescoux, néantmoins,
comme dit est, furent exécutez et mis au gibet. Et
depuis, par le pourchas de l'Université, fut privé de
tout office royal et avec tout ce , fut-il condempné à
faire une croix de pierre de taille grande et eslevée
assez près dudit gibet, sur le chemin de Paris, où
estoient les ymages d'iceulx deux clercs entaillez ; et
si les fist despendre et mectre sur une charrète cou-
verte de noir drap ; et ainsi, acompaigné de ses sergens
et autres gens portans torches de cire allumée , furent
menez à Saint-Maturin-, et là par le prévost rendus au
1. En 1407. Le Religieux de Saint-Denis, bien mieux au
fait que Monstrelet de tout ce qui regarde l'Université, ne s'y
est pas trompé , et son récit est bien à sa place , c'est-à-dire en
1407. (T. m, p. 722.}
2. On se rappelle que ce couvent était le lieu consacré des as-
semblées solennelles de l'Université.
76 CHRONIQUE [1403]
recteur de l'Université qui les fist enterrer honnorable-
ment au cloistre de ladicte église. Et là, de rechef, fut
fait ung épitaphe à leur semblance pour perpétuelle
CHAPITRE XIV.
Comment le séneschal de Haynau, lui qualriesme, fist armes, présent le
roy d'Arragon ; et du voyage que l'admirai de Bretaigne fist en
Angleterre,
En l'an dessusdit , furent entreprinses armes à faire
par le gentil séneschal de Haynnau , en la présence du
roy d'Arragon', c'estassavoir de quatre contre quatre.
Et estoient les arme;s telles qu'ilz dévoient combat re
de haches , d'espées et de dagues jusques à oultrance ,
sauf en tout la voulenté du juge. Si estoient en laconi-
paignie dudit séneschal, messire Jaques de Montenay,
chevalier normant, le second messire Taneguy du
Chastel, chevalier de la duchié de Bretaigne, et le
tiers estoit ung notable escuier nommé Jehan Carmen.
Et leur adverse partie estoit du royaume d'Arragon ,
et par espécial estoit le principal ung nommé Colemach
de Saincte-Couloume , et estoit de l'ostel du roy d'Ar-
ragon, et de lui moult aymé. Le second estoit appelle
messire Pierre de Moscade^ Le tiers estoit nommé
Pothon de Saincte-Coloume , et le quart se nommoit
Barnabo de l'Oef. Et quant ce vint au jour assigné,
1. On peut voir dans la Bibl. de l'École des chartes (l»"* série,
t. V, p. 379 ) quelques pièces relatives à une autre émeute d'éco-
liers , en 1 453.
2. Martin.
3. Pierre de Moncade.
[1403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 77
[le roi]*, qui avoit fait préparer les lices en la cité de
Valence-la-Grant emprès son palais moult richement,
vint à son eschafault acompaigné du duc de Candie et
des contes de Sardaine et d'Aynemie, avec très grant
noblesse. Et tout à Fenviron d'icelles lices estoient
faiz escbafaux dessus lesquelz estoient les nobles du
pays avec les dames et damoiselles, et aussi les no-
tables bourgois et bourgoises de ladicte cité de Va-
lence. Et furent commis de par le roy dedens les lices
pour garder le champ, quarante hommes d'armes,
moult richement parez. Et entre les claières desdictes
lices', estoit le connestable d'Arragon à tout grant
compaignie de gens très richement armez selon ]a
coustume du pays. Si y avoit dedens le champ deux
petites tentes pour reposer et ombroier les champions
dessusdiz, lesquelles estoient moult bien ouvrées et
parées des blazons d'un chascun d'eulx. Et adonc,
quant le Roy fut venu, comme dit est, il fîst savoir par
aucuns chevaliers de son hostel , au séneschal et à ses
compaignons, qu'ilz venissent premiers dedens ledit
champ et que ainsi estoit-il ordonné , jà soit que les
Arragonnois estoient appellans. Lesquelles nouvelles
oyes par icellui séneschal et ceulx de sa partie , se ar-
mèrent incontinent et montèrent chascun sur un bon
coursier, lesquelz estoient parez semblablement l'un
comme l'autre de drap de soie vermeil qui batoient
jusques près de terre, et sur les draps dessusdiz estoient
semez plusieurs escussons de leurs armes. Et ainsi, en
noble appareil, alèrent de leur hostel jusques aux bar-
i. Le ms. Suppl. fr. 93 porte : le dessusdit Roy.
2. Barrières desdictes lices. Var. du ms. Suppl. fr. 93.
78 CHRONIQUE [1403]
rières desdictes lices. Si aloit devant l'escuier dessus-
nommé , et après lui messire Taneguy du Chastel , le-
quel suivoit messire Jaques de Montenay, et tout
derrière aloit le séneschal, lequel conduisoit le sei-
gneur de Chin. Et ainsi entrans dedens, alèrent faire
la révérence au roy Martin d'Arragon, qui leur fîst
très grant honneur; et puis se re trahirent dedens leur
tente, où ilz actendirent leurs adversaires bien heure
et demie. Lesquelz vindrent tous ensemble à cheval
comme les autres , et estoient tous leurs chevaux cou-
vers de blans drap de soye où il y avoit plusieurs
escussons semez de leurs armes. Et après qu'il z entrent
faicte la révérence au Roy , alèrent en leur tente , qui
estoit au costé destre : et depuis leur venue, furent
bien cinq heures tous armez en leursdictes tentes. Et
la cause pour quoy ilz y furent si longuement, fut
pour ce que le Roy et son conseil les vouloient ac-
corder, afin qu'ilz ne combatissent point. Et pour
ceste cause , furent par le Roy envoiez plusieurs am-
bassadeurs au séneschal, à fin qu'il voulsist estre
content de non plus avant procéder en ceste matière.
Ausquelz il respondi à toutes lesfoiz bien et sagement,
disant que l'entreprinse avoit esté faicte à la requestè
de Colemach, et qu'il estoit venu et ceulx de sa partie,
de loingtain pays, à grant travail ^t despens, pour lui
acomplir son désir , lequel , lui et les siens , vouloient
contretenir. Finablement, après plusieurs paroles
portées d'un costé et d'autre, fut conclud qu'ilz com-
menceroient ensemble la bataille , et lors furent faiz
de par le Roy les cris acoustumez , et tantost après
le roy d'armes d'Arragon s'escria en hault : Que les
champions dessusdiz feissent leur devoir. Et adouc
[i403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 7»
yssireni de leurs tentes aussi tost les ungs comme les
autres, cbascuii d'eulx tenans leurs haches en leurs
mains, et commencèrent à marcher l'un envers l'autre
moult fièrement. Si avoient les Arragonnois ensemble
proposé de assembler eulx deux de première venue
sur le sèneschal pour le ruer jus. Et estoient les deux
parties tout de pie, et entend oient qu'il feust à l'un des
boutz loing des autres, mais il estoit sur le mylieu. Et
quant ce vint à l'aproucher, ledit sèneschal s'avança
devant les autres de trois à quatre pas , et assembla
premier à Colemach , qui ce jour avoit este fait che-
valier de la main du Roy, et lui donna si grant cop de
sa hache sur le costé de son bacinet, qu'il le fîst des-
marcher et tourner demy tour. Et les autres assem-
blèrent chascun endroit soy, tant d'une partie comme
d'autre, très vaillamment. Toutesfoiz, messire Jaques
de Montenay gecta sa hache jus, etprint messire Pierre
de Mouscade d'une main par le bort dessoubz les
lames, et en l'autre avoit sa dague, dont il le cuida
férir par dessoubz. Mais ainsi que toutes icelles parties
montroient semblant de bien besongner, le Roy les
fist prendre sus. Et pour vray, selon l'apparence qu'on
en povoit veoir, se la besongne se feust poursuye jus-
ques à oultrance, les Arragonnois estoient en grant
péril de en avoir le pire. Car ledit sèneschal et ceulx
qui estoient avecques lui , estoient moult puissans de
corps et de bien , visitez et esprouvez en armes pour
faire et acomplir tout ce qu'on leur eust peu ou sceu
demander par quelconque manière que ce eust esté.
Et après ce que lesdiz champions eurent esté prins
sus, comme dit est, le Roy avala de son eschafault de-
dens les lices , et requist au sèneschal et h Colemach
80 CHRONIQUE [1403]
que le surplus des armes voulsissent mectre sur lui et
sur son conseil, et qu'il en feroit tant que tous devroient
estre contens. Et lors le séneschal, en soy mectant à
ung genoil pria moult humblement au Roy que les
armes se parfeissent selon la requeste de Colemach.
A quoy le Roy répliqua en requérant de reclief que le
surplus fust mis sur lui : ce qui fut accordé. Si print le
séneschal par la main et le mist au dessus de lui , et
Colemach de l'autre costé, et ainsi les mena lui -mesmes
hors des lices , et de là retournèrent cbascun en leurs
hostelz, où ilzse désarmèrent. Et après le Royenvoia
par ses principaulx chevaliers quérir le séneschal et
ses compaignons, ausquelz, par trois et quatre jours,
il fist aussi grant honneur et récepcion en son hostel
comme il eust peu faire de ses propres frères. Et après
qu'il les eut accordez avec leur adverse partie , leur
fist dons et beaulx présens. Et puis se départirent de
là et retournèrent en France , et ledit séneschal , en
Haynnau.
Ouquel temps , l'admirai de Bretaigne , le seigneur
du Chastel et plusieurs autres chevaliers et escuiers ,
tant dudit pays de Bretaigne comme de Normendie ,
jusques à douze cens combatans ou plus, montèrent en
plusieurs nefz au port de Saint-Mâlo , et se mirent en
mer pour aler descendre au port de Terdrenne*. Mais
1 . Dans l'original on peut lire également Terdrenne ou Terdre-
mie. Le ms. 8345 donne Terdremue. L'édit. de Vérard, Tremiie.
Buchon qui lisait Tordrenne , dit qu'il a fait de vaines recherches
pour trouver un port sur la côte d'Angleterre (]ui répondît à ce
nom. Quant à l'édit. de 4572, elle donne Atemue. Le ms. Suppl.
fr. 93 donne Tmucy avec un signe d'abréviation sur le t , qui fait
lire Termue , dont à la rigueui* on peut faire Darmouth. C'est
|1403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 84
ledit admirai et plusieurs autres desloèrent à descendre
ilec. INëantmoins, ledit seigneur DuChastelet plusieurs
autres descendirent et prindrent port, pensant que les
autres les suivissent, ce que point ne se fist. Et se alèrent
très vaillamment combatre aux Anglois , qui en grant
nombre s'estoient là assemblez, et tant dura la be-
songne qu'en la fin les Bretons et Normans y furent
desconfis. Et y fut occis le dessusdit seigneur Du Chastel
et ses deux frères, messire Jehan Martel, chevalier
normant, et plusieurs autres. Et si en y eut environ
cinquante de prisonniers*, desquelz estoit le seigneur
de Blaqueville, qui depuis eschapèrent par finance.
Et l'admirai dessusdit, avecques ceulx qui demourèrent
ou navire , se retraïrent en leur pays , tristes et dolens
de leur perte.
CHAPITRE XV.
Comment le mareschal de France et le maistre des arbalestriers alèrent
en Angleterre en l'aide du prince de Gales.
Environ ce temps ^, le mareschal de France et le
maistre des arbalestriers, par le commandement du
Roy et à ses despens , assemblèrent douze mille com-
effectivement à ce port que les Bretons firent leur descente , seu-
lement il faut mettre l'événement à l'année i 404 , et non pas
4403. (Voy. Walsingliam, £rci>. Itist., p. 412.)
4r II semblerait, d'après Walsingham , que le nombre des pri-
sonniers fut beaucoup plus grand. Il dit que les femmes anglaises
elles-mêmes en firent , et que beaucoup de Français furent tués
par les paysans anglais, faute d'entendre leur langue , et de pou-
voir leur faire comprendre qu'ils voulaient se racheter. (Ibid.)
2. Environ ce temps. C'est une erreur. Ce n'est pas en 1403 ,
82 CHRONIQUE [1403]
batans, si vindreùt à Brelh en Bretaigne pour secourir
le prince de Gales * contre les Anglois. Si eurent six
vings nefz à voile qu'ilz y trouvèrent, et pour le vent,
qui leur fut contraire , demourèrent par quinze jours.
Mais quant ilz eurent vent qui leur fut propice, si
arrivèrent au port de Harfort^ en Angleterre, lequel
ilz prindrent lantost, en occiant les habitans excepté
ceulx qui tournèrent en fuite ; et gastèrent le pays
d'entour. Puis vindrent au cbaslel de Harford, ou
quel estoit le conte d'Arondel et plusieurs liommes
d'armes et gens de guerre. Et quant ilz eurent ars la
ville et les faulxbourgs dudit cliastel, ilz se partirent
de là , destruisant tout le pays devant eulx par feu et
par espèe. Puis alèrent à une ville nommée Tenebi ,
située à dix buit lieues près dudit cliastel, et là, trou-
vèrent, lesdiz François, ledit prince de Gales à tout dix
mille combatans qui là les actendoit. Adonc alèrent
tous ensemble à Calemarcbin ' à douze lieues près de
Tenebi, et de là en entrant ou pays de Morgnie,
alèrent à la Table ronde, c'est assavoir l'abbaye noble,
puis prindrent leur chemin pour aler à Vincestre. Si
ardirent les faulxbourgs et le pays environ , et trois
lieues oultre encontrèrent le roy d'Angleterre* qui
mais bien en i 405 qu'il faut placer les événements racontés dans
ce chapitre. (Voy. Walsingham, £rci>. hisf.y p. 418.)
i . Owen Glendower, en révolte ouverte contre Henri de Lan-
castre, depuis l'an 1400.
2. Ju port de Harfort. Il n'y a pas de port de mer de ce nom-
là en Angleterre. Walsingham nous apprend que les Français dé-
barquèrent à Wilford , port du comté de Pembroke , au sud du
pays de Galles.
3. Carmathen. (Wals., loc. cit.)
4. Ici Monstrelet confond tout, les faits et les dates. En effet
[140:^] D'ENGIJERRAN DE MONSTRELET. âS
venoit contre eulx à grant puissance; là se arrestèrent
l'un contre l'autre et se mirent franchement en ba-
taille, chascune d'icelles parties, sur une montaigne,
et y avoit une grande valée entre les deux ostz. Si
convoitoient chascun d'eulx que sa partie adverse
l'alast assaillir, ce que point ne fut fait. Et furent par
huit journées en cest estât que chascun jour au matin
se mectoient en bataille l'un contre l'autre et là se
tenoient toute jour jusques au soir. Durant lequel
temps y eut plusieurs escarmouches entreulx, èsquelles
furent mors environ deux cens hommes des deux
parties et plusieurs navrez. Entre lesquelz , de la par-
tie de France furent mors trois chevaliers , c'est assa-
voir messire Patroullart de Troies*, frère dudit ma-
reschal de France , mons. de Mathelonne et mons. de
La Ville'. En oultre, avec ce, les François et Galois
furent fort traveillez de famine et autres mésaises, Car
à grant peine povoient ilz recouvrer de vitaille , pour
ce que les Anglois gardoient de près les passages.
Finablement quant icelles deux puissances eurent esté
l'une devant l'autre ainsi comme dit est , ledit roy
d'Angleterre voiant que ses adversaires ne l'assaul-
droient pas , se re trahit le soir à Vincestre. Mais il fut
poursuy par aucuns François et Galois lesquelz des-
ce qui précède, qu'il rapporte à l'année 1403, appartient à
l'année 1405. Ce qui suit, au contraire, appartient à l'année 1402.
(Voy. Wals., Brev. hist., p. 407.)
1. Patrouliars de Tries , dans l'édit. de 1572. C'est Patroullart
de Trie, qu'il faut lire.
2. Le seigneur de Martelonne et le seigneur de La Valle, dans
l'édit. de 1572, où Ducange propose, avec raison, de lire :
Laval.
84 CHRONIQUE [1 403]
troussèrent dix huit charretes chargées de vivres et
d'autres bagues. Si se retrahirent iceulx François et
Galois ou pais de Gales. Et pendant que ce voiage se
faisoit, le navire des François vaucroit sur la mer, et y
avoit dedens aucun nombre de gens d'armes pour le
garder. Lequel navire se tira vers Gales, à ung port
qui leur avoit esté ordonné , et là les trouvèrent les
François, c'est assavoir l'admirai de France et le
maistre des arbalestriers , lesquelz avec leurs gens se
mirent en mer et singlèrent tant qu'ilz arrivèrent sans
fortune àSaint-Pol de Léon. Toutesfoiz quant ils furent
descendus et qu'ilz eurent visité leurs gens, ils trou-
vèrent qu'ilz en avoient bien perdu soixante , des-
quelz les trois chevaliers dessusdiz estoient les princi-
paulx. Et après se partirent de là et retournèrent en
France , chascun en leurs propres lieux , réservé les
deux officiers royaulx, qui alèrent à Paris devers le
Roy et les autres princes de son sang , desquelz ils
furent receuz à grant léesse.
CHAPITRE XVI.
Comment ung puissant Sarrasin *, nommé le Grant Tamburlan, entra
à puissance en la terre du roy Basach.
En cest an , ung grant seigneur et puissant des ré-
gions de Barbarie nommé le Grant Tamburlan ', à tout
deux cens mil combatans et vingt six éléphans , entra
i. Ung puissant sarrasiriy sic dans 8345. Le ms. Suppl. fr. 93,
et les imprimés donnent : mcscréant.
2. C'est le Tartare Timour-Lenk , vulgairement Tamerlan.
[1403] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 85
en la terre de Turquie appartenant au roy Basach K
Lequel Basac estoit ung prince païen, moult puissant ',
et ung des principaulx de ceulx qui avoient vaincu les
chrestiens en la bataille de Hongrie', où Jehan de
Bourgongne, conte de Nevers, fut prins comme plus
à plain est dëclairé es histoires de maistre Jehan Frois-
sart. Lequel , quant il sceut que icellui Tamburlan
estoit ainsi entré en sa terre à puissance et dëgastoit
tout par feu et par espée , fist soudainement ung très
grant mandement par tous ses pays et tant que dedens
quinze jours ensuivans assembla bien trois cens mille
combatans et seulement dix éléphans. LesqUelz élé-
phans , tant d'une partie comme d'autre , portoient
cuves sur leur dos en manière de chasteaulx où de-
dens avoient plusieurs hommes d'armes qui moult
gre voient leurs adversaires. A tout laquelle compai-
gnie ledit admirai Basach ala pour rencontrer ledit
Tamburlan. Si le trouva devers Occident, emprès une
montaigne nommée Appade, et estoit logié sur ime
haulte montaigne , et avoit destruit et ars plusieurs
bonnes villes et grant partie du pays de Turquie. Et
lorsqu'ils eurent la veue l'un de l'autre, ordonnèrent
leurs batailles et fmablement assemblèrent l'ung contre
l'autre, mais à la fin le roy Basach et ceulx de sa partie
furent mis à desconfiture et fut lui mesmes prison-
1. BajazetP'.
2. Bajazet avait été surnommé liderim, ou l'Éclair, à cause
de ses rapides conquêtes, au commencement de son règne.
3. En la bataille de Hongrie. C'est la bataille de Nicopoli, en
Bulgarie, qui se donna le 28 septembre 1306. Les Hongrois
avaient été battus une première fois par Bajazet, au même lieu,
en 4394.
86 CHROMQUE [1403]
nier*, et avec ce furent mors bien quarante mille de
ses turcs et dix mille de son adverse partie. Après la-
quelle besongne, le dessusdit Tamburlan envoya grant
partie de ses gens aux principales villes d'icellui Ba-
sach , lesquelles, ou au moins la greigneur partie, se
rendirent à lui. Et par ainsi icellui Tamburlan con-
quist la plus grant partie du pays de Turquie.
CHAPITRE XVII.
Comment Charles, roy de Navarre, traicta avec le roy de France et eu»
la duchié de Nemoux.
Item, en ceste saison , Charles, roy de Navarre',
vint à Paris devers le roy de France , et tant traicta
avecques lui et ceulx de son estroit conseil, que le
chastel de Nemoux avecques autres cbastellenies lui
furent données et en fîst une duché. Si en fist preste-
ment hommage audit roy de France et y renonça, au
prouffit du Roy et de ses successeurs, moiennant que
avec ladicte duché de Nemoux lui fut promis à paier
de par le roy de France deux cens mil escus d'or du
coing du Roy.
En après le duc Phelippe de Bourgongne lui par-
tant de Paris ala à Bar-le-Duc à l'obsèque de la du-
1. C'est à la bataille d'Ancyre (auj. Angora dans l'Anatoiie)
que Bajazet fut fait prisonnier par Tamerlan. Ainsi Monstrelet
se trompe en mettant ce fait sous l'année 1403, car la bataille
d'Ancyre se donna le 30 juin 1402.
2. Charles III, dit le Noble, fils de Charles le Mauvais et de
Jeanne de France, fille aînée du roi Jean. Cet arrangement du roi
de Navarre avec Charles VI est du 10 juin 1404.
[U03] D'EISGUERRAIX DE MONSTRELEÏ. 87
chesse de Bar sa seur* qui estoit trespassée. Et de là
après ledit service fait s'en retourna en sa \ille d'Arras
où estoit sa femme, la duchesse, et célébra la feste de
Pasques, et puis s'en ala à Brucelles en Brabant devers
la duchesse, taye de sa femme, qui Tavoit mandé pour
lui baller le gouvernement du pays. Duquel lieu print
audit duc une grande maladie. Si se fist porter à
Haulx', comme cy-après sera déclairé.
DE L'AN MCCCCIV.
[Du 30 mars 1404 au 19 avril 1405.]
CHAPITRE XVIII.
Comment le duc Phelippe de Bourgongne, oncle du roy Charles, VI* de
ce nom , trespassa en la ville de Haulz en Haynnau.
Au commencement de cest an , le duc de Bourgon-
gne , jadis fils du roy Jehan et h^ère au roy Charles de
France , le Riche , et oncle au roy présent , Charles le
Bien-Aymé, lequel duc, comme j'ay dit cy-dessus,
estoit moult malade , se fist apporter sur une litière ,
de la ville de Bruxelles en Brabant en la ville de Haulx
en Haynnau. Et afin que les chevaulx qui le portoient
1 . Marie de France , fille du roi Jean et femme de Robert, duc
de Bar. C'est pour ce dernier que le roi Jean avait érigé en
duché le comté de Bar, Tan 1335.
2. Halle en Hainaut , sur les frontières du Brabant.
«8 CHRONIQUE [1404]
alassent plus seurement et à son aise, y avoit plusieurs
laboureurs et manouvriers qui aloient devant ladicte
lictière à tout planes * et autres instrumens de fer pour
refaire et aouvyer les chemins. Ouquel lieu de Haulz
il fut deschargé et mis assez près de l'église de Nostre-
Darae en ung hostel où lors estoit l'enseigne du Cerf.
Ouquel lieu, lui sentant très fort agra\é de sa maladie
manda devant lui ses trois filz , c'est assavoir, Jehan ,
conte de Nevers , Anthoine et Phelippe ', ausquelz il
pria très acertes et commanda destroitement , que
toutes leurs vies duràns feussent bons, vrais et loyaulx
obéissans au roy Charles de France , sa noble géné-
racion , sa couronne et tout son royaume , et ce leur
fist il promectre sur tant qu'ilz Tamaient. Lesquelles
promesses dessusdictes furent par les trois princes des-
susditz humblement accordez à leurdit seigneur et
père. Et là avec, fut par ledit duc ordonné à chascun
d'eulx les seigneuries qu'il vouloit qu'ilz tenissent après
son trespas et la manière et intencion qu'ilz en avoient
à user. Lesquelles et plusieurs acomplies et devisées
par lui moult sagement comme à tel prince apparte-
noit faire , aiant bonne mémoire en sa derrenière
heure, rendi son esperit ou dessusdit hostel ', et là fut
1. A tout planes^ avec des bêches. Aouvyer les chemins ^ les
rendre praticables.
2. Jean sans Peur; Antoine, comte de Rhétel, puis duc de
Brabant ; Philippe , comte de Nevers; ces deux derniers furent tués
à la bataille d'Azincourt (1 415).
3. Le 27 avril 1404. On lit, dans la chronique déjà citée :
« Lequel duc fu en son tamps tenu pour Tung des sages princes
de France; et par son sens il tint grant tamps le royaume en
paix , combien que le duc d'Orléans luy fist mainte paine et
voloit lousjours estre le maistre. Mais ledit de Bourgoigne l'en
[1404] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 89
son corps et ses entrailles mises et enterrées en l'église
Nostre-Dame de Haulz , et son corps, bien embasmé,
fut mis en ung sarcueil de plomb et de là transporté
en la ville de Douay et de là à Arras, tousjours très
grandement acompai^né selon son estât. Ouquel lieu
d'Arras fut mis en sa chapelle, où on lui fist ung service
solennel. Et là renonça la duchesse Marguerite* à ses
biens , pour la double qu'elle avoit qu'elle ne trouvast
trop grans debtes^ en mectant sur sa représentacion
sa ceinture avec sa bourse et les clefs, comme il est
de coustume, et de ce demanda instrumens à ung no-
taire publique qui là estoit présent. En après, le corps
dudit duc fut mené en Rourgongne et enterré aux
Chartreux emprès Digon , dedens l'église , laquelle lui
mesme avoit fait fonder et édifier à ses despens. Et son
cuer fut porté à Saint-Denis en France et mis emprès
les Roy aulx , desquelz il estoit yssu. Si avoit icellui
duc , avec ses trois filz , trois filles , c'est assavoir la
duchesse d'Ostericlie ^^ la duchesse de Holande% femme
au comte Guillaume de Haynnau , et la duchesse de
garda bien , tant par le sens de luy, comme par sa puissance ,
laquelle il lui monstra pluiseuVs foix en son temps , tant en la
ville de Paris, où ilz firent de grandes assemblées, comme ail-
leurs. Mais oncques horion n'en fu donné ». (Bibl. impér. ,
F» Cord, 4 6, fol. 328.)
\. Marguerite, fille de Louis de Mâle, comte de Flandre et
veuve de Philippe de Rouvre, remariée au duc Philippe le Hardi
le 19 juin 1369, morte à Arras, le 16 mars 1405.
2. La duchesse d'Osteriche. Catherine de Bourgogne , née en
1378, mariée le IS août 1393, à Léopold , duc d'Autriche.
3. La duchesse de Hollande , Marguerite de Bourgogne, née en
1374, mariée le 12 avril 1383 à Guillaume de Bavière, comte
de Hainaut.
90 CHRONIQUE [4404]
Savoie*. Après la mort duquel duc y eut grans pleurs
et lamentacions , principalement de tous ses enfans ,
aussi généralement de la plus grant partie des sei-
gneurs et autres gens d'estat du royaunie de France et
de tous ses pays. Car en son temps il avoit régné et
gouverné moult prudemment les besongnes du Royaume
avecques son frère ainsné Jehan , duc de Berry, dont
il avoit esté et fut encores plus après sa mort , très
excellemment recommandé. Et après icellui duc dé-
funct comme dit est , Jehan , conte de Nevers, son fîlz
ainsné , saisi la duché et conté de Bourgongne , et Xn-
thoine , le second filz , fut héritier actendant la duché
de Brabant après le trespas de sa grant tante la du-
chesse , laquelle lui livra présentement le duché de
Lembourg. Et Phelippe, le tiers filz, fut nommé comte
de Nevers et baron de Donzy, à en joir après le trespas
de la duchesse sa mère \ Si commencèrent iceulx
trois frères à gouverner moult haultement leurs sei-
gneuries, et eurent l'ung avec l'autre plusieurs con-
saulx avecques leurs plus foibles serviteurs , afin de
savoir comment ilz se mectroient à gouverner envers
le Roy leur souverain seigneur.
4. La duchesse de Savoie, Marie de Bourgogne , née en 1380,
mariée le 30 octobre 1393 à Amédée VIII , comte de Savoie.
Philippe le Hardi avait eu une quatrième fille , nommée Bonne,
que Monstrelet n'avait pas à mentionner ici, puisqu'elle était
morte en 1399.
2. Qui arriva le 46 mars 4405.
[1404] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 91
CHAPITRE XIX.
Comment Walerau , conte de Saint-Pol, à tout grant compaignie de
gens d'armes, ala par mer en l'isle de Wisque, pour faire guerre au
roy Henry d'Angleterre.
En cest an, le comte Waleran de Saint-Pol assembla
à Abbeville en Pontliieu environ seize cens comba-
tans, esquelz y avoit grant partie de nobles hommes ,
qui avoient fait grans pour\éances de chars salées, de
biscuits, de vins, de cervoises, de beurres, de farines et
autres choses neccessaires à mectre en mer. Duquel
lieu d' Abbeville furent menez par ledit conte au port
de Harfleur, où ils trouvèrent des nefz et des vaisseaulx
à leur voulentë. Et quant ils eurent là séjourné un peu
de jours pour appoincter et ordonner leurs besongnes,
en eulx recommandant à monseigneur Saint Nicolas,
montèrent esdiz vaisseaulx, et singlèrent tant qu'ilz
vindrent en l'isle de Wisque, qui est près du port de
Hantonne*. Ouquel descendirent à terre en démon-
strant chère hardie pour combatre les ennemis, des-
quelz par iceulx à leur descendue furent assez peu
veuz, car tous ceulx de ladicte isle s'estoient retrais es
bois et es forteresses. Et là, de la partie dudit conte,
i. L'île de Wight près de Southampton. Elle avait été ravagée
par les Français, en 4 377. Le Religieux de Saint-Denis dit que le
comte de Saint-Pol descendit à l'île de Thanet (comté de Kent) et
met le fait en Pan 1403. (C/ir. de Ch. FI, t. III, p 118.) La ten-
tative du comte de Saint-Pol sur Tîle de Wight est du mois de
décembre 1403 , comme on le voit dans les pièces données par
Rymer, et notamment par un ordre d'armement adressé au bailli
de Southampton le 10 décembre, lequel est révoqué le 13. (Rymer,
Fœdera, etc., t. IV, p. 60.)
92 CHROINIQUE [1404]
il eut faiz plusieurs chevaliers nouveaulx , c'est assa-
voir Jehan de Harecourt, Phelippe de Fosseux, le sei-
gneur de Giency et plusieurs autres. Si alèrent fuster
aucuns meschans villages du pays et bouter les feux en
aucuns lieux. Durant lequel temps vint devers ledit
conte ung prestre du pays, d'assez bon entendement,
lequel traicta avecques lui pour le rachat et salvacion
d'icelle ysle, comme il donnoit à entendre ;. et en de-
voit estre paiëe grant somme de pécune à icellui conte
et à ses capitaines. Lequel conte fut assez content.
Mais ce fut une décepcion que ledit prestre fai^oit afin
de les délaier et atarger de paroles tandis que les An-
glois s'assembleroient pour les venir combatre. De
laquelle besongne ledit colite Waleran fut adverti, et
pour ce, lui et les siens remontèrent en leur navire et
s'en retournèrent es parties de là où ilz estqient venus,
sans plus riens faire. Pourquoy plusieurs grans sei-
gneurs qui estoient avecques lui en prindrent grant
desplaisance, pour tant qu'ilz avoient mis grant argent
en faisant les dictes pourvéances. Et aussi les pays par
où lesdictes gens d'armes passèrent en furent moult
traveillez , et en commença on , en plusieurs parties ,
à murmurer contre ledit conte. Mais on n'en peut
avoir autre chose ^
i . Le Religieux de Saint-Denis ajoute que sur la fin de février
la garnison anglaise de Calais ravagea le comté de Saint-Pol.
(t. III, p. 124.)
[1404] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 93
CHAPITRE XX.
Comment le duc Loys d'Orléans ala de par le Roy à Marseille devers le
pape ; le duc de Bourbon , en Languedoc ; et le connestable , en la
duchié d'Aquitaine.
Item, en ce temps, Loys, duc d'Orléans, fut en-
voyé de par le roy de France et son grant conseil
devers le pape nommé Grégoire , acompaigné de six
cens chevaucheurs ou environ, afin de lui remonstrer
que l'union feust mise en nostre mère sainte Eglise ^
Et par la Cliampaigne et Bourgongne s'en ala à Lyon
sur le Rosne , et de là à Marseille où ledit pape estoit
et toute sa court. Lequel grandement et notablement
receut ledit duc. Et après qu'il eut oye sa requeste,
lui bailla ses lectres apostoliques sur aucunes certaines
condicions. Après lesquelles receues , et qu'il ot prins
congié d'icellui pape, s'en retourna par plusieurs jour-
nées à Paris devers le Roy, où estoient les ducs de
Berry, de Bretaigne et de Bourbon^ et plusieurs autres
seigneurs , tant séculiers comme ecclésiastiques, en la
présence desquelz il les bailla au Roy, contenans entre
autres choses que ledit pape se offroit à procurer
l'union de toute l'universelle Église , et pour l'amour
de ce, se il estoit neccessité, s' offroit de résigner ladicte
papalité, et faire tout ce qui estoit expédient touchant
ceste matière , en obéissant au saint concile en tout
droit et raison. De laquelle lectre apostolique et du
i. C'est en 4403 et non en 1404, que le duc d'Orléans alla
trouver le pape, et ce pape était Benoît XIII.
2. Le ms. Suppl, fr. 93, et aussi l'édit. de 1572, ajoutent ici :
le duc de Bourgogne.
04 CHRONIQUE [4 404]
contenu en icelle, le Roy, les dessusdiz seigneurs et
tout le conseil, avec TUniversité, se tindrent lors assez
pour contens.
Duquel temps , Jehan , conte de Clermont , filz et
héritier du duc de Bourbon, fut envoie de par le Roy
et son conseil, en Languedoc, pour aler en Gascongne
guerroier les Anglois qui adonc faisoient grant guerre
aux François sur les frontières d'ilec. Et fist son as-
semblée de gens d'armes à Saint-Flour en Auvergne ;
laquelle fut de cinq cens bacinets et cinq cetis archers
et arbalestriers ; desquelz estoit le principal, avecques
ledit de Bourbon, le viconte de Castelbon», filz au
conte de Foix. Si commencèrent à faire forte guerre
aux Anglois , et mirent plusieurs fortresses en l'obéis-
sance du Roy. C'est assavoir : le chastel Saint-Pierre ,
le chastel Saincte-Marie , le Neufchastel et plusieurs
autres. Après lesquelles besongnes, et que les fortresses
furent bien garnyes , s'en retourna devers le Roy et
les autres grans seigneurs, desquelz il fut bienveigné
et conjoy grandement.
Et tantost après , messire Charles de Labrelh , con-
neslable de France , et avecques lui Harpedane , che-
valier de grant renom, eulx grandement acompaignez,
en la duchié d'Acquitaine asségèrent le chastel de Ca-
lefrin qui moult traveilloit les pays du Roy et tenoit
ses garnisons en trop grande subjeclion. Et si estoit la
plus grande partie du pays appati à eulx. Lequel siège
dura environ six sepmaines, en la fin desquelles firent
traictié iceulx asségez avec ledit connestable, par con-
dicion qu'ilz se partiroient saufz leur corps et leurs
biens , et avecques ce , auroient certaine somme d'ar-
gent, qui se print et cueilli sur les hal>itans d'icelUii
[1404] D'ENGUERRAN DE MONSTRE!. ET. 95
pays. Et après que icellui connestable eut garny ledit
chastel de gens de guerre , il s'en retourna à Paris de-
vers le roy Charles.
CHAPITRE XXL
Comment le duc Aubert, conte de Haynnau, trespassa, et pareillement la
duchesse Marguerite de Bourgongne , vesve du duc Phelippe , jadis
fille du conte Loys de Flandres.
En cest an trespassa de ce siècle le duc Aubert ,
conte de Haynnau, de Holande et de Zélande , lequel
avoit esté filz de Loys jadis empereur d'Alemaigne.
Duquel duc , demourèrent deux fils et une fille , c'est
assavoir, Guillaume , lequel estoit ainsné , et Jehan ,
de son surnom nommé Sans-Pitié, lequel fut promeu
à estre évesque du Liège , non obstant qu'il n'estoit
point encore sacré. Et la fille estoit mariée au duc
Jehan de Bourgongne. Et fut ledit duc Aubert, enterré
en l'église collégiale de La Haye en Holande*.
Et pareillement mourut audit an, le vendredi devant
la my-quaresme ^, Marguerite , duchesse de Bour-
gongne % vesve du duc Philippe derrenier trespassé ,
en son hostel à Ârras. Laquelle fut actaincte de hastive
maladie. Si fut, de ses trois filz, c'estassavoir Jehan,
i. Albert, comte de Hainaut et de Hollande, second fils de
l'empereur Louis de Bavière, et de Marguerite , comtesse de Hol-
lande, mort à la Haye le 13 décembre 1404 , à l'âge de soixante-
sept ans. VArt de vérifier les dates lui donne trois fils et quatre
filles.
2. 20 mars.
3. Marguerite de Flandre , fille unique de Louis HI, comte de
Flandre et d'Artois , et de Marguerite de Brabant, mourut à Arras
le 20 mars 1404. (V. S.i
06 CHRONIQUE [1404]
duc de Bourgongne , Anthoine , duc de Lembourc *,
et Phelipe le moins né , menée en grans pleurs et gé-
missemens en la ville de Lisle , où elle fut enterrée
dans l'église collégiale de Saint- Pierre^ emprès son
père, le conte Loys de Flandres. Après la mort de la-
quelle , succéda Jehan , duc de Bourgongne , son pre-
mier filz, en la conté de Flandres et d'Artois, et Phe-
lippe dessus nommé , eut la conté de Nevers, comme
en autre lieu est déclairé. Et assez tost après furent
promeuz , de la partie du duc de Bourgongne et à sa
requeste, les mariages de Loys, duc d'Acquitaine,
daulphin , filz ainsné du roy de France, et de la fille
ainsnée du duc de Bourgongne , nommée Marguerite ,
et aussi de Phelippe, conte de Charrolois , seul filz et
héritier d'icellui duc , et de Michèle , fille au roy des-
susdit. Desquelles aliances, en ensuivant ce que autre-
foiz en avoit esté pourparlé du vivant du duc Phelipe
deffunct, le Roy, la Royne et autres du sang royal
estoient assez contens, excepté le duc Loys d'Orléans,
seul frère du Roy, auquel ceste aliance n'estoit pas
bien agréable. Et deslors et paravant y avoit eu entre
iceulx deux princes , c'estassavoir d'Orléans et de
Bourgongne , aucunes rumeurs et envies , pour quoy,
quelque semblant qu'ilz monstrassent l'un à l'autre ,
si n'y av oit-il pas grant amour, en partie par les ra-
pors que faisoient leurs gens chascun à son maistre et
seigneur, l'un à l'autre. INéantmoins les dessusdiz ma-
riages furent du tout accordez et confermez entre les
parties dessiisdictes , et en furent faictes et baillées de
1 . Antoine , duc de Limbourg.
2. A Saint-Pierre de Lille.
[1404] D'ENGUERRAIN DE MONSTRELET. 97
partie à autre aucunes seuretez par lectres et instru-
mens royaulx.
Et adonc , fut mise sus à Paris une très grande taille
sur tout le peuple du royaume de France de par le
Roy et son grand conseil , à laquelle mectre sus, ne se
voult point consentir ledit duc de Bourgongne ; dont
il fut grandement aymé et recommande de tout le
peuple généralement.
DE L'AIV M CCCC V.
[Du 19 avril 1405 au H avril 1406.]
CHAPITRE XXII.
Comment le duc Jehan de Bourgongne , après le décès de la duchesse ,
sa mère, fut receu es bonnes villes de la Conté de Flandres comme
seigneur.
Au commencement de cest an le duc Jehan de Bour-
gongne , après ce qu'il eut esté à Paris devers le Roy,
il s'en retourna en Flandres , avec lui ses gens et ses
deux frères , tous deux à grant compaignie de nobles
hommes d'iceulx pays. Si fut par tout receu très hon-
norablement et amiablement de tous ses subgetz , et
lui donnèrent très beaulx dons et riches , par espécial
ceulx de Gand, de Ypre, de Bruges et d'autres bonnes
villes , et avec ce , lui firent tous serement de fidélité
et lui promectant de le servir, obéir et aymer comme
tenus y estoient. Et adonc défendi à tous ses subgetz
/ 7
98 CHROINIQUE [140S]
d'icelles deux contez , que nul ne paiast la taille der-
renièrement imposée à Paris par le conseil royal, dont
Loys d'Orléans , au gré duquel la plus grant partie
des besongnes du royaume se conduisoient pour ce
temps, et tant que les traictiez des mariages des enfans
du Roy et du duc de Bourgongne dessus nommez fu-
rent aucunement empescîiez, et voult le dessusdit duc
d'Orléans trouver la manière de marier le duc de
Guienne , son nepveu , en autre lieu , dont moult des-
pleut au duc de Bourgongne quant ce fut venu à sa
congnoissance, et pour ce envoia tantost ses ambaxa-
deurs devers le Roy, la Royne et le grand conseil, mais
à brief dire ilz n'eurent point response bien agréable
pour leur maistre et seigneur ledit duc , et pour ce ,
le plus tost qu'ilz porent s'en retournèrent en Flandres
devers lui ; lequel leur response oye print conseil avec-
ques ses féaulx sur ceste matière. Lesquelz lui con-
seillèrent qu'il seroit bon qu'il se traisist au plus tost
qu'il pourroit bonnement , vers le Roy et son grant
conseil , afin que lui estant présent il peust mieulx
poursuivir les besongnes en sa personne que ne pour-
roient faire ceulx qu'il y envoioit. Auquel conseil il se
accorda assez légèrement , et fîst ses préparatifs pour
y aler au plus tost qu'il pourroit.
Et en ce mesme temps , fut imposé un dixième sur
le clergié par le pape Bénédic XliP , lequel tenoit sa
résidence et sa court en la cité de Prouvence *. Et fut
causé icellui dixième pour l'union de nostre mère
1 . Benoît XIII était alors à Marseille et sur le point de se rendre
à Rome pour s'entendre avec le nouveau pape Innocent VII , élu
le 17 oclobre 1404.
[1405] D'ENGUEKRAN DE MONSTRELET. 99
saincte Église. Si se devoit paier à deux termes , c'est
assavoir à la Pasque et à la Saint Remy.
CHAPITRE XXIÏI.
Comment le duc Guillaume , conte de Haynnau, tint en cel an un champ
mortel en la ville du Quesnoy.
Or est vérité qu'en cel an fut fait en la ville du
Quesnoy en Haynnau un champ mortel en la présence
du duc Guillaume, conte de Haynnau^, juge en ceste
partie. C'estassavoir d'un gentilhomme nommé Ror-
nete , appellant , lequel estoit du pays de Haynnau , à
rencontre d'un autre gentilhomme nommé Sohier
Rarnage , de la conté de Flandres. Et estoit la que-
relle telle , que ledit Rarnage disoit et maintenoit que
icellui Sohier avoit tué et murdry un sien prouchain
parent. Pour lequel cas , icellui duc Guillaume livra
lices et place à ses despens selon la coustume à ce
introduicte. Et après que par icellui duc ils eurent
par plusieurs fois esté induis et admonestez à faire
paix l'un à l'autre , et lui voiant que à ce ne se vou-
loient consentir, leur fut ordonné à venir à certain
jour et comparoir par devant le dessusdit duc, auquel
jour ils vindrent , et premièrement ledit appellant
entra dedans les lices, acompaigné d'aucuns de ses
amis prouchains; et après, y entra le défendeur. Si
fut lors crié de par le duc par ung hérault, et défendu
que nul ne leur baillast empeschement sur peine de
perdre la teste, et lors, fut de rëchef crié que les deux
1 . Guillaume , comte de Hainaut et de Hollande , fils aîné du
comte d'Albert dont la mort a été rapportée plus haut , et c!e
Marguerite de Silésie.
iOO CHRONIQUE [1405]
champions feissent leur devoir. Après lequel cry, se
party premièrement ledit appellant de son paveillon ,
et commença à marcher avant , et d'autrepart, vint le
défenseur à l'encontre de lui. Et après qu'ilz eurent
jectëes chascun leurs lances l'un contre l'autre , sans
ce que d'icelles eussent receu aucun empeschement ,
vindrent aux espées et se combatirent une petite es-
pace. Mais en conclusion, le dessusdit Bornete , ap-
pellant , vainqui assez briefment son adversaire et lui
fist confesser de sa bouche le cas pour lequel il Favoit
appelle. Et après , icellui vaincu fut jugié par le duc
Guillaume à estre décapité. Lequel jugement, sans
délay, fut acomply. Et le vainqueur fut honnorable-
ment ramené à son hostel, et avec ce, de tous les sei-
gneurs généralement fut il honoré et conjoy. Si fut
aucun bruit que le duc d'Orléans avoit esté à celle
besongne en habit descongneu *.
CHAPITRE XXIV.
Comment le conte Waleran de Saint-Pol mena son armée devant le
chastel de Merck* où il fut desconfit des Anglois.
Environ le moys de may, l'an dessusdit , Waleran
du Luxembourg , conte de Ligny et de Saint-Pol, ca-
pitaine de Picardie et de Boulenois de par le roy de
France, assembla des dessusdiz pays de Picardie et de
Boulenois de quatre cens à cinq cens archers ' avec
] . En habit descogneu , déguisé.
2. Il y a au texte : Marly, C'est une inadvertance du copiste,
car plus bas le texte porte ainsi qu'il faut, Merck.
3. Cinq cens archers. L'édit. de Vérard porte : bachinès, et
celle de 1 372, bachinets.
[i405j D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. JOl
cinquante arbalestriers genevois ^ et environ mil Fia-
mens de près des marches de Gra vélines , lesquelz il
mena et conduisi depuis Saint-Omer vers Tournehan ,
et de là , 5*en ala mectre le siège devant une fortresse
des Anglois nommée Merck, à une grosse lieue de Ca-
lais. Lesquelz .\nglois dudit chastel , avecques autres
garnisons de leur parti , avoient couru et traveillé de
luouvel ledit pays de Boulenois et autres terres voi-
sines. Si fist ledit conte, devers ledit chastel, lever
plusieurs engins, dont il avoit grant abondance % des-
quelz icellui chastel fut durement oppresse. Si se dè-
fertdirent très vaillamment les Anglois qui le lenoient.
Et adonc ledit conte, voiant que par force d'assault
ne povoit prendre ledit chastel sans trop grant peine
et perte de ses gens, fist loger ses gens dedens les mai-
sons de la ville qui estoit close de vielz fossez , et la
fist réparer pour estre plus à l'asseur à l'encontre des
Anglois ses adversaires , tant de Calais , comme d'au-
tres garnisons. Et lendemain fist assaillir la garnison
d'icellui chastel , laquelle fut prinse par force. Et y
gaignèrent les assaillans , grant foison de chevaulx,
jumens , vaches et brebis. Auquel assault , messire
Jehan de Berengeville ^ fut durement navre, dont il
morut tantost après. Et en ce mesme jour yssirent de
Calais environ cent hommes d'armes, lesquelz vindreni
chevauchant assez près des François, et les advisèrejit
tout à leur aise , et puis se retirèrent en icelle vîUe de
1. Genevois, habitants de Gènes, Génois. L'édit. de Vérard et
celle de 1572 , mettent : cinq cens.
2. Au texte : habiindance .
3. L'édit. de Vérard , et celle de 1372, mettent : Robert de Bè»
rrngille.
i02 CHRONIQUE [1405]
Calais. Et tantost après, pai ung hérault , mandèrent
audit conte de Saint-Pol que lendemain venroient
disner avecques lui se là les vouloit actendre. Auquel
hërault fut respondu , que s'ilz y venoient ilz seroient
receuz et qu'ilz trouveroient le disner tout prest. Et
raporta , ledit hèrault , la response à ceulx qui là
l'avoient envoyé. Lesquelz , lendemain très matin ,
yssirent de ladicte ville de Calais , deux cens hommes
d'armes , deux cens archers , et environ trois cens
hommes de pie légèrement armez , et avecques eulx
menèrent douze ou treize chariots * chargés de vivres
et d'artillerie, lesquelz tous ensemble, conduisoit ung
chevalier anglois , nommé Richard Aston % lieutenant
à Calais pour le conte de SonbreseiP frère de Henry
de Lencl astre, pour ce temps roy d'Angleterre. Si che-
minèrent en bonne ordonnance jusques assez près de
leurs ennemis , lesquelz par leurs espies et coureurs
furent de ce advertis , mais point ne se préparoient ,
ne mectoient en ordonnance dehors leur fogis pour
les combatre , ainsi que faire le dévoient , ains les
actendoient dedens leur closture et fossez , si longue-
ment que les dessusdiz Anglois commencèrent à tirer
terriblement de leur traict , sans ce que iceulx Fran-
çois leur peussent faire résistence. Et adonc , en assez
brief terme la plus grant partie des Flamens et gens
de pied se commencèrent à desroyer et mectre en fuite
pour la crainte du traict dessusdit , à l'exemple des-
1 . Dix ou douze chars. (Édijt. Vér.)
2. Richart Aston, lieutenant, etc., l'édit. Vér. imprime fauti-
vement : Richart a son lieutenant, etc.
.'3. Sombreset, frère de loi on beau-frère de Henri de Lancastre
(Vér.) Jean , comte de Sommerset.
[1405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 103
qiielz se partirent aussi grant partie des gens d'armes,
et aussi les arbâlestriers genevois estans en icelle place
qui le jour devant avoient aloué la plus grant partie
de leur traict à l'assault devant dit, n'avoient point
remis ne appoincté autres quarreaulx au point de leurs
arbalestes des garnisons de leur artillerie qui estoient
sur les chars , par quoy, quant ce vint au besoin g ilz
ne firent point grant défense. Et par ainsi iceulx \n-
glois , sans ce que de leur partie y eust grant dom-
mage , desconfirent assez briefment les François leurs
ennemis , et demeurèrent victorieux sur la place. Mais
le dessusdit conte de Saint-Pol , avec aucuns de sa
compaignie, se parti sans avoir aucune occupacion de
sa personne S et par devers Saint-Omer s'en retourna
à Tliërouenne. Et tous ceulx qui demeurèrent de sa
partie furent prins et occis en la place. Desquelzmors
povoit avoir jusques au i^ombre de soixante ou envi-
1 . Se parti sans avoir aucune occupacion de sa personne. Ces
mots semblent impliquer un blâme de la faiblesse qu'aurait mon-
trée le comte de Saint-Pol en cette rencontre. Le Religieux de
Saint-Denis , dont au reste le récit est bien moins détaillé et
semble moins authentique que celui de Monstrelet , va bien plus
loin. Car il ne craint pas de jeter ici au comte le reproche d'une
indigne lâcheté. Sic cornes cnnfusione indiitus et rêver encia , prc-
lium reformidans , et quemdam equm , qui ceteros celeritate et la-
boris paciencia longe superarc dicebatur^ ascendens et sue consulens
saluti ^ cuni probro et ignoniinia consortes deseruit et turpi fuga
perpetnam infamiam émit. ( Chr. de Ch. VI ^ t. III , p. 260.) A
lire ce passage, on serait tenté de croire que le Religieux de Saint-
Denis avait quelque rancune contre ce pauvre comte de Saint-Pol.
Dans tous les cas, on sent ici la différence de manière entre
Thomme de plume et l'homme du métier. Naturellement ce der-
nier est plus indulgent. C'est que, mieux que le moine, il savait
Il quoi s'en tenir sur les difficultés d'une affaire.
104 CHRONIQUE [1405]
ron , dont furent les principaulx : le seigneur de Que-
recques*, messire Merlet de Saveuzes, messire Cour-
bet de Rubempré , messire Marcel de Yaillecbiron',
messire Guy de Yvregny ''j le seigneur de Faiel. Et de
ceulx qui furent prins , furent le seigneur de Hangest,
capitaine de Boulongne, le seigneur de Dampierre,
sénescbal de Ponthieu, le seigneur de Brimeu, messire
Sarrasin d'Arly, le seigneur de Rambures, Gontier *, le
seigneur de Givencbi et plusieurs autres notables che-
valiers et escuiers, jusques au nombre de soixante à
quatrevingts ou environ. Après laquelle besongne, et
que iceulx Anglois eurent prins et ravy tous les biens,
chars et aitillerie que avoient là amené leurs adver-
saires, et desnué les mors, si s'en retournèrent en leur
ville de Calais à tout leurs prisonniers, joyeulx de leur
victoire. Et à l' opposite , le conte Waleran et ceulx
qui s'estoient saulvez de sa compaignie , eurent au
cuer très grant tristesse, et non point sans cause.
En après, le troisième jour ensuivant, les dessusdiz
Anglois yssirent de leur ville de Calais à tout foison
de canons et autres instrumens de guerre qu'ilz avoient
gaigné sur les François devant Merck , et povoient
estre cinq cens*^ ou environ, qui vindrent de nuit cou-
vertement environ le point du jour, et commencèrent
1. Le seigneur de Qiierecques^ lis. Quieret.
2. Marcel de Vaillechiron. Il faut lire : Martel de Valhuon ,
comme dans Vérard.
'^. Guy de Yvregny. Guy d'Ivergny (édit.'de 1572), Guy d'Ivre-
gny (édit, Vér.)
4. Gontier. Dans l'édit. de Vérard , au lieu de ce nom on lit :
George la Personne.
o. Vérard ajoute : Combatans.
[1405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. iOîi
très asprement à assaillir la ville de Ardre *, laquelle
ilz ciiidèrent trouver desgarnye de gens d'armes. Et
de fait drecèrent esclieles contre les murs et trahirent
le feu dedens en plusieurs lieux. Mais par l'aide, con-
fort et diligence de deux notables chevaliers qui de-
dens estoient , c'estassavoir messire Mansart du Bois '
et le seigneur de Licques, furent lesdiz Anglois très
fort reboutez , et en y eut , en faisant ledit assault et
en eulx retraiant, mors, de quarante a cinquante, dont
la plus grant partie furent par leurs compaignons
portez en une grande maison au dehors de la ville en
laquelle ilz boutèrent le feu pour les ardoir afin que
de leurs ennemis ne feust leur perte sceue. Et après ,
tous confus et desplaisans de leur dommage, s'en re-
tournèrent en leur ville de Calais \ Auquel lieu , pour
ce que aucuns de leurs gens y estoient mors de la
navreure du trait des Genevois estans à la besongne
de Merck , volrent tuer aucuns d'iceulx , disans que
ledit traict estoit envenimé. Et adonc le dessusdit
conte de Saint-Pol , lequel , comme dit est , s' estoit
retrait à Thèrouenne, comme espérant aucunement
recouvrer son honneur, manda par toutes les marches
de Picardie gens de guerre et les fist venir vers lui. Si
y vindrent le seigneur de Dampierre , messire Jehan
de Craon , seigneur de Dommart , messire Morelet de
Querecques , le seigneur de Fosseux , le seigneur de
i . Vérard imprime : la ville et Ardre ; faute qui De se trouve
pas dans l'édit. de 1572.
2. Mansart du Bos, dans Vérard, qui par contre met fautive-
ment /<? seigneur de Lignes, au lieu de Licques.
3. Le Religieux de Saint-Denis ne dit rien de cet échec essuyé
par les Anglais sous les murs d'Ardres.
106 CHRONIQUE [1405]
Chili , le seigneur de Houcourt , et plusieurs autres
nobles hommes en très grant nombre, avec lequel
conte , ils tindrent plusieurs consaulx esquelz ils con-
clurent d'aler à puissance devers les marches de leurs
adversaires pour iceulx envayr et grever de toute leur
puissance. Mais en ces propres jours fut mandé audit
conte et ausdiz seigneurs de par le Roy qu'ilz ne pro-
cédassent plus avant à faire ladicte entreprinse, car le
Roy y avoit pourveu d'autres gens. C'est à dire qu il
y envoia le marquis du Pont, filz au duc de Bar, le
conte de Dampmartin et Harpedane \ chevalier de
grant renom , à tout quatre cens bacinets et cinq cens
autres hommes de guerre qui se logèrent à Boulon gne
et es autres lieux sur les frontières de Boulenois. Pour
lequel mandement d'iceulx ne de leur venue, ledit
conte Waleran de Saint- Pol ne fut guères joyeux.
Mais ce lui convint il souffrir, feust de son bon grè
ou autrement. Et d'autre part, le duc Jehan de Bour-
gongne , qui estoit en son pays de Flandres , sachant
la fortune et dommage que avoit eu ledit conte de
Saint-Pol , en fut très desplaisant , et envoya hastive-
ment messire Jehan de La Valée% chevalier, et plu-
sieurs hommes d'armes et arbalestriers à Gravelines
et autres lieux de ladicte frontière pour garder que
les Anglois ne leur feissent aucun dommage. Esquelles
frontières estoient aussi commis de par le roy de
France, messire Holiel d'Araines^, lequel nuit et jour
très diligemment entendoit aux besongnes.
1. Harpedane j Harpaydanne , dans Vérard.
t. Jehan de La Vallée. (Vér.)
3. Holiel d Araines. y év^rà et l'édit. de 4572 portent : Lyonnet
tT Àrurpmes ; où le prénom est bon, et le nom, mauvais.
[1405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 107
En oultre, le roy Henry d'Angleterre , qui par ceulx
de Calais avoit sceau la bonne fortune que ses gens
avoient eue contre les François devant Merck , mist
hastivement sus une grosse armée de quatre à six
mille combatans \ lesquelz il envoya devant Dunquer-
que et Nyeuport descendre au port de ^Escluse^ Et
eulx là venus , se mirent hors dudit navire bien trois
mille hommes et par le gravier alèrent tout à pie bien
une lieue assaillir le chastel de l'Escluse. Mais les
gardes d'icellui avec ceulx de la ville et du pays envi-
ron, qui en brief furent en grant effroy, se défendirent
très vaillamment, et tant que par le trait des canons
et autre défense reboutèrent leurs ennemis et en occi-
rent bien soixante et plus , entre lesquelz le conte de
Pennebruch^, qui estoit ung de leurs principaulx ca-
pitaines, y fut navré à mort. Et pour tant ne demoura
point que ledit duc de Bourgongne pour garder son
pays contre iceulx Auglois ne feist tantost assembler
grant nombre de gens d'armes par le seigneur de Croy
et autres ses capitaines , lesquelz il fist traire sur les
frontières de Flandres afin de résister à telles ou pa-
reilles entreprinses que avoient fait ses adversaires , et
iceulx combatre se plus y retournoient.
Et qui plus est , le dessusdit duc de Bourgongne
mist sus une ambaxade qu'il envoia à Paris devers le
Roy * et son grant conseil pour avoir aide de gens et
i. De quatre à cinq mille. (Édit. de Vérard et celle de 1572.)
2. Lesquelz, par mer, à grant nombre de navires, il envoia
nageant par devant Dunquerque et Nuefport. (Vérard et l'édit. de
1572.)
3. Le comte de Pembroke. Vérard et l'édit. de 1672 écrivent
Prremhroc.
k. Le Roy, le duc d'Orléans et autres du grant conseil. (Ver.)
108 CHRONIQUE [1405]
d argent pour mectre siège devant Calais. Car il estoit
de ce moult désirant. Mais aux ambaxadeurs dessusdiz
fut par le duc d'Orléans et autres du grant conseil
baillé response négative*. Et pourtant, ledit duc de
Bourgongne , oye la response devant dicte par sesdiz
ambaxadeurs , se disposa d'aler à Paris devers le Roy
pour mieulx expédier et conduire ses besongnes. Et
pour ce lira vers Arras , où il eut plusieurs grans con-
saulx sur ses afaires avec plusieurs seigneurs , et ses
féables serviteurs.
CHAPITRE XXV.
Comment le duc Jehan de Bourgongne ala à Paris et fist retourner la
Royne et le Daulphin que le duc d'Orléans eramenoit.
En après, quant ledit duc de Bourgongne eut con-
cJud dedens Arras sur ses afaires, il se partie, à tout
plusieurs liommes d'armes , jusques à liuit cens com-
batans ou plus, armez couvertement, la vigile de l'Âs-
sumpcion Nostre-Dame', pour aler à Paris. Et cela,
par aucuns jours , jusques en la ville de Louvres en
Parisis. Auquel lieu lui furent envolées unes lectres de
Paris , contenant que le Roy estoit de sa maladie re-
tourné en santé, et aussi que la Royne et le duc d'Or-
léans estoient partis de Paris pour aler à Meleun , et
de là à Chartres, et qu'ilz avoient ordonné d'emme-
ner avecques eulx le duc de Guienne, daulphin de
1 . Ces obstacles mis par le duc d'Orléans aux desseins du duc
de Bourgogne sur Calais , accrurent la haine de ce dernier. Voy
V Histoire de Bourgogne de dona Plancher.
2. Le 14 aoùlKfcOS.
[<405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 400
Vienne'. Lesquelles lectres par lui visitées, un peu se
dormy, et puis au son de la trompeté , avecques ses
gens , de ladicte ville se party très matin , et hastive-
ment s'en ala audit lieu de Paris afin de trouver ledit
duc d'Aquitaine. Mais quant il fut là venu, il lui fut
dit d'aucuns qu'il s'estoit déjà parti pour aler audit
lieu de Meleun , avecques la Royne sa mère ^, ce qui
estoit vérité. Et pour ce, icellui duc de Bourgongne,
sans descendre ne atarger, chevaucha très fort , à tout
ses gens, parmy ladicte ville de Paris, tant que son
cheval povoit troter, et suivy ledit daulphin, lequel il
raconsuivy près de CorbueiP. En laquelle ville de
Corbueil l'actendoient ladicte Royne et le duc d'Or-
léans, au disner*, et avecques ladicte Royne, le mar-
i. Le dauphin Louis. C'était le huitième enfant et le troisième
des fils de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Monstrelet l'appelle
ici duc de Guienne , mais plus habituellement , comme plus bas ,
duc d'Aquitaine.
2. Le Religieux de Saint -Denis rapporte qu'à la nouvelle de
l'arrivée du duc de Bourgogne, la reine et le duc d'Orléans
avaient quitté Paris en toute hâte, pour se réfugier à Melun. Il
ajoute, qu'en partant, la Reine avait ordonné à son frère, Louis
de Bavière , au grand maître de l'hôtel Gérard de Montaigu , et
au mareschal de Bouciquaut , de lui ramener le Dauphin avec ses
autres enfants , et même , dit le Chroniqueur, les enfants du duc
de Bourgogne. « Ipsa eciam regina fratri suo, magistro domus
»« régie, ac eciam marescallo Boussicaudo, jussit ut die sequenti,
«« dominum ducem Guienne DaUinum et fratres ejus, cum liberis
a eciam ipsius ducis Burgundie ad eam in manu potenti adduct-
« rent sic secrète ut ab aliis consanguineis et civibus Parisiensibus
« eorum ignoraretur recessus. » {Chr. de Ch. FI, t. III, p. 292.)
3. Vérard met : entre la Villejuive et Corbueil,
4. Au dlsner. Il y a ici dans Vérard une variante importante :
« Et avec ledit duc d'Acquitaine estoient, son oncle de par sa
mère , c'estassavoir, Louys de Bavière , le marquis du Pont , iiU
410 CHRONIQUE [U05]
quis du Pont , fils au duc de Bar, son oncle de par sa
mère, le conte de Dampmartin, Montagu le grant
maistre d'hostel du Roy, avecques lui la dame de
Préaulx, femme de monseigneur Jaques de Bourbon.
Et lors , le duc de Bourgongne , approucliant le duc
d'Âcquitaine, daulphin, lui fist très grant honneur et
révérence, et lui supplra qu'il Youlsist retourner et
demourer à Paris, disant que là seroit il mieulx que
en quelconque autre lieu du royaume. Et avecques ce
lui dist qu'il avoit à parler à lui de certaines besongnes
qui bien lui touchoient*. Après lesquelles paroles
dictes , ledit duc Loys de Bavière , voiant la voulenté
du Daulphin son neveu, incliner à la requeste qu'on
lui faisoit , si dist : « Sire duc de Bourgogne , laissez
aler monseigneur d'Acquitaine, mon nepveu, après la
Pioyne sa mère , et monseigneur d'Orléans son oncle ,
là où on le fait aler par le consentement du Roy son
père. » Et après, icellui duc Loys défendi de par le
Roy à tous ceulx qui là estoient , que nul ne mist la
main à la litière, ne baillast empeschement audit duc
d'Acquitaine qu'il n'alast son chemin où ordonné lui
estoit. Non obstans lesquelz délais, et plusieurs autres
paroles, délaissées pour cause de briesté, ledit duc de
Bourgongne, de fait fist retourner ladicle litière et
ledit duc d'Acquitaine avecques toute? ses gens, et le
au duc de Bar, [le] conte Dammartin, Montagu grant maistre
d'hostel du Roy, avec eulx, pluiseurs autres seigneurs qui l'accom-
pagnoient. Et estoit en une litière avec luy fie Dauphin) sa
sœur de Priaulx, femme de messire Jacques de Bourbon. Et
lors, etc. D
1. jNotez que ce dauphin Louis n'était qu'un enfant de huit
ans, étant né le 22 janvier 1*397.
[1405] DENGUERRAN DE MONSTRELFT. 411
renvoia à Paris , excepté le marquis de Pont \ le conte
de Danipmartin et plusieurs autres de la famille du
duc d'Orléans, lesquelz sans délay chevauchèrent oultre
jusques à Corbueil. Si racontèrent à la Roy ne et au
dessusdit duc d'Orléans, comment ledit duc de Bour-
gongne avoit fait retourner dedens Paris le duc d'Ac-
quitaine, oultre leur gré. Pour lesquelles nouvelles ilz
furent moult esmerveillez et eurent grant crainte^, pour
ce qu'ilz ne sçavoient quelle chose icellui duc de
Bourgongne tendoit à faire ; et tant que le duc d'Or-
léans laissa son disner qui estoit appareillé, et s'en ala
bien en haste à Meleun, et la Royne après lui, et tous
ceulx de leur famille. Et le duc de Bourgongne, comme
dit est, avec toutes ses gens, s'en ala vers Paris, con-
duisant ledit duc d'Acquitaine. Au devant et en ren-
contre duquel , yssirent ledit toy de Navarre , le duc
de Berry, le duc de Bourbon , le conte de la Marche
et plusieurs autres seigneurs , et les bourgois de Paris
en grant multitude. Et entra dedens Paris très honno-
rablement, tousjours ledit duc de Bourgongne et ses
deux frères ^ au plus près de la litière , et ainsi les
autres seigneurs. Si chevauchèrent tout le pas en tel
estât , tant qu'ilz vindrent au chastel du Louvre , de-
dens lequel ledit daulphin fut mis jus de sa litière par
Loys de Bavière, son oncle; et là fut logié. Si se re-
trahirent tous les seigneurs , chascun en son hostel ,
réservé le duc de Bourgongne , qui là se loga *. Et
1 . Pour plus de correction il faudrait : le marquis du Pont.
2. Grant crainte ^ grant crémeur. (Vér.)
3. L'édit. de 1572 ajoute : qui estoient avec luy durant ceste
l)esongne.
4. C'est-à-dire au Louvre. Voici comment la chronique , très-
H« CHRONIQUE [1405]
taiitost après envoya plusieurs messagers garnis de
ses lectres, en tous ses pays, pour amasser gens d'ar-
mes et venir devers lui audit lieu de Paris. Si tenoit
icellui duc son estât dedens le Louvre, en la chambre
Saint-Loys, et es chambres de dessoubz appartenans à
icelle. Et le duc d'Acquitaine et toute sa famille fut
logië es chambres d'en hault. Et lendemain , le Rec-
teur et aussi toute la plus grant partie de l'Université
de Paris, vindrent devers ledit duc de Bourgongne
faire la révérence , et le remercier en grant humilité ,
bourguignonne, que nous avons déjà citée, raconte cet enlèvement
du Dauphin.
« Quant le duc de Bourgoigne sceult celle emprise et ce dépar-
tement, il fu en moult grand doublance, car il sa voit bien la
mauvaise volonté du duc d'Orléans, qui tousjours croissoit de mal
en pis en toutes manières , tousjours tendant à la couronne de
France. Il, meu de loiauté et de preudomniie, chevaulcha à force
et course de chevaulx après ledit duc de Guyenne , son beau filz ,
et passa parmy Paris sans repaistre, et se hasta tant de chevaulchier
que il le ractaint anchois que il venist à Meleun où on le menoit
pour celle nuit. Et pour ce que il estoit bien près de ladicte ville
ossy tost que il eubt ractaint le chariot ouquel il estoit, il maismes
sacqua une espée et trencha les trais de ce chariot , et puis rebout
sadicte espée et alla parler audit duc de Guyenne. Et après ce
que il l'eubt salué , il luy demanda où on le menoit. Et il lui res-
pondy qu'il ne savoit. Et lors lui demanda ledit duc de Bourgoigne
se il volloit point retourner à Paris, et il luy respondy que ouil. A
donc list ledit de Bourgoigne remectre à point les trais dudit cha-
riot, et list retourner son beau filz à Paris. Dont ceulx qui le con-
duisoient n'osèrent faire semblant , car ledit de Bourgoigne estoit
en armez aussi bien que ilz estoient , et si estoit le mieulx acom-
paigné. Et tousjours lui venoient gens qui le sitvoient de tire,
dont sa force croissoit tousjours. Et par ainsi ramena l'enfant
à Paris. Dont tout le peuple fu moult joieulx , car ils avoient
grant paour et doubtance d'iceluy enfant. » (Bibl. imp., f. Cord,
16, fol. 329.) Voy. nos Pièces justificatives.
[1405] D*ENGUERRAN DE MONSTRELtri. HZ
publiquement, de la bonne amour et affection qu'il
avoit au Uoy, à sa gënéracion , et à tout le royaume.
De laquelle ilz estoient et se tenoient véritablement
estre informez qu'il tendoit à bonne fin et à la réfor-
macion et réparacion d'icellui ; lui requérant en oultre
qu'en ce voulsist persévérer et non cesser, pour quel-
que cause qui advenist.
Le dymenche ensuivant, ledit duc de Bourgongne,
avecques tous ses gens, se desloga du Louvre , et s'en
ala loger en son hostel d'Artois \ Ouquel lieu fist faire
par les rues de grandes fortificacions de palis et de
barrières, afin que de sa partie adverse ne peust estre
grevé. Et' avec ce, fist tant devers le Roy et ceulx du
grant conseil, que les chaynes de Paris qui estoient au
chastel du Louvre, furent rendues aux Parisiens, et
remises par les rues comme elles avoient autre fois
esté. Pour laquelle chose ledit duc de Bourgongne fut
grandement en la grâce de toute la communaulté de
Paris ^ Et icellui chastel du Louvre demoura en la
garde de noble homme messire Renault d'Anghiennes,
qui paravant y estoit commis de par le Roy. La bas-
tille Saint-Anthoine fut mise en la garde de Montagu ,
grant maistre d'hostel du Roy^ Mais il jura et fist
1. Rue Mauconseil. Cet hôtel devait son nom à Robert, comte
d'Artois, frère de saint Louis , son premier possesseur,
2. Le Religieux de Saint-Denis (t. III, p. 308) dit que ce fut
le duc de Berri. Ce qui est moins probable.
3. Le Religieux de Saint-Denis (t. III, p. 308) dit, au con-
traire , que le gouvernement de la Bastille fut ôté à Montaigu et
donné au seigneur de Saint-George. Entre ces deux versions op-
posées, nous donnons la préférence à celle de Monstrelet. Car la
phrase qui suit lui donne une grande autorité.
H 4 CHRONIQUE [1405]
serement qu'il ne mestroit honime dedens si non seu-
lement ceulx du conseil du Roy là estans. Et le duc
d'Acquitaine ou de Guienne fut baillé en gouverne-
ment au duc de Berry, de par le Roy et son grant con-
seil. Et après le duc de Bourgongne et ses deux frères
baillèrent et présentèrent au Roy et a son grant con-
seil une supplicacion , de laquelle la teneur s'ensuit :
«Jehan, duc de Bourgongne, Antlioine, duc de
Lembourg, et Phelippe, conte de Nevers, frères, vos
très humbles subgetz , parens et obédiens serviteurs
vraiment et féablement, congnoissans par jugement
de raison chascun chevalier de vostre royaume notoi-
rement estre tenu et obligié, après Dieu, vous aymer,
servir et obéir. Et ne sommes point tenus seulement
de vous non nuire, mais avecques ce sommes tenus
de vous notifier et à vostre personne faire sçavoir ce
qu'on procure contre vostre honneur et prouffît. Et
mesmement ceulx qui par prouchaineté de vostre sang
tiennent de vous grandes seigneuries , par le lien des-'
quelles sommes obligez à vous, et à vous nous sentons
tenus comme il appert. Car à vous sommes subgetz
ou royaume et de par vostre dignité sommes vos cou-
sins germains. Et moy , Jehan , par la grâce de Dieu
et de vous, suis duc de Bourgongne , per du royaume
de France, doien des pers, conte de Flandres et d'Ar-
tois. Et moy, Anthoine, conte de Rethel; et moy,
Phelipe, conte de Nevers et baron de Donsy ; et avec-
ques ce , par le consentement de vous , nostre très
1 . Au lieu de cette pièce, qui a tous les caractères de l'authen-
ticité , le Religieux de Saint-Denis fait prononcer à un Jean de
Nieles, orateur choisi par le duc de Bourgogne, un long discours
sur le même sujet. {Chr. de Ch. Vl, t. III, p. 297.)
[ikOr>] D*ENGrERRAN DE MONSTRELET. ns
redoubté seigneur, et de nostre très redoubtée dame
la Roy ne, et tout le sang [royal], contraicté est le
mariage entre le duc d' Acquitaine, daulphin de Vienne,
votre filz, et la fille de moy duc de Bourgongne. Et
aussi entre la dame de Valois, vostre lille, et Phelippe,
conte de Charrolois, mon fîlz. Et si sommes vers vous
tenus par le command de feu nostre très redoubté sei-
gneur et père, que Dieu absoille, et qui environ la fin
de sa vie nous commanda à promelre que devers
vous et vostre royaume toute fèaulté nous garderons.
Laquelle chose tous les jours de nostre vie acomplir
nous désirons et convoitons. Et afin que es devantdiz
liens, à aler au contraire par dissimulacion feinte ne
soions veuz, et aussi que nous ne encourons la divine
indignacion , il nous semble qu'il est neccessité que
nous vous déclairons ce que souvent est traictié contre
l'honneur et prouffit de vous et de vostre royaume,
principalement en quatre poins selon nostre jugement.
« Le premier, si est de vostre personne. Car devant
ce que de ceste maladie de laquelle non mie tant seu-
lement estes grevé , mais tous les cuers de vos amis
qui vous ayment en sentent et souffrent très grant
douleur, en vostre conseil, souventes foiz sont fais
traictiez contre vostre honneur et prouffit , coulourez
par fiction de bien, et moult de choses inraisonnables
vous sont demandées. Jà soit ce que par voz responses
les refusez , toutesfoiz par aucun de vostre conseil est
donné , et tant, qu'on obtient ce qu'on demande. En
oultre point n'avez vestemens, joiaulx ne vaisseaulx,
telz comme il appartient à vostre estât royal, et se
aucuns en avez, à peu d'ochoison sont engagiez.
Aussi , vos serviteurs n'ont nulle audience par devers
HH CHRONIQUE [1405]
VOUS, ne point de prouffit, et avec ce, des choses des-
susdictes et plusieurs autres qui touchent vostre hon-
neur n'oseroient faire mencion selon ce qu'ilz dé-
sirent.
(( Le second point est la justice de ce royaume, qui
devant tous autres royaumes souloit tenir l'exécucion
souveraine de droite justice , laquelle chose est le
principal fondement de vostre royaume. Et du temps
passé, vos officiers estoient fais par bonne et vraie
élection et des plus notables , qui grandement gar-
doient vos drois, et à tous, grans, moiens et petis
égualement justice se faisoit. Maintenant est il le con-
traire. Car vos officiers sont fais par dons et par pro-
messes et par prières. Par quoy vos droiz sont gran-
dement diminuez ; si en est le peuple trop fort grevé.
« Le tiers point est de vostre domaine , qui est très
mal gouverné, et tant que plusieurs maisons, chas-
teaulxet édifices vont à ruyne. Semblablement vos
bois, vos moulins, vos rivières, viviers et revenues
de vos franches festes, et généralement tout vostre
domaine , pour la grant diminucion se perd , se péry
et va à néant.
« Le quart point est de l'Eglise , des nobles et du
peuple. Premièrement, que ceulx de l'Eglise sont
moult opprimez et 4:rop grans dommages ilz seuffrent,
tant de juges comme de hommes d'armes et plusieurs
autres qui leurs biens et leurs vivres prennent et
ravissent, et leurs maisons et leurs biens raençonnent,
et pour ceste cause à peine ont ilz de quoy vivre, ne
faire le service divin. Les nobles, souventesfois sont
mandez soubz l'ombre de vostre guerre, dont nuls
ileniers ne reçoivent, et pour acheter chevaulx, ar-
[nos] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. i17
meures et ce qiii à guerre appartiennent, il advient
souvent qu'ilz vendent leurs choses.
« Tant qu'est de vostre peuple , il est certainement
tout cler que tous ou à peu près tendent à perd ici on
pour les dommages qu'ilz reçoivent de vos baillis et
prévostz et par espëcial des fermiers ou autres offi-
ciers , et avec les gens de guerre , lesquelz sans cause
ont esté tenus et encores sont Pour quoy on doit
doubter que Dieu ne se courrouce contre vous, se
autrement par vous n'y est pourveu. Et ce est tout
notoire, comment vos ennemis, du temps de Pbelippe
et Jehan, tous deux roys de France, vos nobles pré-
décesseurs, les grans dommages qu'ilz firent en vostre
royaume. Et comment le roy Richard d'Angleterre, à
vous alyé , privèrent de son royaume , et sa femme ,
vostre fille, contre sa voulenté et la vostre longuement
ilz retindrent, et pour l'amour d'elle, moult de vos
subgetz, tant nobles comme marchans, sur la mer
prindrent et noyèrent, et les trêves ilz rompirent, et
vostre royaume par feu et par pilleries ilz ont gasté
en moult de lieux. C'est assavoir en Picardie, en Flan-
dres , en Normandie , en Bretaigne et en Acquitaine ,
où ilz ont fait dommages irréparables. Néantmoins ,
très noble Sire, la guerre que vous avez entreprinse
contre vos ennemis, ne disons point que la laissiez,
car s'il estoit ainsi , très grant défaulle pourroit estre
imputée à vostre conseil , pour la dissencion qui est
entre vos ennemis * et aussi la guerre qu'ilz ont d'une
1 . En effet , à celte époque Henri IV avait à se défendre à la
fois contre les révoltes des partisans de Richard II à l'intérieur,
le soulèvement des Galles à Vouest , et les incursions des Écossais
dans les comtés du nord.
H8 CHRONIQUE [i408|
part contre les Escossoiz, et se ilz estoient pacifiez
plus grant dommage pourroient faire en vostre royaume
que devant.
« En après il semble et est vérité que grant chose
avez à faire à maintenir vostre guerre , tant en vostre
demaine, comme es aydes qui vous sont faictes. De
rechef, deux grandes tailles sont nouvellement taillées
en vostre royaume sur tiltre de la guerre , et ce non
obstant riens n'en est despendu pour vosdictes guerres.
Pour quoy est à doubter qu'il n'en viengne moult
grans maulx , considéré la murmuracion du clergié ,
des nobles et du peuple. Car se tous ensemble se es-
mouvoient, que jà n'aviengne , ce seroit chose plus
périlleuse qu'onques mais ne fut jusques à heure pré-
sente. Et chascun de vostre royaume qui féablement
à vous est subject , doit avoir grant douleur quant il
voit périr tant d'argent de vostre royaume. Et pour
tant, très noble Sire, que nous, comme devant est
dit , sommes à vous tant obligez , et afin que nous ne
encourons l'indignacion de nostre dame la Roy ne et
des autres de vostre sang royal et des autres hommes
féables de vostre royaume , sans ce que nous quérons
quelconque injurier, ne autre gouvernement*, mais
seulement tant pour nous féablement acquiter devers
vous, très humblement vous supplions que vous vueil-
lez mectre remède aux convencions dessusdictes et
appeller les hommes nomniez suspecs en ceste ma-
tière ' et qu'ilz n'ayent point de doubtance de à vous
i . Ne autre gouvernement. Lis. : ne avoir gouvernement.
2. Les hommes nommez suspecs en caste matière. Il y a là un
contre- sens. Il faudrait : les hommes renommez pour être experts
en cette matière.
[d405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. H«
dire vérité et qu'ilz vous donnent bon conseil et en
brief ce soit mis à exécucion et à effect. Et à ce faire
nous offrons richesses , corps et amis , et à tous ceulx
qui véritablement se vouldront acquiter *. Car vraie-
ment nous ne pourrions veoir ne souffrir telz inconvé-
niens estre faiz contre vous et vostre majesté royale.
Et n'est point nostre intencion de cesser, ne taire ceste
péticioUj jusques à ce que remède y sera mis. »
Ainsi fuia la supplicacion du duc Jehan de Bour-
gongne et de ses deux frères.
Ung autre jour que le Roy estoit en assez bonne
prospérité de santé , les devantditz frères supplians ,
avec le duc de Berry, leur oncle, et autres princes, le
chancelier de France et le premier président en par- #
lement et grant nombre d'officiers royaulx, s'en alè-
rent à l'hostel de Saint-Pol. Ouquel lieu ilz trouvèrent
le Roy, qui de sa chambre estoit descendu en ung jar-
din , et après que très humblement le eurent salué ,
les trois frères dessusdiz lui firent hommage des sei-
gneuries qu'ilz tenoient de lui , c'estassavoir, le duc
Jehan , de sa duché de Bourgongne et de ses contez
de Flandres et d'Artois , Anthoine, duc de Lembourg,
de sa conté de Rethel , et Phelippe , le mainsné , de sa
conté de Nevers. Sy y avoit pour ce jour très grant
nombre de nobles hommes , chevaliers et escuiers ,
qui là pareillement firent hommage au Roy de plu-
sieurs seigneuries qu'ilz tenoient en divers pays de son
royaume. Et après que iceulx trois frères eurent requis
au Roy lectres et icelles obtenues, prindrent congié à
i . Cette phrase , qui est fort claire ici , est inintelligible; dans
l'édition de Vérard.
420 CHRONIQUE [1405]
lui et se retrahirent en leurs hostelz. Et adonc, à ces
mesmes jours , vint à Paris et es villages à Fenviron ,
au mandement dudit duc de Bourgongne et de ses
deux frères , bien six mille combatans. Entre lesquelz
estoient pour iceulx conduire, Jehan Sans-Pitié , éves-
que de Liège et le conte de Clèves. Et fut faicte celle
assemblée pour résister au duc Loys d'Orléans, se au-
cunement vouloit faire entrepnnse à l'encontre d'eulx.
Car desjà estoient bien informez qu'il n'estoit point
bien content de ce que on avoit ainsi fait retour-
ner le duc d'Aquitaine , son nepveu , comme dessus
est dit, et aussi de la proposicion qu'on avoit fait faire
devant le Roy par les trois frères dessusdiz et le grant
^conseil , et que de ce estoient grandement en son in-
dignacion, et par espécial ledit duc de Bourgongne.
Et si, sentoit la proposicion dessusdicte estre faicte
plus à sa charge principalement que de tous les autres
princes du royaume. Et pour ce que ledit duc d'Or-
léans ne sçavoit à quelle fin icelles besongnes pour-
roient venir, ni comment on se vouloit gouverner
envers lui , manda gens d'armes de toutes pars pour
se fortifier. Entre lesquelz y vint Harpedane, à tous
ses gens , qui estoient sur les frontières de Boulenois.
Et d'autre part y vint le duc de Lorraine et le conte
d'Alençon à tous très grant nombre de gens, qui se
logèrent autour de Meleun et ou pays à l'environ bien
quatorze cens bacinetz avec grant multitude d'autres
gens. Et par ainsi furent les pays d'entour Paris et de
la marche de l'Isle de France et de Brie , moult tra-
veillez et oppressez par les gens d'armes de ces deux
parties. Et portoient les gens du duc d'Orléans en
leurs pennonceaulx en escript au bout de leurs lances :
[1405] D'ENGUERRAN DE MOJVSTRELET. 121
Je Ven\>ie. Lequel duc manda tantost venir devers lui
et devers la Royne audit lieu de Meleun le roy Loys
de Naples*, lequel à puissance de gens d'armes se dis-
posoit pour aler en son royaume de Naples. Si délaissa
tantost son entreprinse, et s'en ala à Meleun, devers la
Royne et le duc d'Orléans, avec lesquelz il eut aucun
parlement , et puis se tira à Paris en intencion de
traicter entre les deux parties dessusdictes , et se loga
en son liostel d'Anjou ^ Et puis assembla par plusieurs
journées avec les ducs de Berry et de Bourbon et avec
l'autre conseil du Roy ^, pour traicter entre icelles deux
parties d'Orléans et de Bourgongne. Durant lequel
temps ledit duc d'Orléans escripvy à plusieurs bonnes
villes de France ses lectres en remonstrant comment
on avoit proposé et semé paroles diffamatoires à Paris
à rencontre lui et de son honneur, lesquelles on ne
devoit point croire , ne tenir icelles pour véritables
sans le premier avoir oy. Et pareillement en escripvy
à l'Université de Paris , et y envoya ses ambaxadeurs
requérans que la matière et question qui estoit entre
lui et le duc de Bourgongne feust par eulx bien advi-
sée et disputée avant qu'ilz donnassent le tort ou fa-
veur à l'une des parties. Après la récepcion desquelles
lectres ladicte Université renvoya devers le duc à
4. Louis II, duc d'Anjou et roi de Sicile. Vérard met simple-
ment : le roy Louys.
2. L'hôtel d'Anjou était situé rue de la Tisseranderie et occu-
pait tout l'espace compris entre la rue du Coq et la rue des Co-
quilles. Le ms. Suppl. fr. 93 l'appelle l'hôtel d'Angers , ce qui
revient au même. Cette mention du lieu où descendit le duc d'An-
jou à Paris ne se trouve pas dans les imprimés.
3. Le ms. Suppl. fr. 93 et les imprimés mettent le grant con-
seil.
422 CHRONIQUE [1405]
Meleun leurs messages très notables, qui lui touchèrent
sur trois poins la cause pourquoy ilz estoient venus
pardevers lui. Et premièrement, le remercièrent de
l'honneur qu'il leur avoit fait de leur envoyer ses am-
baxadeurs. Secondement, que très bien leur plairoit
que la rèformacion du royaume feust faicte. Tierce-
ment, seroient très désirans et joieux qu'ils feussent
pacifiez, lui et le duc de Bourgongne. Lesquelles choses
pyes par le duc d'Orléans desdiz ambaxadeurs , fist
response par lui-mesmes , « qu'ilz- n'avoienl point fait
sagement de compaigner et assister ledit duc de Bour-
gongne es besongnes dessusdictes , lesquelles avoient
esté proférées en la plus grant partie contre lui , ac-
tendu qu'ilz ne povoient ignorer qu'il ne feust filz et
frère de Roy auquel avoit esté baillé le régime du
royaume comme à cellui qui de droit le devoit avoir,
considéré Testât où le Roy estoit et la jeunesse de son
iiepveu , daulphin , duc de Guienne. Secondement ,
disoit que ceulx de l'Université qui estoient estrangers
et de diverses régions ne se dévoient point entremetre
du régime ne de la rèformacion du royaume , mais
s'en dévoient actendre à lui et à ceulx du sang royal
et du grant conseil. ïiercement , qu'il ne faloit
point, ne estoit de neccessité qu'ilz le pacifiassent
avec le duc de Bourgongne , pour ce que nulle
guerre ne nul différent estoit entre eulx. » Après les-
quelles responses oyes par lesdiz ambaxadeurs de
l'Université, s'en retournèrent tous confus à Paris.
Et le samedi ensuivant, le duc de Bourgongne estant
en son hostel d'Artois , lui fut dit , et c'estoit vérité ,
que la Roy ne et le duc d'Orléans avec toutes leurs
gens d'armes s' estoient partis de Meleun et s'en ve-
[1405] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 123
noient à Paris. Après lesquelles nouvelles, ledit duc de
Bourgongne monta à cheval et s'en ala à l'hostel d'An-
jou , où il trouva le roy de Cécile , les ducs de Berry
et de Bourbon et plusieurs autres princes et autres du
conseil du Roy. Lesquelz, sachans la venue dudit duc
d'Orléans , en furent tous esmer veillez. Car c'estoit
contre leur entencion et ce qu'ilz traictoient entre
icelles parties. Lors avoit , ledit duc de Bourgongne,
très grant nombre de gens d'armes , tant dedens Paris
comme dehors , lesquelz porloient en leurs pennon-
ceaulx de leurs lances en flameng Hich ond\ c'est à
dire Je le tieng. Et c'estoit à l'encontre des Orliennois
qui, comme dessus est dit, portoient : Je Veiwie, Dont
la plus grant partie des dessusdictes gens d'armes du-
dit duc de Bourgongne se alèrent mectre en bataille
contre la venue du duc d'Orléans audessus de Mont-
faulcon. Et ce pendant la communaulté de Paris se
mist en armes en très grant multitude pour résister à
la venue dudit duc d'Orléans, à ce qu'il ne voulsisl
habandonner la ville à piller et eulx occire. Et avec
ce firent abatre plusieurs apentis d'aucunes maisons
afin que par les rues on peust plus facilement traire ,
lancier et gecter pierres sans empeschement. Et aussi
se armèrent , oultre les pons , plusieurs escoliers. Et
pour vray tous les Parisiens estoient plus favorables
aux Bourguignons qu'à la partie des Orliennois , et se
disposèrent de toute leur puissance à aider et défendre
le duc de Bourgongne se besoing eust esté. Lequel duc
de Bourgongne estoit tout reconforté de résister et
combatre à icellui duc d'Orléans s'il feust venu jus-
i . Le ms. SuppL fr, 93, et Yérard donnent : Hic houd.
124 CHRONIQUE [1405]
ques au dit lieu de Paris. Durant lequel temps, le
chancelier, les présidens de parlement et autres sages
en grant nombre, \oians icelle esmeute, pour concor-
der iceulx princes et éviter le grant péril qui s'en
povoit ensuivir, tantost s'en alèrent à l'hostel d'Anjou
devers les princes dessusdiz , et conséquemment après
envolèrent devers ledit duc d'Orléans certain message
pour lui signifier la commocion qui estoit dedens
Paris, en lui requérant qu'il lui pleust délaier de venir
à présent audit lieu de Paris. Lequel duc , avecques la
Roy ne , sachans ces nouvelles , prindrent briève con-
clusion avec aucuns de leurs plus féables conseillers ,
et se départirent l'un de l'autre. Si ala ladicte Roy ne
au bois de Vincennes , et le duc d'Orléans avecques
ses gens d'armes retourna à Corbueil , et lendemain
vint à Beauté , et toutes ses gens se logèrent au pont
de Charenton et ou pays d'environ. Durant lequel
temps , les princes dessusnommez, avec eulx plusieurs
notables seigneurs et grant nombre de gens de conseil
se mirent ensemble et traictèrent par plusieurs jour-
nées sur la matière dessusdicte. Et tant, que par longue
continuacion , après qu'ilz eurent fait savoir aux deux
parties leurs entendons , finablement firent tant que
iceulx deux princes , d'Orléans et de Bourgongne , se
submirent de toute leur question sur les deux roys de
Cécile et de Navarre et les ducs de Berry et de Bour-
bon. Et pour ce entretenir chascun donna congié à
ses gens d'armes. Et la Roy ne retourna à Paris devers
le Roy, et ledit duc d'Orléans s'en vint loger en son
hostel en la rue Saint-Anthoine auprès de la Bastille.
Et en briefz jours après ensuivans, les princes dessus-
nommez traictèrent tellement qu'ilz communiquèrent
[i405] D'ENGUERRAN DE MOJNSTRELET. 12f>
l'un avecques l'autre et se monstroient par semblant
à la veue du monde estre très bons amis. Mais cellui
qui congnoist les pensées des cuers scet du surplus ce
qui en estoit. En après le duc de Lorraine et le conte
d'Alençon s'en retournèrent chascun en son pays à
tout leurs gens , sans entrer dedens Paris. Et le duc
de Bourgongne et ses frères avec toutes ses gens s'en
retourna tanlost après en son pays d'Artois , et de là
ala en sa conté de Flandres, où il eut aucun parle-
ment avec le duc Guillaume , son serourge , l'évesque
de Liège , le conte Waleran de Saint-Pol et plu-
sieurs autres. Lequel serourge retourna en la ville
d'Arras.
DE L'AN MCCCCVI.
Du ii avril 1406 au 27 mars 1407.]
CHAPITRE XXVI.
Comment le duc Jehan de Bourgongne eut le gouvernement du pays de
Picardie. — De l'ambaxade d'Angleterre, et de Testât Clugnet de
Brabant.
Au commencement de cest an, le duc de Bour-
gongne par l'octroy du Roy, des ducs d'Orléans et de
Berry et de tout le royal conseil, receut le gouverne-
ment des pays de Picardie. Si envoya de par lui sur
les frontières de Boulenois messire Guillaume de
Vienne, chevalier, seigneur de Saint-George, à tout
i26 CHRONIQUR [1406]
six cens bacinets et moult d'arbalestriers genevois,
lesquelz furent mis en garnison sur lesdictes frontières
et firent forte guerre aux Anglois. Mais pour tant ne
demoura point que le pays ne feust souvent couru et
gasté, tant desdiz Anglois, comme de ceulx desdictes
frontières.
Ou quel temps retournèrent à Paris devers le Roy
et son grant conseil, les ambaxadeurs du roy d'Angle-
terre, cestassavoir le conte de Pennebruch \ l'évesque
de Saint-David et aucuns autres, lesquelz firent re-
queste bien acertes que trêves feussent baillées entre
les deux roys et leurs pays et que marchandise peust
estre faicte et avoir son cours. Et aussi que le roy de
France voulsist donner et octroier en mariage Ysabel
sa fille ainsnée, jadis femme du roy Richard, au filz
ainsné dudit roy d'Angleterre , soubz telle* condicion
que icellui roy d'Angleterre , prestement ledit mariage
consommé, mectroit ledit royaume en la main de son
filz et l'en revesliroit. Lesquelles requestes oyes et en-
tendues par ledit conseil royal, furent par aucuns
jours mises avant et débatues par diverses opinions.
Mais en la fin , pour les fraudes que on avoit veues en
iceulx Anglois , riens desdictes besongnes ne leur fut
accordé. Et aussi le duc d'Orléans tendoità avoir icelle
fille de France en aliance pour Charles, son premier
filz, comme depuis advint*. Si s'en retournèrent lesdiz
ambaxadeurs en Angleterre tous desplaisans de ce que
1. Le comte de Pembroke.
2. Ce mariyge de la reine Isabelle avec Charles d'Orléans se
célébra à Conipiègne, le 29 juin 1406. Mais le contrat est anté-
'rieur de deux ans. 11 est du 5 août 1404 , et sa confirmation par
le Roi , du même jour.
[1406] D'ENGIIERRAN DE MONSTRELFT. 127
riens n'avoient peu besongner, et tantost après iùt Ja
guerre moult félonne entre les François et les An-
glois.
Et mesmement , messire Clugnet de Brabant , che-
valier de rhostel dudit duc d'Orléans, qui nouvelle-
ment avoit receu l'office de admirai de France* ou
lieu et du consentement messire Regnault de Trie qui
s'en estoit desmis moiennant une grant somme d'ar-
gent qu'il en avoit receu par le pourchas et solicitude
dudit duc d'Orléans, s'en ala à Harfleu, à tout six cens
hommes d'armes aux despens du Roy, auquel lieu il
trouva douze galées toutes prestes pour monter en
mer et mener guerre ausdiz Anglois , et avec ce pour
prendre la possession dudit office. Mais quant il deut
entrer dedens, il lui fut défendu de par le Roy qu'il
n'alast plus avant, et s'en retourna à Paris. Et tantost
après, par le moien dudit duc d'Orléans, espousa la
comtesse de Blois douairière , jadis vefve de feu Loys
conte de Blois, laquelle estoit seur au conte de Namur,
auquel il despleut moult dudit mariage. Et pour tant
que ung sien frère non légitime avoit esté consentant
de traicter icellui mariage, le fist prendre par ses gens
et lui trancher la teste; et par ainsi fist son sang
satisfacion à sa voulenté.
Durant lequel temps, le duc de Berry, qui estoit
capitaine de Paris, traicta tant avecques le Roy et son
conseil, que les Parisiens eurent congié de eulx garnir
d'armeures et autres habillemens de guerre pour eulx
garder et défendre se besoing estoit. Et qui plus est,
leur furent rendues la plus grant partie de leurs ar-
i. Ses lettres de nomination sont du i" avril 1405. (V. S.)
d28 CHRONIQUE [1406]
meures qui estoient ou palais et ou Louvre dès le
temps des malletz de Paris \
CHAPITRE XXVII.
Comment la guerre se meut de rechef entre les ducs de Bar et de Lor-
raine, et des mariages faiz à Compiengne, et dos aliances entre les
ducs d'Orléans et de Bourgongne.
En cest an se esmeut de rechef guerre et dissencion
entre le duc de Bar, d'une part, et le duc de Lorraine,
d'autre. Si fut la cause pour ce que ledit duc de Lor-
raine, à tout grant gent de guerre de ses pays et aliez,
ala asséger très puissamment ung chastel qui estoit
audit duc de Bar et séoit en partie ou royaume de
France , et pour ce , par avant , par le marquis de
Pont , filz audit duc de Bar, avoit esté mis en la main
du Roy, non obstant laquelle mise fut prins du duc
de Lorraine. Et pour ce que ce fut fait à la desplai-
sance du Roy, fut tantost mise sus une très grosse
armée es parties de France, laquelle conduisoit de par
le Roy, messire Clugnet de Brabant, admirai, pour
mener oudit pays de Lorraine contre ledit duc. Mais
en fin aucun traictié se trouva entre icelles parties,
par quoy la dessusdicte armée se desrompi et fut mise
à néants
Et lors, en ces propres jours', vint la royne de
1. En 4382.
2. Pour cette expédition des Français en Lorraine et pour celle
qui va suivre, cf. le Religieux de Saint-Denis {(hron. de Ch. FI,
t. m, p. 369 et 397), qui ne parle i)as ^ Clugnet de Brabant, et
qui de plus diffère beaucoup du récit de Monstrelet.
3. En CCS propres jours. Les fêtes de Conipiègne pour le double
[i406] D'ENGUEÎIRAN DE MONSÏRELET. 429
France et aucuns de ses enfans en la ville de Coni-
piengne , c'est assavoir, Jehan duc de Touraine , et
Ysabel, jadis royne d'Angleterre; et aussi y vindrent
les ducs d'Orléans et de Bourgongne , la duchesse de
Holande, femme au duc Guillaume de Haynnau, et sa
fille nommée Jaqueline de Bavière, le conte Charles
d'Angoulesme , filz premier né du duc d'Orléans , et
plusieurs autres grans seigneurs, lesquelz estoient en
moult grant appareil et bien accompaignez. Et si y
estoit ung légat du saint-siége de Romme, avecques
lui plusieurs évesques , docteurs et gens d'église. Ou-
quel lieu furent faiz et traictiez les mariages : pre-
miers, du duc de Touraine, second filz du roy de
France et de ladicte Jaqueline de Bavière, fille du duc
Guillaume, comte de Haynnau. Et aussi de ladicte
Ysabel royne d'Angleterre et dudit Charles d'Orléans,
laquelle Ysabel estoit cousine germaine d'icellui Char-
les, et si Tavoit levée et tenue sur fons, mais ce non
obstant par dispensacion apostolique fut ledit mariage
parachevé, et pareillement l'autre devant déclairé.
Esquelz jours furent faiz oudit lieu de Compiengne
grandes festes et esbatemens, tant en boires et men-
gers , comme en danses, joustes et autres joieusetez.
Et tantost après lesdictes festes acomplies, la duchesse
de Holande, avec son beau-frère Jehan de Bavière,
print sa fille et Jehan duc de Touraine son mary, et par
le consentement de la Royne, des ducs dessusdiz et de
tout le conseil royal, les mena ou pays de Haynnau au
mariage du duc de Touraine avec Jaqueline de Bavière, et de
Charles d'Orléans avec la reine Isabelle, se célébrèrent à Coin-
piègne le 6 juin 1406.
1 9
430 CHRONIQUE [1406]
Quesnoy-le-Conle , où elle tenoit lors son hostel avec
le duc Guillaume son mary, qui les receut et festia
moult joieusement. El d'autre part, après que grandes
confëdéracions furent faictes entre les ducs d'Orléans
et de Bourgongne et qu'ilz eurent promiz l'un à
l'autre à entretenir bonne fraternité et amour toute
leurs vies, se départit ledit duc d'Orléans et envoia la
dessusdicte Ysabel, fille du Roy, avec son fîlz, à Chas-
teautlîierry; lequel, le Roy, à sa requeste lui avoit
donné *. Et la Roy ne avecques le conseil royal, à tout
son estât, s'en retourna à Paris devers le Roy qui nou-
vellement estoit levé de sa maladie. Et ledit duc de
Bourgongne s'en retourna en son pays d'Artois et de
Flandres avec les siens. Si fist venir des pays de Bour-
gongne six cens combatans pour aler es frontières de
Boulenois et mener guerre aux Anglois. Lesquelz dé-
gastèrent tout le pays d'entour Béthune pour ce que
le conte de Namur n'avoit point voulu souffrir que ses
subgetz paiassent audit duc de Bourgongne ce que le
Roy lui avoit de nouvel accordé à lever sur le pays
d'Artois pour paier les souldoiers desdictes frontières.
Lesquelz subgetz dudit conte de Namur, voyans que
par le non paier auroient plus grant dommage , l'ac-
cordèrent et paièrent sans délay. Et pour ce , se tirè-
rent iceulx gens d'armes hors du pays.
Et adonc vindrent à Paris devers le Roy et les sei-
gneurs de son sang, le conte de Northombreland et le
seigneur de Persiaque , anglois ', lesquelz prièrent et
requirent piteusement au Roy qu'ilz peussent avoir
4. Par lettres du mois de mai 4 400.
2. Le comte de Worthumbçrland et Thomas de Percy.
[4406] D'ENGUï:RRAN de MONSTRELET. -131
aide de gens d'armes pour mener guerre au roy Henry
d'Angleterre. Lesquelz promectoient et vouloient bail-
ler hostages aucuns de leurs amis pour le servir à
tousjours contre ledit roy d'Angleterre , loyaument et
féablement. Mais à brief dire ilz eurent response néga-
tive , et par ainsi ilz s'en retournèrent sans avoir aide
dudit roy, ne de ses François.
Duquel temps, de reclief y eut guerre recommencée
entre les ducs de Bar et de Lorraine. Pour laquelle
cause y fut renvoyé messire Clugnet de Brabant, ad-
mirai de France, à tout grande armée. lesquelz, par
Champaigne, alèrent en Lorraine devant le Nuefchastel
appartenant audit duc de Lorraine. Laquelle ville de
Nuefchastel se rendit tantost en l'obéissance du Roy
par le conseil et voulenté de Ferry de Lorraine, conte
de Vaudemont, frère audit duc. Et avec ce, icellui duc
envoya tantost ses ambaxadeurs à Paris devers le roy
de France , pour lui exposer les besongnes dessus-
dictes*, lesquelz, en fm, firent tant que le Roy fut
content et remanda ses gens d'armes. Lesquelz en
alant et retournant firent grans dommages es pays
où ils passèrent.
Et alors le duc Jehan de Bourgongne et ses deux
frères, avec plusieurs autres grans seigneurs, se tira
en sa ville d'Arras où estoit la duchesse, sa femme, et
ses filles. Auquel lieu vint lost après le conte de Clèves',
qui espousa sa fille nommée Marie ; et lendemain le
conte de Penthièvre en espousa une ', aux quelles
1 . Le Religieux de Saint-Denis dit que le duc de Lorraine allait
jusqu'à craindre une attaque sur Nancy (t. III, p. 398).
2. AdolflV.
3. L'édition de 1572 ajoute : a Laquelle estoit nommée Au-
132 CHRONIQUE [1400]
nopces on fist dedens la ville d'Arras très grant teste
et solennité. Et aucuns jours ensuivans, le duc de
Lembourg et les deux nouveaulx mariez dessusdiz,
après qu'ilz eurent en grant liesse prins congié à icel-
lui duc de Bourgongne et à la duchesse sa femme , se
départirent de là et s'en retournèrent cliascun en son
pays. Et assez tost après, le duc Guillaume, conte de
Haynau, ala à Paris, très honnorablement accompai-
gné de ses Hennuyers. Ouquel lieu il fut receu à grant
liesse du Roy et de la Royne, et généralement de tous
les princes là estans.
Lequel temps durant, fut prononcé et défendu en
plein parlement et par toute la cité de Paris que nul
de quelque estât qu'il feust, ecclésiastique ou séculier,
ne paiast quelque subside au pape Bénédic, ne à ceulx
à lui favorables; et pareillement fut défendu par toutes
les provinces de France. Si estoient lors plusieurs no-
tables clers en icellui royaume en grande perplexité
pour la division de l'Eglise.
CHAPITRE XXVIII.
Comment le duc d'Orléans ala à puissance de par le roy en la duchié
d'Acquitaine '.
Item, en cest an, Loys, duc d'Orléans, par l'ordon-
nance du Roy son frère, se party de Baris pour aler
en la duchié de Guienne faire guerre aux Anglois, et
bine. >» Les Sainte-Marthe et autres l'appellent Jeanne; le P. Ans.,
Isabelle, et il ajoute qu'elle fut mariée en juillet 1406 à Olivier
de Châtillon ou de Blois , dit de Bretagne , comte de Penthièvre.
1. Le nis. Suppl. fr. 93 ajoute : et asséga Bîasve et Burg)' ; les
irapriraés : et assiégea Blaye et Bourg.
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 133
emmena grant nombre de gens d'armes et d'archers
jusques à six mille combatans*. Si se mirent avec lui ,
messire Charles de Labretli^, connestable de France ,
le marquis de Pont, filz au duc de Bar, le conte de
Clermont, Montagu, grant maistre d'ostel du roy de
France et plusieurs autres grans seigneurs qui, tous
ensemble, alèrent mettre le siège devant la cité de
Blaves ^, et très fort la tra veillèrent de leurs engins , et
tant qu'en icellui temps la dame de la ville fist traictié
avec ledit duc , par telle condicion qu'elle lui rendroit
ladicte ville ou cas que la ville de Bourg*, que ledit
duc avoit conclud de asséger, se submectroit à lui. Et
si promist aussi que durant le siège de Bourg elle feroit
délivrer par ses subgetz vivres aux François pour juste
pris. Lequel traictié conclud , ledit duc ala asséger
ladicte ville de Bourg qui estoit très fort garnie de
bonnes gens d'armes anglois et gascons. Si furent
drécez plusieurs engins contre les portes et murailles
par les François, qui fort le dommagèrent. Mais non
obstant lesdiz asségez se défendirent viguereusement.
Durant lequel siège, messire Clugnet de Brabant,
admirai de France, se mit sur la mer^, à tout vingt
1 . «Et en cel an alla le duc d'Orléans au pays de Guyenne
pour faire guerre aux Engloix. Mais il s'en retourna sans rien
faire. i> (Bibl. imp. f. Cord, 16, fol. 329 v«.)
2. Charles d'Albret.
3 Blaye.
4. Bourg sur mer, en Guienne , au confluent de la Dordogne
et de la Garonne , à une lieue de Blaye.
5. On voit d'après le récit du Religieux de Saint-Denis , qui
d'ailleurs ne nomme pas Clugnet de Brabant , que cette expédi-
tion partit du port de la Rochelle , à la demande du duc d'Orléans
et pour rafraichir son armée.
i34 CHRONIQUE [1406]
deux naves chargées de gens d'armes, pour résister
contre le navire duroy d'Angleterre, qui à grant puis-
sance pareillement estoit sur la mer. Lesquelz s'entre-
rencontrèrent très durement, et tant que de chascune
partie en y eut plusieurs mors et navrez. Mais , sans
ce qu'il y eust nulles desdictes parties oultrées, se dé-
partirent l'un de l'autre. Mais les François y perdirent
l'une de leurs nefz, en laquelle estoit Lyonnet de Bra-
quemont, Amé de Saint-Martin et plusieurs autres, qui
estoient au duc d'Orléans , lesquelz , par les Anglois
furent menez en la cité de Bordeaulx. Et lesdiz Fran-
çois, c'estassavoir, messire Clugnet, admirai de France,
messire Guillaume de Villaines, capitaine de la Ro-
chelle, messire Charles de Savoisi et les autres, retour-
nèrent devers Bourcq et racomptèrent au duc d'Or-
léans l'aventure qu'ilz avoient eue sur mer. Lequel
duc , après ce qu'il eut esté environ trois mois audit
siège , voiant la force d'icelle ville et aussi la mésaise
et mortalité qui estoit en son ost , print conclusion
avec ses capitaines , et s'en retourna à Paris, donnant
congié à ses gens d'armes. Pour lequel retour, le
peuple de France et aussi plusieurs nobles , murmurè-
rent contre luir, pour tant qu'à cause de celle armée
on avoit par tout le royaume levé une grande taille *.
1 . Le Religieux de Saint-Denis , dans son récit de cette expé-
dition du duc d'Orléans en Guienne , se montre suivant son habi-
tude , très-hostile au prince et se complaît à énumérer ses fautes.
(Voy. Chr. de Ch. VI ^ t. 1!I, 451.)
[UOG] D'KNGUERRAIV DE MONSTRELET. 138
CHAPITRE XXIX.
Comment le duc Jehan de Bourgongne eut licence du Roy et de son
grant conseil d'assembler gens de guerre pour aler mectre le siège
devant la ville de Calais.
Item, durant le temps que le duc d'Orléans fist le
voiage dessusdit en la duchié de Guienne , ala le duc
Jehan de Bourgongne devers le Roy , et traicta tant
devers lui et son grant conseil, qu'il eut congié et li-
cence d'assembler gens par tous ses pays à l' environ,
pour mectre le siège devant la ville de Calais. Et lui
fut promis de par le Roy, qu'il auroit aide de gens de
guerre et de finance la plus grande qu'on pourroit finer
par tout le royaume. Après laquelle conclusion il s'en
retourna en sa conté de Flandres et manda par tout
gens d'armes à venir devers lui entour Saint-Omer. Et
avec ce , fist faire plusieurs habillemens de guerre , et
par espécial , en la forest de Baulef fist édifier deux
grandes bastilles prestes pour mener et conduire de-
vant icelle ville de Calais. Et aussi , en autres lieux ,
furent faiz plusieurs fondreffles , bricoles et eschèles.
Et d'autre part , le Roy fist assembler de tous ses pays
très grant multitude de combatans , lesquelz , comme
les autres, se tirèrent tous devers Saint-Omer, en fai-
sant sur icellui pays plusieurs maulx. Et entre les
autres y avoit de quatre à cinq cens Genevois, dont
la plus grant partie estoient arbalestriers alans de pié.
Et quant ilz furent tous venus ou pays environ Saint-
Omer, comme dit est, il fut trouvé qu'ilz povoient
bien estre environ six mille bacinets , trois mille ar-
chers et quinze cens arbalestriers , tous gens d'eslite ,
13(> CHRONIQUE [1400]
sans ceulx de pie des marches vers Flandres , Cassel et
autres lieux , dont il y avoit grant nombre. Et y avoit
aussi grant cjuantité de cbarroy, canons , bombardes ,
artillerie, vivres et autres besongnes neccessaires à
guerre. Mais non obstant que au pourcbas d'icellui
duc de Bourgongne toutes les préparacions dessus-
dictes feussent faictes et apprestées par la licence du
Roy et de son grant conseil , comme dit est , et que
les monstres se dévoient faire pour partir assez brief-
ment, vindrent devers le duc de Bourgongne et les
autres, certains messages qui apportèrent lectres de
par le roy de France par lesquelles il leur mandoit et
dëfendoit qu'ilz n'alassent plus avant en icellui exer-
cice ou avmée. Lesquelles lectres receues dudit duc,
il assembla son conseil , auxquelz il remonstra de
cuer dolent la défense et commandement que lui fai-
soit ledit Roy, disant que ce lui estoit grant honte et
confusion de rompre et départir une si notable com-
paignie qu'il avoit là assemblée, sans riens faire. Néant-
moins, les seigneurs là estans, considérans qu'il faloit
acomplir le commandement et ordonnance du Roy et
de son grant conseil , conclurent de rompre icellui
voyage, et retournèrent, à tout leurs gens d'armes,
en leur pays. Car le Roy avoit escript pareillement au
conte Waleran de Saint-Pol , au maistre des arbales-
triers , et à plusieurs autres grans seigneurs , qu'ilz se
gardassent bien, sur quanqu'ilz doubtoient à encourir
son indignacion, qu'ilz n'alassent plus avant en icellui
voiage. Et fut icelle départie, la nuit Saint-Martin
d'iver^ Toutesfoiz le duc de Bourgongne jura grant
1. U" nuit du 11 au 12 novembre 1406.
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 137
serement , présent plusieurs de ses gens , que dedens
le mois de mars ensuivant il retourneroit en la ville de
Saint-Omer, à tout grant puissance de gens d'armes,
et de là s'en yroit sur lesdiz Anglois des frontières de
Boulenois les mectre en obéissance , ou il mourroit en
la peine. Après lesquelles besongnes , icellui duc se
parti de la ville de Saint-Omer, et toutes ses gens
d'armes s'en retournèrent chascun en son pays. Pour
lequel département, ceulx des pays des frontières de
Boulenois et de Picardie firent grant murmure contre
le conseil du Roy, et aussi contre ceulx qui avoient
esmeu ceste armée, et non pas sans cause. Car pour
la grande multitude de celle assemblée avoient moult
traveillé les pays. Et lors, messire Guillaume de Vienne,
seigneur de Saint-George , qui estoit capitaine de Pi-
cardie , rendit ledit office en la main du duc Jehan de
Bourgongne; ouquel office il establit le seigneur de
Croy. Et adonc fut mis très grant nombre de l'artil-
lerie du Roy ou chastel de Saint-Remy , en espérance
de les reprendre en la saison ensuivant. Et après, ledit
duc de Bourgongne, par Hesdin, où estoit la duchesse
sa femme , s'en ala à Douay, et là oy certaines nou-
velles que la duchesse de Brabant estoit alée de vie à
trespas. Si estoit très desplaisant du département qu'il
lui avoit convenu faire de son entreprinse de Calais ,
et pour ceste cause avoit en suspicion et en grant hayne
plusieurs des principaulx officiers du Roy, et par espé-
cial le duc d'Orléans, pour ce qu'on l'avoit informé
que par son moien ceste roupture avoit esté faicte. Si
eust, audit lieu de Douay, grans consaulx avec plu-
sieurs des nobles de son pays sur ceste matière. Ou-
quel conseil fut conclu d qu'il s'en yroit à Paris devers
UH CHRONIQUE [1406]
le Roy, pour impétrer de parfurnir son intencion au
mars ensuivant. Lequel voyage de Paris il fist assez
hastivement, et y ala très grandement acompaigné. Et
fîst plainte au Roy, au duc de Berry et à plusieurs
autres du grant conseil , des besongnes dessusdictes ,
en remonstrant qu'on lui avoit fait très grant honte et
dommage de lui avoir ordonné et fait faire une si
puissante et grande assemblée pour riens faire. Néant-
moins , pour ceste foiz fut appaisé assez doulcement ,
tant du Roy comme des autres seigneurs. Et lui furent
remonstrez plusieurs poins pour quoy il estoit de nec-
cessité et prouffitable d'avoir ainsi fait. Et tant , que ,
en fin, tellement quellement, il monstra semblant
d'estre assez content. Car on lui donna espérance que
au plus brief que le Roy pourroit bonnement , la be-
songne se parferoit*.
i. Voici comment la chronique {Cord, 46) raconte les mêmes
faits, ff En ce! an meisme fist le duc de Bourgoigne une grande et
noble assemblée de gens d'armes environ Saint-Omer, et fist car-
penter grant foison d'engiens et habillemens de guerre pour assé-
gier la ville de Calaix ; et furent tous ordonnez et banyères des-
ployez pour aller mectre ledit siège, et estoient les processions
faictez par les bonnes villes de Piccardie et de Flandres. Mais par
mandement très espécial du roy de France il convint laissier la-
dicte emprise. Et fu commune renommée que le duc d'Orléans
fut cause de ladicte deffence. Dont le duc de Bourgoigne fu très
dolent , et recommença la guerre et la hayne plus grande que
oncques mais. Et retourna ledit de Bourgoigne à Paris, avoec luy
ses deux frères, lesquelz y menoient très grand puissance de gens.
Et y fut révesque de Liège à belle compaignie , lequel évesque
estoit frères au conte de Haynau et à la femme du duc de Bour-
goigne. Et furent un jour en armes et en cottes d'armes dedens
la ville de Paris pour aller combattre ledit duc d'Orléans qui estoit
au bois de Vissaine, et que on disoit venir à Paris. Mais par le
moien du roy Loys et des ducqs de Berry et de Bourbon la chose
[1406] U'ENGCERRAN DE MONSTRELFX 13»
CHAPITRE XXX.
Comment les prélats et gens d'église du royaume de France furent mandez
à Paris poui- l'union de saincte Eglise'.
En ce temps , furent de par le Roy mandez à venir
à Paris tous les arcevesques, ëvesques, abbez et autres
notables et sages personnes ecclésiastiques de toutes
les parties du royaume de France et du Daulphiné, a
fin d^ avoir advis ensemble avec le grant conseil du Roy
pour l'union de toute l'Eglise universelle. Lesquelz
venus , ou au moins la plus grant partie , pour ce que
le Roy n'estoit point en bonne santé , fut faicte une
procession générale et dicte une messe solennelle du
Saint-Esperit en la chapelle royale du palais , et fut
célébrée par l'arcevesque de Reims. Et lendemain, se
assembla le conseil au palais , ouquel lieu estoit pour
représenter la personne du Roy, le duc de Guienne,
daulphin de Viennois. Si estoient avecqueslui les ducs
de Rerry, de Rourgongne et de Rourbon, accompaigné
de plusieurs autres nobles hommes. Et pour com-
mencer la matière, ung cordelier, très sage docteur
en théologie de par l'Université de Paris, leur proposa
fu appaisié , et ne partirent point de Paris. Dont ledit duc de
Bourgoigne fu moult dolent , car il savoit certainement que ledit
duc d'Orléans ne tachoit que à lui destruire et faire morir. » (Bibl.
imp. F' Cord. 16, fol. 329 v.)
1. Il s'agit ici du XLVP concile de Paris. Il s'ouvrit le H no-
vembre 1406 et se termina le 10 janvier suivant. On y décréta la
soustraction de la France à l'obédience du pape Benoît XIII. Ce
qui fut confirmé par des lettres patentes de Charles VI , datées du
18 février 1406 (V. S.) Le Religieux de Saint-Denis les donne en
entier (t. III, p. 473).
140 CHRONIQUE [1406]
les fais pour quoy ceste assemblée estoit faicte, en re-
monstrant bien auctentiquement et notablement com-
ment l'Eglise universelle avoit par très long temps
esté , et encores estoit en très grande perplexité par
le discord des deux papes contendans à la papalité ,
disant en oultre , qu'il estoit neccessité de y mectre
briefve provision , ou autrement en pourroit estre la-
dicte Eglise en grande dérision et destruction.
En après, lendemain du jour saint Eloy^, le Roy,
qui avoit recouvré santé , fut en personne oudit con-
seil , et avecques lui les princes dessusnommez , et fut
assis ou siège royal, ouquel lieu il promist faire et
entretenir ce qui seroit délibéré et conclud par la
court de parlement. Et depuis, aucuns jours ensui-
vans , fut prononcé et publié par toutes les parties du
royaume de France et ou Daulpbiné, que tous les
bénéfices ecclésiastiques , tant dignitez comme autres ,
de là en avant , ne feussent donnez de par les deux
contendans dessusdiz, et avecques ce, que les finances
qui estoient accoustumées d'estre portées en la Cham-
bre apostolique ne feussent plus paiées; ains seroient
iceulx bénéfices donnez et conférez par les esleuz sou-
verains et par les patrons ordinaires, ainsi comme
jadis avoit esté fait paravant les réservacions et con-
stitucions faictes par le pape Clément , VP de ce nom.
1 . Le 2 décembre.
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. lH
CHAPITRE XXXI.
Comment les Liégois déboutèrent Jehan de Bavière leur évesque , pour
ce qu'il ne vouloit estre ordonné pour consacrer et faire l'office de
l'Eglise'.
Item, en ceste saison, Jehan de Bavière , autrement
dit San s- Pitié , évesque de Liège , frère germain au
duc Guillaume , conte de Haynnau , pour ce que nul-
lement ne vouloit estre promeu à ordres sacrés, jà
soit ce que ou temps passé eust promis et juré aux
Liègois de l'estre , pour ceste cause fut débouté de
ladicte éveschié , et en son lieu prindrent à seigneur
et évesque le fîlz du seigneur de Pierelles % natif de
Brabant , lequel avoit dix-huit ans ou environ , et
estoit chanoine de Saint-Lambert de Liège. Et avec ce,
firent iceulx Liégois, dudit seigneur de Pierelles , père
dudit évesque , leur principal gouverneur et capitaine
de tout le pays de Liège. Car paravant, le dessusdit
Jehan de Bavière avoit promis à mectre et résigner
sondit éveschié en la main dudit nouvel évesque. Et
de ce scavoient parler et avoient esté ausdictes pro-
messes, Anthoine, duc de Brabant, et Waleran, conte
de Saint-Pol, et plusieurs autres nobles personnes.
Lesquelles promesses il ne voulut point entretenir. Et
pour ce , en partie par la séduction dudit seigneur de
Pierelles, s'eslevèrent du tout et esmeurent lesdiz Lié-
gois contre ledit Jehan de Bavière , en prenant nou-
i . M Pour che qu'il ne vouloit estre promeux et consacrés à
Pestât de l'Eglise, comme promis l'avoit. » (Ms. Suppl. fr. 93.)
2. Il s'appelait Thierri de Horn et était fils de Henri, seigneur de
Pierwelz ou Ferwes. {Note de du Cange.)
U2 CHRONIQUE [1406]
vel seigneur. Lequel de Bavière , voiant la rébellion
d'iceulx , fut très mal content , et les print en grande
indignacion. Et de fait, mist en la ville de Buillon et
autres fortresses à lui appartenans , très grande garni-
son de gens d'armes, ausquelz il charga dommager
icellui pays de Liège. Et puis s'en ala ou pays de
Haynnau, vers son frère le conte Guillaume, pour avoir
secours de gens d'armes. Et ce pendant, les communes
du pays de Liège firent grandes assemblées et s'en
alèrent devers la ville de Buillon*, laquelle, avec le
chastel, ilz prindrent d'assault, et mirent à mort ceulx
qui dedens estoient. Et pareillement Jehan de Ba-
vière, à tout quatre cens combatans entra ou pays
vers Tuing% et ardit plusieurs villages et maisons, et
ramena très grans proies ou pays de Haynnau. Et
tantost après lesdiz Liégois entrèrent à grant puissance
oudit pays de Hayimau, et ruèrent jus la tour de Mo-
reaumez^ et ardirent la ville. Et de là, s'en alèrent en
la ville de Barbençon et en plusieurs autres lieux ap-
partenans aux chevaliers et escuiers dudit pays de
Haynnau qui avoient esté en leur pays , lesquelles ilz
pillèrent, et y boutèrent les feux en aucuns, en tout
degastant par feu et par espèe. Durant lequel temps
les Hennuyers s'assemblèrent pour les rebouter, mais
ils estoient si puissans, qu'ilz s'en retournèrent en
leur pays sans quelque perte qui face à escripre. Et
par ainsi fut la guerre d'entre lesdictes parties du tout
esmeue , et se fortifièrent l'un contre l'autre chascun
i . Bouillon.
2. Thuin.
3. Moreaumez? Peut-être Maubeuge, en Kainaut, assez près
de Barbenton.
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. Ua
endroit soy au plus diligemment que faire le peurent.
Et mesmement lesdiz Liégois envoièrent devers le pape
leurs ambaxadeurs, remonstrer Testât dudit Jehan de
Bavière, et comment nullement ne vouloit condes-
cendre à estre consacré ainsi que promis Tavoit, en
requérant qu'il feust desmis par l'auctorité aposto-
lique , et en son lieu voulsist con fermer le filz du sei-
gneur de Pierelles , qui de nouvel estoit esleu. Lequel
pape ne leur volt point accorder leur requeste , pour
ce qu'il estoit souffisamment informé que autrefoiz
iceulx Liégois par meure délibéracion avoient donné
un jour préfîx audit Jehan de Bavière dedens lequel il
devoit estre sacré, lequel n'estoit pas encores passé.
Et pour ceste cause , sans riens obtenir, iceulx am-
baxadeurs s'en retournèrent oudit pays de Liège de-
vers ceulx qui les avoient envoiez. Lesquelz furent
moult indignez contre ledit pape Grégoire^ pour ce
qu'il ne leur avoit accordé leur requeste. Si conclurent
de rechef, d'envoier à son adversaire le pape Béné-
dic ^, et de fait y envoièrent leurs ambaxadeurs. Les-
quelz furent bénignement receuz d'icellui Bénédic , et
leur conferma et accorda toutes leurs requestes en
baillant à eulx ses bulles de ladicte confirmacion. Si
s'en retournèrent joieusement , à tout icelles , et leur
sembla qu'ilz avoient très bien besongné.
1 . Grégoire XII.
i. Benoît Xm.
144 CHRONIQUE [140C]
CHAPITRE XXXII.
Comment Anthoine , duc de Lembourc , eut la possession de la ducliié
de Brabant et depuis de la ville de ïrect, à la desplaisance des
Liégois.
Item , Anthoine , duc de Lembourch, frère germain
du duc de Bourgongne , après la mort de la duchesse
de Brabant dessus déclairèe , succéda à ladite duchié
et à toutes les appartenances. Et tous les Brabançons,
tant gens d'èghse comme les nobles, excepté ceulx du
Trect * lui firent hommage en lui promectant comme à
leur doiturier seigneur, foy et loyaulté. Et après qu'il
eut prinse la possession d'icellui duchié , octroia sa
conté de Rethel à Phelippe , conte de Nevers , son
mainsné frère, et du consentement de son frère ainsné,
le duc Jehan de Bourgongne, et aussi en acomplissant
les testamens et derrenière voulenté de leur père et
mère ; laquelle conté ledit Phelippe receut agréable-
ment. En oultre , la moitié de la ville du Trect estoit
de la duchié de Brabant , et l'autre partie à l'évesque
de Liège, et ne dévoient faire serement que à l'un
d'iceulx seulement , comme ilz disoienl , c'estassavoir
au premier entrant. Et pour ce que autrefoiz avoient
fait ledit serement à Jehan de Bavière, furent refusans
de le faire au duc de Brabant. Duquel refus icellui
duc ne fut pas bien content, et conclud avec ceulx de
son conseil de les contraindre par force de guerre , et
manda gens d'armes à venir à lui de plusieurs pays.
Entre lesquelz y vindrent , son frère , le conte de Ne-
J . Du Trect. Maéstricht ( Trajcctum ad Mosam)^
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 445
vers, les contes de Saint-Pol et de Namur, les seigneurs
de Saint-George et de Croy, de par le duc de Bour-
gongne , avec plusieurs autres en très grant nombre.
Pareillement y en\^oièrent le roy Loys de Cécile et le
duc de Berry. Finablement , après qu'il eut assemble
très grant compaignie de gens d'armes de plusieurs
pays , il se parti de Brabant avec les nobles du pays
et grant foison de communes et de charroy et habille-
ment de guerre , et print son chemin vers ladicte ville
de Trect. Mais en passant parmy la terre de Liège et
es frontières d'environ , il y eut plusieurs Liégois qui
s'assemblèrent en grant nombre et firent plusieurs em-
peschemens à son ost en dérompant tous les passages,
en partie pour l'amour de ce qu'ils sçav oient icellui
duc de Brabant estre de affinité audit Jehan de Ba-
vière , leur adversaire. Et tant continuèrent en icelles
assemblées, qu'ilz se trouvèrent bien vingt mille hom-
mes armez avec leur nouvel évesque , et se mirent en
bataille rengée contre le duc de Brabant, pour garder
leurs seigneuries de dommage. Et vouloient à toute
fin mener leur dit nouvel évesque en ladicte ville de
Trect, à main armée, voulans qu'il entrast avec ledit
duc comme vray évesque et qu il y feust reçeu comme
seigneur. Toutesfoiz celle assemblée se départi sans
effusion de sang d'une partie ne d'autre. Et ce pen-
dant, ledit duc de Brabant fist traicter secrètement
avec ceulx du Trect , tellement qu'ilz furent contens
de le recevoir à seigneur, et en fin le receurent et lui
promirent et jurèrent à entretenir foy et loyaulté. Et
après se parti de là et s'en retourna en son pays; si
donna congié à toutes ses gens d'armes. Et quant ce
fut venu à la congnoissance desdiz Liégeois , ilz requi-
1 10
ikt CHRONIQUE [1406]
reiit hastivement à ceulx du Trect que ainsi qu'ilz
avoient juré au duc de Brabant , ilz jurassent à leur
nou\el évesque qui estoit leur droiturier seigneur. La-
quelle requeste ne leur fut point accordée , mais leur
fut respondu qu'ilz avoient autrefoiz fait serenient à
Jehan de Bavière et lui receu comme seigneur, et que
autre serement ne feroient. Pour laquelle response les
dessusdiz Liégois, avec leur capitaine et leur nouvel
évesque, furent très indignez contre eulx, et se dispo-
sèrent à toute puissance pour leur mener guerre et
aussi pour les asséger, comme cy-après sera plus à
plain déclairé.
"^ CHAPITRE XXXIII.
Comment les ambaxadeurs du pape Grégoire vindrent à Paris devers le
le Roy et l'Université ; portaus bulles d'icellui pape ; et la copie
d'icelles.
En après, les ambaxadeurs du pape Grégoire roum-
main*, avec bulles quils apportèrent dudit pape,
vindrent en ce temps à Paris devers le Roy et l'Uni-
versité en leur disant, comme en ladicte bulle estoit
contenu , ledit pape estre prest et appareillé de céder
pour Funion de ladicte Eglise universelle, et faire tout
ce qu'il sembleroit au Roy et à ladicte Université ex-
pédient pour mieulx et plus tost parvenir à ladicte
union de l'Eglise, moyennant que Béuédict', son ad-
1. Ange Corrario, Vénitien, cardinal prêtre du titre de Saint-
Marc, élu pape le 2 décembre 1406, sous le nom de Grégoire XII.
Monstrelet l'appelle pape roummain^ pour le distinguer tie Be-
noît XIII , successeur des papes d'Avignon.
i. Benoit XIII.
[1400] D'ENGUtRRAN DE MONSTRELF. I . \U1
versaire, vouldroit céder pareilh^nient. Si furenl losdiz
amhaxadrurs, avoc loiirs l)ulles, du Hoy et de son
conseil très joieusement receuz. De laquelle bulle la
teneur s'ensuit :
« Grégoire, évesque, serf des seri/ de Hieu, à mes
filz de r Université et de l'Eslude de Paris, salul et
bénédiction apostolique. Nous nous sommes plus pré-
parez, noz amez filz, à voslre univereilé escripre pour
ce que vous , encontre la qualité et malice du temps ,
par estude fréquente à voies oportunes de céder à
scisme, vous avez condescencion pileuse donnée, la-
quelle, se n^estoit pour les mauvais, point n'estoit de
neccessité de prendre. Et pour tant, par ceste mesmes
raison , par la miséricorde de Dieu le Tout-puissant ,
nous verrez afl'ectez. Car Innocent, pape VU*, nostre
prédécesseur de recordacion envieuse, de ce siècle fut
esté par un samedi vi* jour de novembre*. Nous,
vénérables frères de la saincte Eglise rommaine cardi-
naulx, du nombre des(|uelz nous estions lors, la grâce
du Saint Esperil appcilée , ou palais apostolixjue à
Saint Pierre, pour 1 élection du pape rommain, à
venir en conclave feussent entrez, moult de choses
diverses par plusieurs jours furent traictées, tant <|u'en
la fin , nous , qui estions prestrc cardinal du lillre de
Saint Marc, d'une mesme voulenté leurs yeulx à nous
adrecèrent , et d'une concorde tous ensemble nous
esleurent éves(|ue de l\(>nune. Le(|uel fès' à prendre ,
pour l'imbécililé de nous , très grandement nous crai-
gnions, louteloiz , l'espérance mise en celuy <[ui l'ait
1. De l'an 1406.
2. Lequrl fcs à prendre^ fardeau , comme plus loin fais.
4 48 CHRONIQUE [1406]
choses merveilleuses, ce fais sur noz espaules meisnies,
non mie de nostre vertu , mais de la vertu de Dieu ,
duquel la chose est faicte nous sommes confiez. Nous
donques , l'office pastoral receu, non mie pour nostre
prouffît mais pour l'onneur de Dieu et utilité publique,
à ce , devant toutes choses , tournons nostre courage
à fin que ceste briseure venimeuse, laquelle par si
long temps le peuple chrestien a failli , à vivre et à
rëintëgracion nous le ramenions. Sur laquelle chose
et grande grâce à nous de là hault nous espérons estie
donnée , que ce que nous désirons et convoitons à
effect sera démené. Et soit à tous notoire, que le cou-
rage de nostre propos à ce si est incliné , non mie à
nostre droit , lequel est très bel à ensuir toute affec-
tion et aussi fait de droit, tant qu'en nous raisonnable-
ment estre pourra, que l'union des chrestiens, très
agréable, en nulle manière du monde empescher, afin
que la sacrée saincte Église, qui tant a de misère, ne
soit submise. Et de tant que noz drois sont plus fermes
et plus certains, moins nous doubtons, et tant plus
joieusement pour le paix des chrestiens le voulons
oster. Car au droit il ne loist pas toujours soy incliner,
mais on doit tousjours avoir raiion du temps et de
l'utilité. Et pour ce, toute contencion ostée , à nostre
adversaire jà avons escript, afin que à paix et à union
il nous ensuive , en nous offrant estre appareillé à
cession de droit et à la renonciacion de la papalité du
tout par nous estre faicte , moiennant que nostre ad-
versaire , ou son successeur quel qu'il soit , face pa-
reillement : c'estassavoir qu'il renonce à la papalité.
Et aussi que ceulx qui à nostredit adversaire , pour
estre cardinaulx, se sont ingérez, vueillent convenir et
[1406J D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 449
concorder avec nostre collège, afin que de ce que uug
pape rommain seul, une élection canonique, s'ensuive.
Laquelle offre, afin qu'elle feust et soit faicte plus
seure, nous avons juré, promis et voué devant nostre
élection par ce mesmes lien estre de fait acomplie avec
tous noz vénérables frères cardinaulx de ceste mesme
Église, ou cas que aucun de nous à pape seroit esleu.
Et puis après ceste assumpcion, et à lui, à Constance,
plus ferme avons juré , voué et promis , et ratifié noz
orateurs aussi, hastivement de nous envoler qui de
lieu ydoine et secret avec eulx doivent disposer pour
ceste union faire. Vous donques, tresamé filz, à ce de
toute vostre force vous veuillez exposer et nous aider
à ceste œuvre parfurnir, afin que l'Église de ceste ma-
ladie langoreuse ne soit plus traveillée, lui faisons par
affection aide salutaire. Donné à Romme , à Saint-
Pierre, le xf jour de décembre , l'an mil quatre cens
et six. »
En oultre, après ce que lesdiz ambaxadeurs du pape
Grégoire eurent bien et à point remonstré tout Testât
de leur ambaxade, et offert que ledit pape estoit prest
de céder, comme dit est dessus, et qu'ilz eurent à
Paris esté receuz honorablement , et aussi qu'on leur
eut promis d'envoier devers le pape Bénédict, ilz se
départirent et retournèrent devers leur maistre et sei-
gneur. Et environ la Chandeleur ensuivant, le roy de
France et l'Université de Paris , par la délibéracion
des prélats , du clergié et du conseil , envolèrent cer-
tains ambaxadeurs devers le pape Bénédict , c'estassa-
voir le patriarche d'Alixandre \ qui lors estoit oudit
1 . Simon de Cramaut.
450 CHRONIQUE [1406]
lieu de Paris, les évesques de Cambray et de Beauvais,
Tabbé de Saint-Denis , l'abbé du Mont Saint-Michel ,
le seigneur de Corroville, maistre Jehan Toussaint,
secrétaire du Roy, et autres docteurs de l'Université,
avec plusieurs autres notables personnes. Lesquelz
tous ensemble prindrent leur chemin à aler à Mar-
seille, où lors se tenoit ledit pape Bénédict avec aucuns
cardinaulx qui lui estoient favorables. Et avoient
iceulx ambaxadeurs charge de lui remonstrer amiable-
ment comment son adversaire se offroit de céder pour
l'union de l'Eglise. Et mesmement , ou cas qu'il n'y
vouldroit entendre , lui sommer et intimer que tout
le royaume de France généralement, le Daulphiné, et
plusieurs autres pays des chrestiens, feroient substrac-
tion à rencontre de lui , et plus ne obéiroient à ses
bulles ne autres édictz apostoliques ; et pareillement
le feroient à sondit adversaire, ou cas qu'il ne voul-
droit entretenir ce que par sesdiz ambaxadeurs avoit
fait savoir au roy de France et à l'Université de Paris.
Lesquelz ambaxadeurs dessusdiz venus jusques au lieu
de Marseille, furent assez bénignement receuz d'icellui
Bénédict et desdiz cardinaulx. Néantmoins , quant ilz
eurent exposé le fait de leurdicte ambaxade, et remon-
stré tout au long ce pour quoy ilz estoient venus , le
pape leur dist de sa bouche qu'ilz auroient response
dedens briefz jours ensuivans. Et ce pendant ne mist
point en oubli qu'on le menaçoit de faire substraction
à rencontre de lui , et pour y pourveoir, sans ce que
nulz de ses cardinaulx en sceussent riens, fist une
constitucion sur grandes peines durant à perpétuité ,
à rencontre de ceulx qui se substrairoient de son obé-
dience et de ses successeurs. Laquelle constitucion il
[1406] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. i51
envoya à Paris devers le Roy et F Université par son
messager. Dont on fut moult esmerveillé. Et après
qu'il eut fait response à iceulx ambaxadeurs devant
ditz , non pas telle qu'ilz désiroient , mais assez con-
traire, ilz s'en retournèrent par plusieurs journées en
la cité de Paris , très indignez d'icellui pape. Et là ,
racontèrent ce qu'ilz avoient trouvé. Mais ledit pa-
triarche demoura audit lieu de Marseille , sur inten-
cion de incliner ledit Bénédict à céder et à venir à
une seule union de l'universelle Église , ainsi que l'of-
froit son adversaire.
DE L'AIV MCCCCVn.
[Du 27 mars 1407 au 13 avril 1408.]
CHAPITRE XXXIV.
Comment le duc Loys d'Orléans eut la duchié d'Acquitaine. Des trêves
entre les deux royaumes de France et d'Angleterre * .
Au commencement de cest an , le duc Loys d'Or-
léans , estant à Paris , par certains moiens que long-
1 . <t Et comment le prince Gales , ainsné filz du roy d'Angle-
terre , ala en Escosse pour faire guerre , » ajoute ici notre manu-
scrit. Mais cette seconde partie de la rubrique forme dans le Ms.
Suppl. fr. 93 et dans les imprimés, le litre d'un xxxv* chapitre
qui commence par les mots : Or est vérité, etc., que nous inter-
calons en son lieu afin de maintenir la concordance dans les nu-
méros des chapitres , entre notre édition et les précédentes.
i52 CHRONIQUE [1407]
temps paravant avoit quis , fist tant que le roy de
France , son seigneur et frère , lui donna la duchié
d'Acquitaine, laquelle de longtemps paravant il avoit
désirée et contendu d'avoir.
Et en ce mesme temps furent faictes trêves entre les
roys de France et d'Angleterre , par temps seulement,
et furent publiées es lieux acoustumez jusques à ung
an ensuivant. Pour lesquelles, ceulx de la conté de
Flandres furent fort resjoys, pour ce que par le moien
d'icelles leur sembloit que leur marchandise s'en con-
duiroit plus seurement. Et lors vindrent à Paris les
ambaxadeurs du roy d'Angleterre, entre lesquelz estoit
le principal , messire Thomas Erpinion^ avecques lui
ung arcediacre et plusieurs autres nobles , lesquelz
conduisoit Casin d'Escrevillers ^ Ej; requirent au Roy
d'avoir en mariage une sienne fille qui estoit religieuse
à Poissy^, pour le prince de Gales, premier filz du roy
d'Angleterre* Mais , pour ce qu'ilz faisoient trop ex-
cessives demandes avec icelle fille , s'en retournèrent
en Angleterre sans riens besongner. Et les reconduist
jusques à Boulogne sur mer, le seigneur de Hangest,
qui par le Roy fust tantost après , pour ses mérites ,
constitué maistre des arbalestriers de France.
4 . Tasin de Servillers (Vér.).
2. C'est Marie de France, née le 22 août 1392 ; elle fut mise
au couvent de Poissy le jour de la Nativité de la Vierge 1397, et
prit le voile le jour de la Trinité 1407.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 183
CHAPITRE XXXV.
Comment le prince de Gales , ainsné fîlz du roy d'Angleterre , ala en
Ecosse pour faire guerre.
Or est-il vérité qu'en ceste saison , environ la Tous-
saint, le prince de Gales, premier filz du roy Henry
d'Angleterre ', fist assemblée de six mille hommes
d'armes, et de six mille archers. Entre lesquelz estoient
avec lui pour le conduire ses deux oncles, c'estassavoir
le duc d'Yorq et le conte Durset', les seigneurs de
Mortemer, de Beaumont, de Roz et de Cornouaille
avecques plusieurs autres nobles hommes, qui tous
ensemble se tirèrent vers le pays d'Escoce, pour ce
principalement que les Escossois avoient naguères
rompu les trêves entre les deux royaumes, et fait grans
dommages par feu et par espée en la duchié de Len-
clastre et es pays d'entour Rosebourg. Et tant chevau-
chèrent qu'ilz entrèrent à puissance ou pays d'Escoce
et y firent très grant dommage , car lesdiz Escossois
ne furent point advertis de leur venue jusques à ce
qu'ils furent entrez oudit pays. Et quant les nouvelles
furent espandues et venues à la congnoissance du roy
d'Escoce ^, qui estoit en sa principale cité ou milieu
i . Henri , plus tard Henri V, fils aîné de Henri IV, roi d'An-
gleterre et de Marie Bohun, fille du comte deHereford, sa pre-
mière femme.
2 . Jean de Beaufort, comte de Dorset et de Sommerset.
3. Si cette expédition des Anglais contre l'Ecosse est bien de
l'an 1407, comme le dit notre chroniqueur, il faut entendre par
les mots roy d'Escoce ^ le duc d'Albany, gouverneur d'Ecosse, car
i54 CHRONIQUE [1407]
de son royaume, il manda hastivement tous ses princes
et assembla en briefz jours très grant puissance soubz
la conduite des contes de Douglas et de Bouquans,
avec son connestable , vers la marcbe où estoient les-
diz Anglois , pour eulx rencontrer, et combatre s'ilz y
veoient leur avantage. Mais quant ilz furent à six lieues
près , ilz furent advertis que iceulx Anglois estoient
trop puissans pour eulx , et pour tant , fut par eulx
advisè ung autre moien, c'estassavoir qu'ilz envolèrent
certains messages ambaxadeurs devers le prince de
Gales et son conseil , lesquelz , en conclusion , traic-
tèrent tellement que les trêves furent reconfermées
entre icelles parties pour ung an ensuivant. Et par
ainsi le dessusdit prince de Gales , après qu'il eut fait
plusieurs dommages ou pays d'Escoce, il s'en retourna
en Angleterre. Et pareillement, les Escoçois rompi-
rent leur armée.
CHAPITRE XXXVI.
Comment le duc Loys d'Orléans, frère du roy Charles, fut mis à mort
piteusement dedens la cité de Paris.
En ces mesmes jours advint en la ville de Paris la
plus doloreuse et piteuse adventure que en long temps
par avant fut advenue ou très chrestien royaume de
France , pour la mort d'un seul homme. A l'occasion
de laquelle , le Roy, tous les princes de son sang et
généralement tous son royaume, eurent moult à souf-
Robert III était mort à cette époque, peu après le 6 avril 1406,
suivant VJrt de vêri/îer les dates , et le 4 6 des calendes d'avril
[M mars) 1406, d'après Buchanan. Rer, Scotic. historia (p. 344).
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 15»
frir et furent en grant division Tnn contre l'autre par
très longue espace , et tant que icellui royaume en fut
moult désolé et apovry, comme cy-après pourra plus
pleinement estre veu par la déclaracion qui mise sera
en ce présent livre. C'estassavoir pour la mort du duc
Loys d'Orléans , seul frère germain du roy de France,
Charles le Bien-Aymé , VP de ce nom. Lequel duc ,
estant dans la dessusdicte ville de Paris [fut] , par ung
merquedi , le jour de Saint Clément pape et martir \
mis à mort piteusement environ sept heures du soir.
Et fut cest homicide fait et perpétré par environ dix-
huit hommes, lesquelz estoient logez en ung hostel où
estoit lors pour enseigne : V Y mage Nostre-Dame^ au-
près de la porte Barbète. Et là, comme depuis fut
sceu véritablement, avoient esté par plusieurs jours,
en entencion d'acomplir ce qu'ilz avoient entreprins.
Et quant ce vint ce mesmes merquedi , environ sept
heures comme dit est, envoièrent ung homme nommé
Thomas de Courteheuse , qui estoit varlet de chambre
du Roy, devers le duc d'Orléans, qui estoit aie veoir la
Royne en ung hostel qu'elle avoit acheté n'avoit guères
à Montagu , grant maistre d'ostel du Roy, et séoit
icellui auprès de ladicte porte Barbète ; et là , d'un
enfant qui estoit trespassé jeune*, gisoit, et n'avoit
pas encores acompli sa gésine. Lequel Thomas lui dist
1 . La fêle de saint Clément se célèbre le 23 novembre. En
1407, elle tombait effectivement un mercredi.
2. Le Religieux de Saint-Denis dit que c'était un enfant mâle ,
et qu'il mourut presque en naissant, que pourtant on eut le temps
de l'ondoyer et de le nommer Philippe ( Chr. de Ch. FI, t. III,
p. 731 ). C'est Philippe de France , né le 11 novembre 1407 et
mort le même jour
156 CHRONIQUE [1407]
pour le décevoir ! a Sire ! le Roy vous mande que sans
dëlay venez devers lui et qu'il a à parler à vous hasti-
vement, et pour chose qui grandement touche à lui et
à vous. » Lequel duc , oyant le mandement du Roy,
icellui voulant acomplir, combien que le Roy riens
n'en scavoit , tantost et incontinent monta dessus sa
mule , et en sa compaignie deux escuiers sur vmg che-
val S et quatre ou six variez devant et derrière , por-
tans torches. Et ses gens, qui le dévoient suivir, point
ne se hastoient ; et aussi il y estoit aie petitement acom-
paignë , non obstant que pour ce jour avoit dedens la
ville de Paris, de sa retenue et à ses despens, bien six
cens, que chevaliers que escuiers. Et quant il vint assez
près de celle porte Barbète, les dix-huit hommes des-
susdiz, qui estoient couvertement armez, Factendoient
auprès d'une maison. Si faisoit assez brun pour ceste
nuit. Et lors incontinent , iceulx , meuz de hardie et
oultrageuse voulenté , saillirent tous ensemble à ren-
contre dudit duc , et en y eut ung qui s'escria : « A
mort ! à mort ! » et le fëry d'une hache , tellement
qu'il lui coppa le poing tout jus. Et adonc, ledit duc,
voiant celle cruelle entreprinse ainsi estre faicte contre
lui , s'escria assez hault : « Je suis le duc d'Orléans ! »
Et aucuns d'iceulx respondirent, en férant sur lui :
« C'est ce que nous demandons ! » Entre lesquelles
paroles la pluspart d'iceulx recouvrèrent ' et preste -
4 . C'était une habitude du temps, non-seulement qu'un cavalier
prit une dame en croupe , mais aussi que deux cavaliers montas-
sent un même cheval. On sait que le sceau des Templiers repré-
sente deux chevaliers montés ainsi sur un seul cheval.
2. La pluspart d'iceulx recouvrèrent^ se découvrirent : sortirent
du lieu où ils s'étaient jusqu'alors tenus cachés.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 157
ment par force et liaboiidance de corps fut abatu jus
de sa mule , et sa teste toute escartelée , en telle ma-
nière que la cervelle chey sur la chaussée ; et là , le
retournèrent et renversèrent , et si très terriblement le
martelèrent, que là présentement fut mors et occis très
piteusement. Et avecques lui fut tué ung jeune escuier,
alemant de nacion, lequel autrefois avoit esté son
page, et lequel, quant il vid son maistre abatu , il se
coucha sur lui pour le cuider garantir, mais riens ne
lui valut. Et le cheval qui devant lui aloit, à tout les
deux escuiers * devantditz , quant il sentit ces saque-
mans armez emprès lui , commença à ronfler et
avancer. Et quant il les eut passez, il se mist à courre,
et fut grant espace que ceulx qui estoient sus ne le
porent retenir. Et quant il fut arresté , ilz virent la-
dicte mule de leur seigneur qui toute seule couroit
après eulx , si cuidèrent qu'il feust cheu jus ; et pour
ce, la reprindrentilz par le frain pour la ramener
audit duc. Mais quant ilz vindrent près de ceulx qui
l'avoient occis , ilz furent menacez , en disant que se
ilz ne s'en aloient, ilz seroient mis en tel point comme
leur maistre. Pour quoy, iceulx voians leur seigneur
estre ainsi mis à mort , le laissèrent , et hastivement
s'en alèrent à l'ostel de la Royne , crians le murdre !
Et ceulx qui avoient occis ledit duc , commencèrent
à crier à haulte voix : « Le feu 1 le feu ! » Et avoient
leur fait par telle voie ordonné ^, que l'un d'eulx ,
tandis que les autres faisoient l'omicide dessusdit, bouta
le feu dedens icellui. Et puis, les ungs à cheval, les
1 . Voy. la note de la page précédente.
2. Ici le ms. Suppl. fr. 93 , ajoute, comme il est nécessaire par
ce qui suit , les mots : en leur hoslel.
158 CHRONIQUE [1407]
autres à pie , s'en alèrent hastivement où ilz porent le
mieulx , en gectant après eulx chaussetrapes de fer *,
afin qu'on ne les peust suivir ne aler après eulx. Et,
comme la renommée et famé courut , aucuns d'iceulx
alèrent à l'ostel d'Artois ^, par derrière, à leur maistre,
le duc Jehan de Bourgogne, qui ceste œuvre leur avoit
[fait] faire et commandée , comme depuis publique-
ment il confessa , et lui racomptèrent ce qu'ilz avoient
fait , et après , très hastivement , mirent leurs corps à
saulveté. Et fut le principal conducteur de ce cruel
homicide, ung nommé Raoulet d'Actonville^ de na-
cion normant , auquel paravant , le duc d'Orléans
avoit fait oster l'office des généraulx, duquel le Roy
l'avoit pourveu à la prière et requeste du duc Phelippe
de Bourgongne defunct. Et pour ce desplaisir, advisa
ledit Raoulet manière comment il se pourroit venger
d'icellui duc d'Orléans. Ses autres complices avecques
lui furent Guillaume Courteheuse et Thomas Courte-
heuse , devant nommez , nez de la conté de Guines ,
Jehan de La Mote, et plusieurs autres jusques au
nombre dessusdit.
, Et environ demie heure après, ceulz de la famille
i . Les chauce-trappes étaient des espèces d'étoiles de fer, écar-
tées et disposées de manière à ce que l'une d'elles conservant
toujours la perpendiculaire, estropiait nécessairement les hommes
ou les chevaux qui la rencontraient.
2. Situé rue Mauconseil , comme nous l'avons déjà dit.
3. Raoul d'Auqueton ville. On le trouve écrit de cette manière
dans une liste de chevaliers et d'écuyers qui reçurent le 1" mai
1400 des houppelandes à la livrée du roi. On remarque dans la
même pièce le nom d'un Jean d'Auquetonville , sans doute son
frère. Tous deux, étaient écuyers. Vov. nos Pièces justificatives.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 159
dudit duc d'Orléans^, quant ils oyrent nouvelles de la
mort et occision de leur seigneur, tant piteuse, tous
pleurèrent, et griefment au cuer courroucez, tant les
nobles comme non nobles, accoururent à lui, et là, le
trouvèrent mort sur les quarreaulx. Auquel lieu y eut
grandes lamentacions et regrets des cbevaliers et
escuiers de son liostel , et généralement de tous ses
serviteurs, quant ils virent son corps ainsi navré, mort
et détranché. Et lors, comme dit est, en très grande
tristesse et gémissement le levèrent et le portèrent en
l'ostel du seigneur de Rieux*, maresclial de France,
qui près de là estoit. Et tost après icellui corps, cou-
vert d'un blanc linseul, fut porté près d'ilec en Téglise
de Saint- Guillaume ^, assez honnorablement, car c'es-
toit la plus prouchaine église du lieu où il avait été
occis. Et tantost après, le roy de Cécile, lors estant à
Paris, et plusieurs autres princes, chevaliers et escuiers,
oyans la nouvelle de si cruelle mort comme du seul
frère du Roy, en telle manière , en la ville et cité de
Paris perpétrée , en grans pleurs le vindrent veoir en
ladicte église. Si fut mis ledit corps en un g sarcus de
plonb, et le veillèrent les religieux de ladicte église
toute la nuit en disant vigiles et psaultiers; avecques
lesquels demourèrent ceulx de sa famille. Et lende-
1. Ses gens, ses serviteurs, amis et clients {Familia),
2. L'hôtel de Rieux était situé dans la Vieille rue du Temple,
à peu près devant le marché actuel de Sainte- Catherine, et abou-
tissait par derrière à la rue des Singes. Voy. le Mém. de Bonamy.
3. C'est l'église des Blancs-Manteaux. A l'époque qui nous oc-
cupe c'était un prieuré de Guillemites, religieux suivant la règle
de saint Benoît et qui s'étaient d'abord établis à Montrouge. On
les appelait Blancs-Manteaux, à cause de la couleur de leur habit.
160 CHRONIQUE [1407]
main, bien malin, fut par ses gens trouvée la main
dudit duc et partie de sa cervelle , sur les quarreaulx,
laquelle fut recueillie et mise ou sarcus avecques le
corps. Et tost après, tous les princes estans oudit lieu
de Paris, excepté le Roy et ses enfans, c'estassavoir
le roy Loys de Cécile, le duc de Berry, le duc de
Bourgongne, le duc de Bourbon, le marquis de Pont,
le conte de Nevers, le conte de Clermont, le conte de
Vendosme, le conte de Saint-Paul, le conte de Damp-
martin, le connestable de France, et plusieurs autres,
tant gens d'église comme nobles, avecques grant mul-
titude du peuple de Paris, vindrent tous ensemble à
ladicte église de Saint-Guillaume. Et là, les principaulx
de la famille dudit duc d'Orléans prindrent son corps
avecques le sarcus, et le mirent hors de ladicte église,
et avec grand nombre de torches allumées, lesquelles
portoient les escuiers dudit duc defunct. Et a chascun
côté du corps , estoient par ordre , faisans pleurs et
grans gémiscements , c'estassavoir, le roy Loys, le
duc de Berry, le duc de Bourgongne et le duc de
Bourbon, chascun d'eulx tenant la main au drap qui
estoit sur le sarcus. Et après eulx, estoient par ordon-
nance, chascun selon son estât, les princes, le clergé,
les barons, tous recommandans son âme à Dieu son
créateur, et le portèrent en celle manière jusques à
réglise des Célestins. Et là, après son service fait très
solennellement, fut enterré très honorablement en
une chapelle très excellente, laquelle il avoit fait faire
et fonder. Et après icellui service fait et accompli, les
princes dessusdiz et tous les autres, s'en retournèrent
chascun en son hostel. Si estoient en grant souspecon
de savoir la vérité du dessusdit homicide ainsi fait sur
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. iCA
ledit duc d'Orléans. Et de prime face fut aucunement
souspeçonné que messire Aubert de Chauny n'en feust
coulpable, pour la grant hayne qu'il avoit audit duc à
cause de ce que audit messire Âubert avoit sa femme
soustraicte, et emmenée avecques lui. Et tant avoit
tenu icelle dame en sa compaignie qu'il en avoit ung
filz, duquel et de son gouvernement sera faicte men-
cion cy-après. Mais tantost après on sçeut la vérité
dudit homicide, et que ledit seigneur de Chauny n'en
estoit en rieqs coulpable. Et en cemesme jour, Isabel,
la royne de France, quant elle sçeut les nouvelles
dudit homicide fait tant près de son hostel, conçeut si
grant fraieur et horreur que, posé qu'elle n'eust pas
encores acompli sa gésine, néantmoins se fist mectre
sur une liclière par son frère Loys de Bavière, et
autres de ses gens, et se fist porter à Thostel de Saint-
Pol en la chambre prouchaine de la chambre du Rov,
et là se loga, pour plus grant seureté. Et mesmement
la nuit que ledit maléfice fut perpétré, y eut plusieurs
nobles qui se armèrent, comme le conte de Saint-Pol
et plusieurs autres, lesquelz se tindrent en Fhostel du
Roy leur souverain seigneur, non sachant quelle chose
de celle besongne s'en pourroit ensuir\
Et après le corps dudit duc d'Orléans mis en terre
comme dit est, s'assemblèrent tous les princes en
rhostel du Roy avec le conseil royal et autres gens de
justice, ausquelz fut commandé par lesdis seigneurs
qu'ils feissent bonne diligence d'enquerre se par nulle
voye on pourroit parcevoir qui avoit esté l'acteur, ne
i. Voy. le Mémoire de Bonamy(Mém. de l'Acad. des Inscript.,
t. XLIII). Voy. aussi nos Pièces Justificatives.
I 11
IGi CHRONIQUE [1407]
les complices de faire ceste besongne. Et avec ce, fut
ordonné que toutes les portes de Paris, réservé deux,
feussent fermées, et que icelles deux feussent bien
gardées pour savoir qui en yslroit.
Après lesquelles ordonnances et aucunes autres, les-
diz seigneurs et le conseil royal se retrairent tous con-
fus et en très grant tristesse en leurs liostelz. Et len-
demain qui fut le vendredi se rassembla ledit conseil
en l'hostel du Roy à Saint-Pol, ou quel lieu estoient le
roy Loys de Cécile , les ducs de Berry, de Bourgongne
et de Bourbon et moult d'autres gens de grant sei-
gneurie. Et tantost après vint là le prévost de Paris ,
auquel le duc de Berry demanda quelle diligence il
avoit faicte sur la mort de si grant seigneur comme le
seul frère du Roy. Lequel prévost respondi qu'il en
avoit faicte la plus grande diligence qu'il avoit peu,
mais encores n'en povoit savoir la vérité •, disant que
se on le laissoit entrer dedens les hostelz des serviteurs
du Roy et aussi des autres princes, par aventure,
comme il créoit , trou ver oit-il la vérité des acteurs ou
des complices. Et lors , le roy Loys, le duc de Berry
el le duc de Bourbon lui donnèrent congié et licence
de entrer par tout où bon lui sembleroit. Et adonc ,
le duc Jehan de Bourgongne, oyant la licence octroiée
par iceulx seigneurs au prévost de Paris, eut doubtance
et crainte , et pour ce , tira il à part le roy Loys et le
duc de Berry, son oncle , et en brief leur confessa et
dist que par l'inlroduction du dyable il avoit fait faire
cet homicide par Raoulet d'Actonville et ses complices.
Lesquelz seigneurs , oyans ceste confession , eurent si
grande admiracion et tristesse au cuer, qu'à peine lui
porent il donner response. Et ce qu'ilz lui en don-
[Î407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 1R:^
lièrent , ce fut en lui très grandement réprouvant la
condicion et manière du très cruel homicide ainsi par
lui perpétré en la personne de son propre cousin ger-
main. Et après qu'ilz eurent oy la congnoissance dudit
duc de Bourgongne, retournèrent devers le conseil
et ne déclairèrent point prestement ce qu'il leur avoit
dit. Et tost après , ledit conseil fine , chascun s'en re-
tourna en son liostel.
Lendemain , qui fut le samedi , environ dix heures
devant nonne , furent les seigneurs devantdicz assem-
blez en riiostel de Neelle \ où estoit logié le duc de
Berry, pour tenir le conseil royal. Ouquel lieu, pour
estre à icellui conseil , vint le duc de Bourgongne ,
ainsi qu'il avoit acoustumé, en sa compaignie, le
conte Waleran de Saint-Pol. Mais quant il vint pour
entrer dedens, son oncle le duc de Berry lui dist :
ce Beau nepveu ! n'entrez point au conseil pour ceste
foiz. 11 ne plaist mie bien à chascun que vous y soiez. »
Et sur ce , ledit duc de Berry rentra dedens , et fist
tenir les huis fermez ainsi qu'il avoit esté ordonné par
ledit conseil. Et alors, ledit duc Jehan de Bourgongne,
tout confus et en grant doubte , demanda au conte
Waleran de Saint-Pol : « Beau cousin , qu'avons nous
à faire sur ce que vous oez ? » Et le conte Waleran lui
fist response : « Monseigneur, pardonnez moy, je yray
vers mes seigneurs au conseil, lesquelz me ont mandé.»
Et après ces paroles , ledit duc de Bourgongne , en
i . Il y avait à Paris deux hôtels de Nesle. Celui dont il s'agit
ici est le fameux hôtel de ISesle, situé vis-à-vis du Louvre, sur
remplacement actuel de l'Institut. L'autre hôtel de Nesle, moins
connu , fut appelé dans la suite l'hôtel de Soissnns. Il se trouvait
sur l'emplacement actuel de la Halle aux Blés.
i64 CHROMQUE [1407]
grant doubtance retourna en son lioslel d'Artois. Et
afin qu'il ne feust prins ne arrestë , sans délay monta
à cheval avec six de ses hommes seulement en sa com-
paignie , et se parti par la porte Saint-Denis , et hasti-
vement chevaucha en prenant aucuns chevaulx nou-
veaulx , sans arrester en nulle place , jusques à son
hostel de Bapaumes. Et quant il eut ung petit dormy,
il s'en ala sans délay à Lisle en Flandres. Et ses gens
qu'il avoit laissez audit lieu de Paris, le suivirent le plus
tost qu'ilz porent , doubtans d'estre arrestez et prins.
Et pareillement, Raoulet d'Aqueton ville et ses com-
plices, leurs vestemens changez et desguisez, se parti-
rent de Paris par divers lieux , et tous ensemble s'en
alèrent loger dedens le chastel de Lens en Artois , par
l'ordonnance dudit duc Jehan de Bourg ongne , leur
maistre et leur seigneur.
Ainsi et par celle manière se départit icellui duc ,
après la mort dudit duc d'Orléans, de la ville de Paris,
à petite compaignie, et laissa en i celle ville la seigneu-
rie de France en grant tristesse et desplaisance. Et
toutesfoiz ceulx de l'ostel dudit duc d'Orléans mort ,
quant ilz oyrent le secret parteinent dudit duc de
Bourgongne , se armèrent jusques au nombre de six
vingts hommes , desquelz estoit l'un des principaulx ,
messire Clugnet de Brabant , et eulx , montez à che-
val , se partirent de Paris pour suivir ledit duc de
Bourgongne , en entencion de le mectre à mort s'ils
l'eussent peu actaindre. Mais ce faire leur fut défendu
par le roy Loys de Cécile , et pour ce s'en retour-
nèrent grandement courroucez en leurs hostels. Si fut
lors dénoncé par toute la cité de Paris et tout com-
mun , que ledit duc de Bourgongne avoit fait faire
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 165
cest homicide. Dont le peuple de Paris , qui n'estoit
pas bien content dudit duc d'Orléans, et point ne
l'avoient en grâce pour ce qu'ilz entendoient que par
son moien les tailles et autres subsides s'entretenoient,
commencèrent à dire l'un à l'autre , en secret : J^
baston noueux est plané ^l
Geste doloreuse mort fut l'année du grant y ver , l'an
mil quatre cens et sept , et dura la gelée soixante six
jours en ung tenant, très terrible et tant que au des-
geler, le Pont Neuf de Paris fut abatu en Seine. Et
moult firent ces eaues et gelées de grans dommages
en plusieurs contrées du royaume de France *.
Et quant est à parler des discordes , haynes et en-
vies que avoient l'un contre l'autre les ducs d'Orléans
et de Bourgongne avant la mort d'icellui duc d'Or-
léans , et des manières qui avoient esté tenues par
iceulx, n'est jà besoin d*en faire en ce présent chapitre
récitation pour ce qu'il sera au long et plus à plain
déclairé es proposicions qui pour ce furent faictes,
dedens brief temps après ensuivant , c'estassavoir par
la justificacion que fist proposer le duc Jehan de Bour-
gongne, hault et publiquement, devant le Roy, plu-
sieurs princes et autres notables personnes, tant ecclé-
siastiques que séculiers ; et les accusacions pour quoy
il disoit et advouoit avoir fait mettre à mort ledit duc
d'Orléans, et pareillement par les responses que depuis
en fist faire et proposer la duchesse d'Orléans doagière
\ . Allusion aux devises des deux princes. On se rappelle que
Louis d'Orléans avait pris pour la sienne un bâton noueux ou
estoc , et Jean sans Peur, un rabot.
2. Nous donnons dans nos Pièces justificatwes un extrait cu-
rieux des registres du Parlement relatif à ce désastre.
lf)6 CHRONIQUE [U07]
et ses enfans, pour les excusacions de son feu mary.
Desquelles proposicions , les copies seront mises et
escriptes en ce présent livre, tout ainsi et par la ma-
nière qu'elles furent proposées, présent le conseil
royal , et autres gens de plusieurs estas en très grande
multitude \
i . Nous ajoutons ici le récit de la chronique Cord. 1 6 , et la
sortie haineuse qu'elle contient contre le duc d'Orléans.
« Le jour Saint-Clément, xxiii^ jour de novembre , après soup-
per, fu le duc d'Orléans occis et tuez par Rollet d'Octonville et ses
complices , en la ville de Paris , et fu laissiés tout mors enmy la
rue, par le commandement du duc de Bourgoigne, lequel advoa
depuis ledit Roullet et sesdiz complices de tout le fait entièrement.
Et fist depuis décîairier les causes pourquoy il l'avoit fait morir,
en la présence de plusieurs princes et seigneurs de France. Et
après la mort dudit duc d'Orléans et l'enterrement d'icelui , qui
fu en l'église des Célestins audit lieu de Paris, ledit de Bourgoigne
se party hastivement et s'en retourna en Flandres pour les périlz
eschiever, car les alliés dudit duc d'Orléans estoient en grant
nombre et à grand puissance audit lieu de Paris. Et fu icelui duc
de Bourgoigne à l'enterrement dudit duc d'Orléans et mena le
deuil avoec les aultres, dont plusieurs maintinrent que il fu mal
conseillié.
« De celle mort fu le commun peuple moult joieux , car ledit
duc d'Orléans leur faisoit souffrir moult de maux par les grandes
tailles et aides que il faisoit souvent cuellir et mettre sus, el nom
du Roy. Et tout retournoit à son seul et singulier plaisir et pour-
fit , et en faisoit forteresses et chasteaux, et en soustenoit houriers,
curatiers et gens de meschante vie , comme dansseurs, flateurs et
gens de nient. Et aussi en maintenoit ses grans estas et ses ri-
baudes. Car il n'estoit si grande qu'il ne volsist déchevoir, et en
deshonnoura mainte, dont ce fu pitez. Desquelles je me passe lé-
gièrement. » (Bibl. imp. Cord. J6, fol. :i30.)
[1407] D'ENCUERRAN DE MONSTREI-KT. 167
CHAPITRE XXXVIF.
Comment la duchesse d'Orléans et son fils moius-né TÏndrent à Pari»
de-vers le Roy pour faire plainte de la piteuse mort de son feu sei-
gneur et mary.
Item, est assavoir que Loys, duc d'Orléans, defunct,
avoit espousée la fille de Galéas , duc de Milan , qui
estoit sa cousine germaine, de laquelle il délaissa trois
filz : c'estassavoir, Charles, le premier, lequel fut
nommé duc d'Orléans après la mort de son père , le
second estoit nommé Phelippe , et fut conte de Vertus,
et le tiers eut nom Jehan et fut conte d'Ângoulesme.
Et si , avoit une fille * qui depuis fut mariée à Richard
de Bretaigne. Desquelz princes , une partie de leur
gouvernement sera cy-après déclairé , et quelles for-
tunes ilz eurent en leur temps.
Et est vérité , que le samedi , dixième jour de dé-
cembre prouchain ensuivant , vint la duchesse d'Or-
léans , vesve dudit duc , à Paris , Jehan , son fils
moins-né , avecques elle , et la royne d'Angleterre ,
femme de son fils premier né avec elle , laquelle estoit
fille du roy de France. Encontre lesquelles allèrent
hors de Paris , le roy Loys de Cécile , le duc de Berry,
le duc de Bourbon , le conte de Clermont , le conte
de Vendosme, messire Charles de Labreth, connestable
de France , avec lesquelz , et plusieurs autres seigneurs,
elle entra honnorablement dedens Paris , et , à grande
i . Louis , duc d'Orléans , eut deux filles , Jeanne , mariée à
Jean II, duc d'Alençon, et Marguerite, femme de Richard, comte
d'Étampes , fils de Jean IV duc de Bretagne.
168 CHRONIQUE [ikOl]
quantité de gens et de chevaulx, s'en ala à Tostel de
Saint-Pol où le Roy estoit, et là eut audience. Et pres-
tement devant le Roy se mist à genoulx , faisant très
piteuse complainte de la très inhumaine mort de son
seigneur et mary. Après laquelle complainte, le Roy,
qui pour lors estoit assez subtil et estoit nouvelle-
ment relevé de sa maladie, la baisa et en pleurant
la leva , et lui dist que de sa requeste il feroit selon
l'opinion de son conseil. Et la duchesse, ceste response
oye , s'en retourna en son hostel , acompaignée des
seigneurs dessusdiz.
Et le lundi ensuivant, le roy de France, par le con-
seil de son Parlement, retira à sa table la conté de
Durez \ Chastelthierri , le mont d'Arceulles et toutes
les autres terres autrefoiz données audit duc d'Orléans
sa vie durant tant seulement. Et le mercredi ensuivant,
qui fut le jour de saint Thomas, la duchesse d'Orléans,
son filz moinsné dessusdit , la royne d'Angleterre , sa
belle-fille , son chancelier d'Orléans et autres de son
conseil avec plusieurs chevaliers et escuiers jadis de
l'ostel de son mary, tous vestus de noir, vindrent à
l'ostel de Saint-Pol pour parler au Roy. Et là trou-
vèrent le roy Loys, le duc de Berry, le duc de Bour-
bon , le chancellier de France et plusieurs autres ,
qui , pour ladicte duchesse , demandèrent audience au
1. C'est-à-dire réunit au domaine le comté de Dreux, etc. Par
les mots retira à sa table , Monstrelet se sert ici d'une expression
qui ne s'employait d'ordinaire qu'en parlant de biens ecclésias-
tiques. On disait la table cfun abbé , pour signifier la mense abba-
ticale. Le conté de Durez. Le ms. Suppl. fr. 93 et l'cdit. deVérard,
donnent : Dreuices. Il s'agit du comté de Dreux. Il fut donné au
connétable Charles d'Albret, par lettres du 21 décembre 1407.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELtT. 169
Roy de parler à lui, et présentement l'obtindrent. Elle
donques, amenée du conte d'Alençon par le comman-
dement du Roy , en sa présence et aussi des autres
princes , tantost , très fort pleurant , audit Roy supplia
de reclief qu'il lui pleust à faire justice à elle de ceulx
qui traitreusement a\ oient murdry son seigneur et
mary, Loys, jadis duc d'Orléans. En toute la manière
fist là déclairer à la personne du Roy par ung sien ad-
vocat de Parlement. Et là estoit ledit chancelier d'Or-
léans * emprès ladicte duchesse , lequel disoit audit
advocat , mot après autre , ce qu'elle vouloit qu'il
feust divulgué. Et fist exposer tout au long ledit ho-
micide , comment il fut espié , à quelle heure et à la
place où il estoit quant il fut trahy et envoyé querre
d'aguet appensé luy donnant à entendre que son sei-
gneur et frère le Roy si le mandoit; lequel murdre
devant dit touchoit audit Roy plus qu'à nulle autre
personne. Et conclud ledit advocat, de par ladicte
duchesse , que le Roy estoit tenu sur toutes choses ,
de venger la mort de son frère , et , à icelle duchesse
et à ses enfans , qui sont ses nepveux , faire bonne et
briefve justice, tant pour la proximité de sang, comme
la souveraineté de sa majesté royale. Auquel propos,
le chancelier de France, qui séoit aux piez du Roy,
pai" le conseil des ducs et des seigneurs royaulx là
estans, respondi , et dist que le Pioy pour le homicide
et mort de son frère à lui ainsi exposée , au plus tost
qu'il pourroit en feroit bonne et briefve justice. Après
laquelle response faite par ledit chancelier, le Roy
dist de sa bouche ; a A tous soit notoire que le fait
1 . Guillaume Cousinot.
170 CHROPïlQUE [1407]
qui à nous est exposé cy en présent , nous touche
comme de nostre seul frère, et le réputons à nous
estre fait. » Et adonques ladicte duchesse, Jehan, son
fîlz, et la royne d'Angleterre, sa bell e- fille *, tous en-
semble se gectèrent aux piez du Roy à genolz , et , en
grans pleurs , lui requirent qu'il eust souvenance de
faire bonne justice , et leur enseigna le jour dedens
lequel il le feroit. Et après ces paroles prindrent con-
gié et s'en retournèrent à Tostel d'Orléans. Le second
jour ensuivant , le roy de France , demourant en son
palais , vint en la chambre de Parlement , qui noble-
ment estoit préparée , et sist personèlement en siège
royal. Ouquel lieu, en la présence de ses ducs et
princes royaulx , avec plusieurs nobles , le clergé et le
peuple, par bon conseil, fist un ëdict, et ordonna que
s'il advenoit qu'il mourust avant [que] le duc d'Acqui-
taine, son premier filz légitime, n'eust aage compé-
tent, non obstant ce, il vouloit qu'il gouvernast le
royaume et en eust le régime , moiennant qu'en son
nom et pour lui, de cy à tant qu'il auroit son aage, les
trois eslats dudit royaume gouverneroient. Et s'il ad-
venoit que sondit filz mourust avant son aage, il
vouloit que son second filz, le duc de Touraine, en ce
droit succédast. Et pareillement, se le duc de Touraine
mouroit, veult que son tiers filz gouverne le royaume
ainsi comme dit est. Lesquelles ordonnances , les de-
van tditz princes royaulx, avec tous le conseil, confor-
mèrent et l'eurent pour agréable. Et le quatriesme
jour de janvier la dessusdicte duchesse d'Orléans releva
1 . Isabelle de France , veuve de Richard II , et alors femme de
Charles d*Orléans.
|1407| DENGUERRAN DE MONSTRELET. 4 71
pour elle et pour ses enfans, la conté de Vertus et
toutes les autres seigneuries que tenoit son feu mary,
et en fist serement et fidélité à la personne du Roy. Et
après qu'elle ot prins congié , dedens aucuns briefs
jours ensuivans se départi de Paris avec tout son estât,
et s'en retourna à Blois.
CHAPITRE XXXVIII.
Comment le duc Jehan de Bourgongne fist grant assemblée de ses nobles
en la A'ille de Lisle lez Flandres pour avoir conseil sur la mort du
duc d'Orléans, et autres matières suivans.
Or est ainsi que le duc Jehan de Bourgongne , lors
estant à Lisle , fist évoquer à venir devers lui tous les
nobles et clercs et autres de son conseil, pour avoir
advis sur la mort du duc d'Orléans, dont dessus est
faicte mencion. Desquelz hommes de conseil fut gran-
dement reconforté. Et de là, s'en ala à Gand où estoit
la duchesse sa femme, et manda les trois estatz du
pays de Flandres , auxquelz il fist remonstrer par
maistre Jehan de La Saulx , son conseiller *, publique-
ment , comment , à Paris , il avoit fait tuer Lo} s , duc
d'Orléans. Et la cause pour quoy il l'avoit fait , il le
fist lors divulguer par beaulx articles , et commanda
que la copie en feust baillée par escript à tous ceulx
qui la vouldroient avoir. Pour lequel fait il pria qu'on
lui voulsist faire aide à tous besoings qui lui pour-
roient survenir. A quoy lui fut respondu des Flamens,
que très volontiers aide lui feroient ; et pareillement ,
ceulx de Lisle et de Douay. Et les Artésiens , oyans et
1. Jean de Saulx, chevalier, seigneur de Courtivron, chance-
Her du duc de Bourgogne.
172 CHRONIQUE [U07]
entendans le fait de ceste mort et la requeste qu'il fai-
soit, promirent de lui faire aide contre tous ceulx à
qui il pourroit avoir à faire , excepté la personne du
Roy et ses enfans. Et estoient les articles qu'il fist pro-
poser, telz ou paraulx que maistre Jehan Petit proposa
à Paris par l'ordonnance et commandement dudit
duc, présent le conseil royal. De laquelle proposicion
plus à plain sera faicte mencion. Duquel temps, le roy
Loys et le duc de Berry envolèrent leurs messagers
portans leurs lectres en la ville de Usle devers le duc
de Bourgongne qui là estoit retourné, par lesquelles
lui requéroient bien acertes qu'il voulsist venir à eulx
en la ville d'Amiens, à certain jour qu'ilz lui firent
savoir, pour là eulx ensemble parler et avoir conseil
sur le fait de la mort du duc d'Orléans. Auxquelz mes-
sagers fut respondu et promis, de par le duc de Bour-
gongne , y aler. Et pour ceste cause , pria à ceulx de
Flandres et d'Artois qu'on lui prestast aide de certaine
somme d'argent ; laquelle lui fut accordée , et après
fist grande assemblée et préparacion. Et le jour du
parlement approuchant , ala d'Arras à Corbie , ses
deux frères en sa compaignie , c'estassavoir le duc de
Brabant et le conte de Nevers , son beau filz le conte
de Clèves *, le conte de Namur et plusieurs autres ,
jusques à trois mille combatans bien armez , avecques
plusieurs hommes de conseil, et au jour qui lui estoit
assigné. Et tira de Corbie en la ville d'Amiens, et se
loga en l'ostel d'un bourgois nommé Jaques de Han-
gart. Auquel hostel, ledit duc fist peindre par dessus
Fuis deux lances dont l'une avoit fer de guerre, et
1. Adolf IV. 11 avait épousé Marie de Bourgogne en 1406.
[1407] D'ENGLERRAN DE MONSTRELEÏ. 17:î
l'autre avoit fer de rocliet. Pour quoy fut dit de plu-
sieurs nobles estans en icelle assemblée que ledit duc
les y avoit fait mettre en signifiance que qui vouldroit
avoir à lui paix ou guerre , si le prinst. Pour quoy le
roy Loys et le duc de Berry partans de Paris, à tout
environ deux .cens chevaulx , avoient plusieurs pay-
sans qui descouvroient les cbemins de iadicte nège, à
tout instrumens tous propices à ce faire, et vindrent
audit lieu d'Amiens au jour qui estoit assigné. A ren-
contre desquelz yssi le duc de Bourgongne et ses deux
frères, grandement acompaignez, pour les honnorcr.
Si firent les ungs aux autres grande révérence, et après
se loga ledit roy Loys en l'ostel de l'évesque, et le duc
de Berry à Saint-Martin en Jumeaulx. Et ce pendant
le duc de Bourbon et son filz avecques lui , Jehan ,
conte de Clermont , triste et dolent de la mort du duc
d'Orléans son nepveu , se parti de Paris et s'en retira
en la duché de Bourbon. Et ainsi comme lesdiz sei-
gneurs estoient venus à Amiens , comme dit est, avec
le grant conseil du Roy, pour tendre à ce qu'ilz peus-
sent trouver ung appoinctement raisonnable de paix
pour le bien des deux parties, c'estassavoir d'Orléans
et de Bourgongne , et principalement pour le bien du
Roy et de son royaume , toutesfois ne le porent trou-
ver, pour ce que lors le duc Jehan de Bourgongne
estoit tellement affermé en son propos et opinion,
que nullement de ce fait ne vouloit demander au Roy
pardon , ne requérir rémission , ains lui sembloit que
ledit Roy et son conseil le dévoient avoir grandement
pour recommandé pour avoir fait celle besongne. Et
pour soustenir ceste matière avoit avec lui trois mais-
tres en théologie de grant famé et renommée , de
174 CHRONIQUE [1407]
r Université de Paris, c'estassavoir maistre Jehan Petit,
qui depuis proposa pour lui à Paris , et deux autres ,
lesquels dirent publiquement devant les princes et
conseil i*oyaulx estans audit lieu d'Amiens , que chose
licite avoit esté au duc de Bourgongne de faire ce qu'il
avoit fait au duc d'Orléans , disans oultre , que s'il ne
l'eust fait , il eust très grandement pécliié , et estoient
pretz et appareillez de ce soustenir contre tous disans
le contraire. Toutesfoiz , après ce que les parties eu-
rent par plusieurs jours débatue ladicte matière , et
qu'ilz ne peurent venir à conclusion telle que ceulx
qui estoient venus de par le Roy le désiroient , c'est-
assavoir de paix, et que le conseil fut fine, se dépar-
tirent , après qu'ilz eurent signifié audit duc de Bour-
gongne de par le roy de France, que pas n'alast devers
lui à Paris , s'il n'y estoit mandé. Et puis s'en retour-
nèrent audit lieu de Paris. Néantmoins ledit duc de
Bourgongne ne leur voult pas accorder de non y
aler, mais leur dist tout pleinement que son entencion
estoit de , au plus brief qu'il pourroit , aler .faire ses
excusacions audit lieu de Paris devers le Roy. Et len-
demain du département des seigneurs dessusdiz, ledit
duc de Bourgongne et ses deux frères avec , et ceulx
qui l'avoient amené, s'en retournèrent en la ville
d'Arras, réservé le conte Waleran de Saint-Pol, qui
après le département dudit duc demoura bien six
jours audit lieu d'Amiens. Et quant le roy Eoys, le duc
de Berry et les autres seigneurs du conseil du Roy
furent retournez à Paris, comme dit est, et qu'ilz
eurent faicte leur relacion en la présence du Roy et
plusieurs princes du grant conseil , et remonstré bien
et au long les responses (jue ledit duc de Bourgongne
[1407] DENGUERRAN DE MONSTRELET. 175
avoit faictes , et comment il lui sembloit que le Roy
estoit grandement tenu de le remercier en plusieurs
manières pour la mort et homicide qu'il avoit fait
faire en la personne du duc d'Orléans, ne le prindrent
point bien en gré, et leur sembla estre grant merveille
et grande présumpcion faicte par ledit duc de Bour-
gongne. Si en fut parle en diverses manières , et par
espècial de ceulx qui tenoient la partie du duc d'Or-
léans. Et leur sembloit que moult hastivement le Roy
devoit assembler toute sa puissance pour le subjuguer
en faire justice selon le cas. Les autres, tenans la partie
dudit duc de Bourgongne , estoient de contraire opi-
nion , et leur sembloit que en ce il avoit ung grant
service fait au Roy et à sa généracion. Et par espècial,
la plus forte et plus grande partie des Parisiens estoit
pour ledit duc de Bourgongne, et l'amoient moult. Et
la cause pour quoy ilz estoient si affectez à lui, estoit
pour ce qu'ilz espéroient que par son moien et pour-
chas, les tailles et subsides qui couroient ou royaume
de France seroient mises jus , et que ledit duc d'Or-
léans, tout son vivant, avoit esté cause de les entre-
tenir, pour ce qu'il en avoit grans prouffis à sa part.
En après, icellui duc de Bourgongne s'en ala en son
pays de Flandres *, où il manda très grant nombre de
gens d'armes et de grans seigneurs pour aler avec lui
à Paris, devers le Roy, jà soit ce que le roy Loys et le
duc de Berry lui avoient dit et défendu de par le Roy
qu'il n'y alast point jusques à ce qu'il lui seroit mandé.
Pour tant , ne s'en volt point déporter, ains par plu-
sieurs journées se tira en la ville de Saint-Denis en
i . Il en partit au mois de mars, d'après la chronique Coid. \ G.
176 CHRONIQUE [1407]
France, ouqiiel lieu le \indrent visiter lesdiz roy Loys,
le duc de Berry et le duc de Bretaigne , et plusieurs
autres du grant conseil du Roy, qui de rechef lui di-
rent de par le Roy, que se il ne se povoit tenir de venir
à Paris en personne, au moins qu'il n'y entrast que
à tout deux cens hommes. Et pour ce, ledit duc^de
Bourgongne se party de Saint-Denis , en sa compai-
gnie le conte de Nevers , son frère , et le conte de
Clèves , son beau-filz ; et si y estoit le duc de Lorraine
qui l'accompaignoit. Et tous ensemble , très bien ar-
mez et (sic) grant compaignie de gens \ entra dedens
la ville de Paris en entencion de justifier son fait et sa
querelle , tant envers le Roy, comme envers tous au-
tres , qu'on ne lui sçaroit que demander. A l'entrée
duquel , fut démenée très grant joye par les Parisiens,
et mesmement les petis enfans, en plusieurs quarre-
fours, à haulte voix crioient : Noël! Ce qui grande-
ment desplaisoit à la royne de France et à plusieurs
autres princes estans oudit lieu de Paris. Et s'en ala
ledit duc descendre en son hostel d'Artois. Et après,
quant il eut par aucuns jours esté en la ville de Paris,
et qu'il sceut par ceulx qui lui estoient favorables
comment il se avoit à conduire et gouverner, il trouva
moien d'avoir audience envers le Roy, tous les princes
là estans, le clergié et le peuple. Et print jour de
faire proposer et déclairer sa juslificacion pour la
mort et homicide qu'il avoit fait faire sur la personne
dudit duc Loys d'Orléans défunct. Auquel lieu il ala
très bien armé, en personne, et les princes et les
i. Le ms. SuppL fr. 93, met « ^rant cantité ^ et Vérard , //
^rant quantité.
[1407] D'F.^TIUERRAN DE MONSTRELET. 477
autres seigneurs qu'il avoit amenez avecques lui, avec
grant nombre de Parisiens qui le compaignèrent.
Ce pendant que ledit duc estoit à Paris , lui et les
siens estoient tous les jours très bien armez. Dont les
autres princes et tout. le conseil royal estoient moult
esmerveillez , et n'osoient bonnement dire ne faire
chose qui leur fut désagréable , pour ce principale-
ment que ledit peuple e^oit ainsi affecté à lui, et qu'il
se tenoit fort garny de gens d'armes, et estoit tousjours
fort acompaigné en son bostel. Car il fist loger au plus
près de lui tous ceulx qu'il avoit amenez, ou au moins
la plus grant partie. Et mesmement, en ces propres
jours fist faire et édifier à puissance d'ouvriers une
forte chambre de pierre bien taillée en manière d'une
tour, dedens laquelle il se couchoit par nuit. Et estoit
ladicte chambre fort avantageuse pour le garder.
De laquelle justification dudit duc de Eourgongne,
la teneur s'ensuit cy-après, laquelle sera déclairée mot
après autre.
CHAPITRE XXXIX.
Comment le duc Jehan de Bourgongne fist proposer devant le Roy et
son grant conseil ses excusacions sur la mort du dessusdit duc d'Or-
léans.
Le VHi* jour du moys de mars , l'an mil quatre cens
et sept*, le duc Jehan de Bourgongne fist proposer à
Paris, en l'ostel de Saint-Pol, par la bouche de maistre
Jehan Petit', docteur en théologie, la justification
i. Vieux style , par conséquent le 8 mars 1408.
2. Maistre Jehrji Petit, cordelier. Voy. dans Labarre, Tétat
178 CHRONIQUE [1407J
d'icellui duc de Bourgongne sur la mort naguères
faictç du duc Loys d'Orléans. Et estoit présent en
estât royal le duc de Guienne, daulphin de Viennois,
ainsnë filz et héritier du roy de France, le roy de Cé-
cile , le cardinal de Bar, les ducs de Berry, de Bre-
taigne et de Lorraine , avec plusieurs autres barons ,
chevaliers et escuiers de divers pays , le Recteur de
l'Université, acompaigné de grant nombre de docteurs
et autres clers , et très grande multitude de bourgois
et peuple de tous estas. De laquelle proposicion la
teneur s'ensuit *.
« Premièrement dist, ledit maistre Jehan Petit, com-
ment par devers la très noble et très haulte majesté
royale venoit , comme vray obéissant à son roy et
souverain seigneur, ledit duc de Bourgongne, conte
de Flandres, d'Artois et de Bourgongne, deux fois per
de France et doien des pers, en grande humilité, pour
lui faire révérence et toute obéissance , comme il
estoit tenu et obhgé de faire par les quatre obligacions
que mectent communément les docteurs en théologie
de droit canon et civil. Desquelles obligacions la
première est : Proximi ad proximum, qua quis tene-
tur proximum non offendere ^ etc. '.
« Or, est monditseigneur de Bourgongne bon catho-
des officiers de Jean , duc de Bourgogne. {Mém. pour servir à
VHist. de France et de Bourgogne, IP partie, p. 102.)
4. «Et dura celle propposicion bien quatre heures ou environ. >♦
{Chron.Cord. 16, fol. 331.)
2. a Secunda est cognatorum ad illos quorum de génère geniti
a vel procreati sunt qua tenentur parentes suos , non soluni non
•< offendere, sed etiam deffendere verbo et facto. Tertia est vas-
t4 sallorum ad dominum, qua tenentur, non solum non offendere
[i407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 179
lique et loyal preudomme, seigneur de bonne \ie et en
la foy de Chreslienté, et prouchain du Roy, pour quoy
est tenu de le aymer comme son prouchain et garder
de lui faire aucune offense. Item, il est son parent yssu
de sa lignée, si prouchain comme son cousin germain,
pour quoy il est obligé, non pas seulement à le garder
mais à tout le moins le doit défendre par' sa parole
contre tous ceulx qui lui feront ou diront injure. Tier-
cement, il est son vassal, et pour ce, par la tierce obli-
gacion , il n'est pas tant seulement tenu de le garder
par parole, mais avecques ce, de fait et de toute sa puis-
sance. Quartement, il est son subject, pour quoy, par
la quarte obligacion qui ensuit les trois obligacions
devant dictes, il n'est point tant seulement tenu de le
garder de sa parole et de fait contre tous ses ennemis,
mais avecques ce est tenu de le venger de ceulx qui
lui font injures ou qui lui ont faictes , et vouldroient
machiner ou vouldroient machiner a faire *, ou cas
qu'il venroit à sa congnoissance. Et encores oultre, il
est obligié à si très noble et très liaulte majesté royale
par plusieurs autres obligacions que par les quatre
dessus dictes, pour ce qu'il a receu et reçoit de jour
en jour tant de biens et de honneurs de ladicte majesté
et magnificence, non point seulement comme son
proisme parent, vassal et subject, comme dit est, mais
comme son très humble chevalier, duc, conte et per
de France, et non pas comme per de France deux fois,
« dominum suum , sed deffendere verbo et facto. Quarta est, non
tt solum non offendere dominum suum , sed etiam principis inju-
« rias vindicare. » (Addition du ms. Siippl. fr. 93 , et des im-
primés. )
i . Sic , mais il faut lire : ou ont machiné.
180 CHFxONIQUE [1407]
mais corome doien des pers, qui est la première pré-
rogative qui soit en ce royaume de seigneurie, noblesse
et dignité, après la couronne. Et qui plus est, le Roy
lui a fait si grand honneur et monstre si grant signe
d'amour qu'il Ta fait per, en la loy de mariage, de très
noble et très puissant seigneur monseigneur le duc de
Guienne, Daulphin de Viennois, son ainsné fils et héri-
tier, d'une part, et l'ainsnée fille de mondit seigneur *,
d'autre part. Et aussi de madame Michèle de France
et du seul filz de mondit seigneur de Bourgongne '.
Et comme dit monseigneur Saint Grégoire ; Concret
àcunt donaet régna donoruni, il est obligié entre les
autres mortelz à le garder, défendre et venger de toutes
injures à son povoir; et ce, il a bien recongneu, re-
congnoist et recongnoistra se Dieu plaist, et aura en
son cuer en mémoire les obligacions dessus dictes, qui
sont douze en nombre. C'estassavoir, proisme parent,
vassal, subject, baron, conte, duc, per, duc per, doien
des pers, et les deux mariages. Ce sont douze obliga-
cions par lesquelles il est obligié le servir, aymer, obéir
et porter révérence, honneur et obéissance, le défendre
de tous ses eimemis, et non seulement défendre, mais
le venger et en prendre vengence.
Et avec ce, prince de très noble mémoire, feu mon-
seigneur de Bourgongne, son père ^, lui commanda au
lit de la mort que sur toutes choses, après le salut de
\. Marguerite de Bourgogne, mariée le 31 août 1404, à Louis
de France , duc de Guienne , dauphin de Viennois.
2. Philippe de Bourgogne, plus tard Philippe le Bon. Michelle,
tille de Charles VI, lui avait été accordée en 1403. Le mariage ne
se fit qu'en 1409.
3. Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, mort le 27 avril 1404.
[U07] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. J8i
son âme, il meist tout son cuer, voulenté, courage,
corps et puissance en exposant, tant qu'il \ivroit, à
garder loiaument la personne du Roy, ses enfans et
sa couronne , car il se doubtoit très grandement que
ses adversaires qui machinoient à lui tolir sa couronne
et sa seigneurie, ne feussent plus fors après son trespas
que lui vivant. Et pour ce voult obliger ses enfans, ou
lit de la mort, par commandement paternel, de résis-
ter à rencontre. Et n'est pas à oublier la très grande
loiauté de mon très redoubté seigneur, monseigneur le
duc de Berry, et du vaillant seigneur trespassè, qui si
longuement, tant doulcement, tant seurement et si
sagement gardèrent le Roy, nourrirent et gouvernèrent,
que onques une seule ymaginacion de suspicion mau-
vaise ne fut pensée, ne dicte contre leur personne.
Pour quoy , les choses dessusdictes considérées, mon-
dit seigneur de Bourgongne ne pourroit en ce monde
avoir greigneur douleur en son cuer, ne plus grant
desplaisir, que de faire chose où le Roy peust prendre
desplaisance ou indignacion contre lui. Et pour ce que
par aventure aucuns pourroient dire que par l'intro-
duction d'aucuns ses malveillans le Roy eust prins en
son cuer aucune desplaisance envers lui à cause du fait
advenu en la personne du feu duc d'Orléans derrenier
trespassè, lequel fait a esté perpétré pour le très grant
bien de la personne du Roy, de ses enfans et de tout
le royaume , comme il sera cy-après monstre et dé-
clairé tant et si avant qu'il devra bien suffire : 11
supplie très humblement au Roy qu'il lui plaise à
oster de lui toute desplaisance de son très noble cou-
rage , se aucune en a conçeue à l'encontre de sa per-
sonne par l'introduction dessusdicte ou autrement,
i82 CHRONIQUE [1407]
et que le Roy lui veuille monstrer doulceur et béné-
gnité, et le tenir en amour comme son loial subject et
vassal, et cousin germain qu'il est, actendu plusieurs
causes justes et véritables, que je vous diray après pour
la justificacion de mondit seigneur de Bourgongne, de
laquelle il m'a chargé par commandement si exprès ,
que je ne l'ay osé escondire, pour deux causes cy-après
déclairées. La première si est que je suis obligié à le
servir par serement à lui fait, il y a trois ans passez. La
seconde, que lui, regardant que j'estoie petitement bé-
néficié, m'a donné chascun an bonne et grande pension
pour me aider à tenir aux escoles, de laquelle pension
j'ay trouvé une grant partie de mes despens , et trou-
veray encores, s'il lui plaist de sa grâce.
Mais quant je considère la très grande matière dont
j'ay à parler, la grandeur des personnes dont il me
fauldra toucher en si très noble compaignie comme il
y a cy, et d'autre part je me regarde, et me treuve de
petit sens, povre de mémoire, feble d'engin et très
mal aourné de langage, une très grande paour me fiert
au cuer, voire si grande que mon engin et ma mémoire
s'en fuit, et ce peu de sens que je cuidoie avoir m*a jà
du tout laissé. Si n'y voy autre remède, fors de me
recommander à Dieu mon créateur et rédempteur, à
sa très glorieuse mère, à monseigneur saint Jehan
l'Evangéliste, le maistre et prince des théologiens, qu'ilz
me vueillent enseigner, conduire et garder de mal dire,
en suivant le conseil de monseigneur saint Augustin
Lïbro quarto de Doctrina christiana : Apud aliquos
aliquis, etc. C'est-à-dire que pour ce que ceste matière
est très haulte et périlleuse, et qu'il n'appartient point
à homme de si petit estât comme je suis, d'en parler,
[i407] D'ENGUERRAN DE IMONSTRELET. 183
voire de en mouvoir les lèvres ; de parler en espëcial
en si très noble et solennelle compaignie qu'il y a cy,
je vous supplie très humblement, mes très redoubtez
seigneurs et à toute la compaignie, se je dy aucune
chose qui ne soit bien dicte, qu'il me soit pardonné ,
et actribuë à ma simplesse et ignorance, et non point
à malice. Car l'apostre dist : Ignorans feci; pie mise-
ricordiam consecutus sum \ Car je n'oseroie parler de
ceste matière, ne dire les choses qui me sont chargées,
se ce n'estoit par le commandement de mondit seigneur
de Bourgongne.
Après ce, je proteste que je n'entens à injurier quel-
que personne qui soit ou puist estre, soit vif ou tres-
passé. Et s'il advient que je die aucunes paroles sentans
injures, pour et ou nom de mondit seigneur de Bour-
gongne et à son commandement, je prie que on me
ait pour excusé, en tant qu'elles sont à sa justification
et non autrement.
Mais on me pourroit faire une question, en disant
qu'il n'appartient point à ung théologien de faire la-
dicte justification, et qu'il appartient à ung juriste. Je
répons, que point il n'appartient à moy, qui ne suis ne
juriste, ne théologien. Mais pour satisfaire aux par-
lans, je respons à la question : Se j'estoie théologien,
il me pourroit bien appartenir, actendu une considé-
racion que j'ay en ceste matière. C'estassavoir que tout
docteur en théologie est tenu de labourer, excuser et
justifier son maistre et son seigneur, lui garder et dé-
fendre son honneur et sa bonne renommée tant comme
1. a Ignorans feci : ideoque misericordiam consecutus sum. >»
(Édit. Vér.)
iBk CnRONIQUE [1407]
à vérité se pevent estendre, mesmement quant sondit
seigneur est bon et loyal et n'a de riens mespris. Je
preuve ceste considéracion estre vraie, car c'est l'of-
fice des maistres docteurs en théologie de prescher et
dire vérité en temps et en lieu, et pour tant ilz sont
appeliez legis dwine professores. Et s'il advient qu'ilz
meurent pour dire vérité, ilz sont adonques vrais mar-
tirs. Ce n'est pas donc merveille se à mondit seigneur
de Bourgongne, qui me a nourry en l'estude et me
nourrira encores, se Dieu plaist, je lui ay preste ma
povre langue à prononcer et dire icelle justificacion.
Car, si onques il fut lieu et temps de prescher la justi-
ficacion et loyaulté de monditseigneur de Bourgongne,
il en est ores temps et lieu. Et ceulx qui m'en scau-
roient mauvais gré feroient grant péchié ce me semble,
mais de ce me devroit tout homme de raison tenir
pour excusé. Et, en espérance que nul ne m'en scau-
roit mauvais gré de ladicte justificacion prononcer et
dire, pour ce, diray ceste auctorité de monseigneur
Saint-Pol, de convoitise : Radix omnium malorum eu-
piditas. Dame convoitise est de tous maulx la racine
puis qu'on est en ses las et qu'on tient sa doctrine.
Elle a fait aucuns apostas, tant l'ont amée, les autres
desloiaulx : c'est bien chose dampnée.
Ceste parole exposée tient en soy trois choses. La
première est que convoitise est de tous maulx la racine
à ceulx qu'elle tient en ses las. La seconde qu'elle a
fait aucuns apostas renyer la foy catholique et ydola-
trer. La tierce , qu'elle a fait les autres traistres et
desloyaulx à leurs roys, princes et souverains seigneurs.
Et pour ce que je pense à déclairer ces trois choses
dessusdictes, qui me seront une majeur, et après ladicte
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 185
majeur joindre une mineur pour parfaire ladicte justi-
fîcacion de mondit seigneur de Bourgongne, je puis
faire deux parties en ce propos. La première partie sera
de madicte majeur. La seconde partie contendra quatre
autres, dont la première déclairera la première chose
touchée en mondit theume , la seconde la seconde , la
tierce la tierce. Et ou quart article, je y pense à y
mectre aucunes véritez pour mieulx fonder ladicte
justificacion de monditseigneur de Bourgongue.
Pour le premier article declairer, est à savoir que
convoitise est de tous maulx la racine. Je respons à
une instance qu'on peut faire au contraire de ladicte
parole. La Saincte Escripture dit aussi : Inicium omnis
peccati superhia. Er^o non est cupiditas radix omnium
malorum , puisque Saincte Escripture dit que orgueil
est commencement de tout péchië, convoitise n'est
point la racine de tous maulz et péchez, et ainsi semble
que ladicte parole de saint Pol n'est point véritable.
A ce, je respons par l'auctorité de monseigneur saint
Jehan Baptiste qui dit ainsi : Nolite dili^ere mundum,
nec ea que ineo sunt. Si quis diligit mundum, non est
caritas Patris in eo. Quoniam omne quod est in mundoj
aut est concupiscencia oculorum^ aut concupiscencia
carnis^ aut superbia cite, etc. C'est à dire : ne veuillez
point aymer le monde, ne mectre vostre amour et fé-
licité à choses mondaines. Car en ce monde n'a autre
chose fors concupiscence, et convoitise de délectacion
charnelle, et convoitise d'amour vaine et de honneur,
qui ne sont point de par Dieu le Père, mais sont choses
mondaines et transitoires. Et toutefois le monde fine et
sa convoitise avec lui, mais cellui qui fera la voulenté
de Dieu il vivra tousjours perdurablement avecqueslui.
186 CHRONIQUE [1407]
Ainsi appert-il clèrement par cest article de saint Jehan
qu'il est trois manières de convoitise qui encloent en
elles tous péchez. C'est assavoir convoitise de honneur
vaine, convoitise de richesse mondaine , et convoitise
de délectacion charnelle. Et ainsi prenoit l'Aposlre
convoitise en la parole proposée. Et quant il disoit :
Radix omnium malorum cupiditas^ c'estassavoir con-
voitise es trois manières dessusdictes touchées par saint
Jehan l'Evangéliste, dont la première est convoitise de
honneur vaine, qui n'est autre chose que mauvaise
concupiscence et voulenté desordonnée de tolir à au-
cun son honneur et seigneurie. Et ceste voulenté est
appellée en l'auctorité de saint Jehan dessusdicte, su-
perbia vite^ et enclost en soy tout orgueil, toute vaine
gloire, toute yre, haine et envie. Car quant cellui qui
est esprins et embrasé du feu de convoitise ne peut
acomplir sa voulenté désordonnée, il se courrouce
contre Dieu et contre ceulz qui l'empeschent, et com-
mect le péchié de ire, et tantost conçoit envers cellui
qui tient ladicte seigneurie si grant envie, qu'il se met
à machiner sa mort. La seconde convoitise est appellée
convoitise de richesse mondaine, qui n'est autre chose
que concupiscence et voulenté désordonnée de tolir à
aultrui ses biens meubles et immeubles, et ceste con-
cupiscence est appellée par ledit Evangeiiste concU"
piscencia oculorum, et enclost en soy toute usure, ava-
rice et rapine. La tierce convoitise qui est appellée
concupiscencia carnis , n'est autre chose que concu-
piscence et désirs désordonnez de délectacion char-
nelle, qui aucune foiz est paresce, comme d'un moyne
ou autre religieux, qui ne se veult lever pour aller aux
matines pour ce qu'il est plus aise en son lit, aucunefoiz
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 187
est gloutoniiie, comme cellui qui prend trop de viandes
et de vins pour ce qu ilz lui semble doulz à la langue
et délitables à savourer, aucunefoiz en luxure , et en
plusieurs manières qui ne sont jà à dëclairer. Ainsi
appert clèrement estre vray mon premier article, où
je disoie que convoitise est cause et racine de tous
maulx, à le prendre ainsi que le prenoit l'Apostre quant
il disoit : Rcidix omnium malorum cupiditas. — Et
hoc de primo articido hujus prime partis.
Pour entrer en la matière du second article, je metz
une suspicion *, et suppose que c'est un g des greigneurs
péchez qui soit ou puist estre que crime de lèze-ma-
jeslé royale. Et la cause si est, car c'est la plus noble
chose et la plus digne qui puist estre que majesté royale
pour ce qu'on ne peut faire plus grant péché, ne plus
grant crime que de injurier majesté royale, et selon ce
que le crime est plus grant, l'injure est greigneur et fait
plus à punir. Pour quoy il est assavoir qu'il est deux
manières de majestez royaulx, l'une est divine et per-
pétuelle, et l'autre est humaine et temporelle. Et pour
proporcionalement parler, je trouve deux manières de
lèze majesté divine , et l'autre est de lèze majesté hu-
maine.
Item, est assavoir que crime de lèze -majesté di-
vine se part en deux degrez. Le premier, si est quant
on faict directement injure au Souverain Roy qui est
nostre souverain Dieu et nostre Créateur, comme sont
ceulx qui font crime de hérésie ou de ydolatrie. La
seconde est quant on fait injure directement contre
l'espouse de nostre Souverain Roy et nostre seigneur
\. Une souppechon [Siippl. fr. 93); une supposcion (Vér.)
i88 CHRONIQUE [1407]
Jhësus Crist, c'est assavoir saincte Eglise, el est quant
on commet péché de scisme ou division en ladicle
Eglise. Ainsi que je vueil dire que les hérétiques et
les ydolastres commeclent crime de lèze- majesté di-
vine ou premier degré, et scismatique, ou second
degré.
Item, il est assavoir que crime de lèze-majesté hu-
maine se part en quatre degrez. Le premier est quant
l'injure est directement faicte contre la personne du
prince. Le second est quant l'injure ou offense est di-
rectement fait contre la personne de son espouse. Le
tiers degré est quant elle est faicte directement contre
le bien de la chose publique. Et oultre plus, il est
assavoir que pour ce que ces deux manières de crimes
de lèse-majesté divine et humaine sont les plus horri-
bles [crimes] et péchez qui puissent estre, les drois y
ont ordonné certaines peines plus grandes qu'aux autres
crimes. 6'est assavoir, que ou cas d'hérésie ou de lèse-
majesté humaine ung homme en peut estre accusé
après sa mort, et se peut former procès contre lui. Et
s'il advient que il soit convaincu et actaint de hérésie,
il doit estre desterré et ses os mis en ung sac et portez
à la justice et ars en ung feu. Et semblablement se il
advient que aucun soit actaint et convaincu de crime
de lèse-majesté humaine après sa mort, il doit estre
desterré et ses os mis en ung sac, tous ses biens meu-
bles et immeubles forfaiz, confisquez et acquis au
prince, et ses enfans déclairez inhabiles à toute suc-
cession .
Geste distinction de crime de lèse-majesté pressup-
posée, je vueil prendre le second article de madicte
majeur par exemples et auctoritez. C'estassavoir que
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 489
dame convoitise a fait plusieurs estre apostatz et renyer
la foy catholique, ydolatrer et les ydoles aourer. Jà
soit ce que j'en treuve plusieurs exemples, mais pour
ce que ce seroit trop longue chose à raconter, je me
refraindray à trois premiers. Et sera la première de la
première, la seconde de la seconde, et la tierce de la
tierce. Le premier exemple est de Julien l'Apostat, le-
quel fut premièrement chrestien et homme d'église,
mais pour estre empereur de Romme et venir à la sei-
gneurie de l'Empire, il renya la foy catholique et son
baptesme et aoura les ydoles, et disoit aux chrestiens
pour coulourer sa convoitise : Christus vere dicit in
Ei^augelio suo : Nisi quis renunciaverit omnibus que
possidet^ non potest meus esse discipulus. En disant :
Vous qui voulez estre chrestien, vous ne devez rien
avoir. Et sachez que icellui Julien fut homme d'église,
très grant clerc et de grant lignée, et dit-on qu'il eust
esté pape s'il y eust voulu labourer. Mais il ne lui en
chaloit, pour ce que n'estoit alors que povreté de la
papalité. Mais c'estoit la plus noble et riche chose qui
feust ou monde que d'estre Empereur; pour lors il le
désira merveilleusement. Et pour ce qu'il considéra
que les Sarrasins estoient encores si fols qu'ilz n'eussent
point souffert qu'un chrestien eust esté Empereur, il
renya son baptesme, la chrestienté et la foy catholique,
et se rendi à la loy des Sarrasins, à aourer les ydoles,
persécuter les chrestiens et diffamer le nom de Jhésu-
crist, considérant que par ce moien il seroit empereur.
Et lors advint que l'Empereur qui adonc estoit, ala de
vie à trespas. Et les Sarrasins et paiens, considérans
que icellui Julien estoit de grant lignée, grant clerc, et
plein de grant malice, et que c'estoit le plus grant per-
190 CHRONIQUE [1407]
sécuteur des chrestiens qui feust ou monde et qui plus
disoit de villenie de Jhésucrist et de la foy catholique,
le firent empereur. Si vous diray comment il mourut
de mort vilaine.
Il advint que lui estant empereur, ceulx de Perse se
rebellèrent contre lui. Lors mist sus une puissant ar-
mée pour réduire les rebelles en sa subjection , et au
départir jura et voa à ses dieux que se il povoit retour-
ner victorien, il destruiroit chrestienté. Et ala passant
parmy une cité appellée Césarée , ou pays de Capa-
doce , et là trouva ung très grant et solennel docteur
de la saincte théologie qui estoit évesque de ladicte
cité , appelle Basilius , qui à présent est saint Basile ,
lequel estoit deslors très bon homme, et par le moien
de sa doctrine ceulx du pays estoient tous chrestiens.
Icellui saint Basile vint vers lui et lui fist la révérence,
et lui présenta trois pains d'orge. Lequel présent il
print en grant indignacion et dist : Il m'a présenté
viande de jument, et je lui envoieray viande de che-
val, c'estassavoir trois boisseaulx d'avoyne. Le vail-
lant homme saint Basile se excusa en disant que
c'estoit tel pain , que lui et ceulx du pays mengoient.
Puis jura icellui Julien, qu'à son retour destruiroit la-
dicte cité et la mectroit en tel estât qu'il feroit courir
les cailles par tout^, et en feroit ung beau champ et
par tout y feroit semer du froment. Puis s'en ala
oultre, à tout ses batailles. Et saint Basile et les chres-
tiens de la cité eurent conseil et advis ensemble pour
saulver ladicte cité. Et advisèrent que c'estoit le meil-
i . Au lieu de cette singulière leçon , donnée aussi par le
ms. 8345, le ms. Suppl. fr. 93 et Vérard, donnent : courir les
tharrues.
[i407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. ^91
leur de prendre tous les joiaulx et trésors pour lui pré-
senter et pour l'apaiser, et oultre qu'ilz yroient en
procession en une église de Nostre Dame qui estoit
sur une montaigne près de ladicte cité , et là demou-
reroient par trois journées, impétrant à Dieu le saul-
vement et de ladicte cité. La tierce nuit advint une
vision audit saint Basile. C'estassavoir qu'il veoit une
grande compaignie d'anges et de sains assemblez de-
vant une dame, laquelle dame dist à ung de ses sains :
« Appeliez moy le chevalier Mercure. » Lequel vint
tantost , et lors lui dist la dame : « Tu as tousjours été
loial serviteur à mon filz et à moy, et pour ce je te
commande que tu voises destruire Julien, l'empereur,
le tirant apostat, qui si fort persécute les chrestiens, et
dit tant de vilenie de mon filz et de moy. » Prestement
ressuscita ledit chevalier Mercure. Et lui, comme bon
chevalier, print son escu et sa lance qui estoient pen-
dus à la paroy de l'église où il esloit enterré en ladicte
cité, et s'en ala, et devant toutes les gens d'icellui
Julien, le vint férir de sa lance tellement qu'il lui passa
tout oultre parmy le corps et l'occist, puis retira sa
lance et la raporta. Et ne sceurent les gens dudit em-
pereur qui c' estoit. Et saint Basile si tost que ladicte
vision lui fut advenue , s'en vint hastivement en la-
dicte église où estoit le tombel d'icellui chevalier, et
trouva que le corps n'y estoit pas, la lance ne l'escu.
Lors appella les gardes de F église et leur demanda
qu estoient devenus ledit escu et la lance. Hz respon-
dirent que la nuit précédente avoient esté ostez, et ne
savoient de qui ni comment. Si retourna icellui saint
Basile hastivement à la montaigne dessusdicte, au cler-
gié et au peuple , et leur compta sa vision et com-
i92 CHRONIQUE [ikOl]
ment le corps , l'escu et la lance dudit Mercure n'es-
toient point en l'église, et que c'estoit signe et appro-
bacion de sadicte vision. Assez tost après, vindrent à
la dessusdicte église et y retrouvèrent ladicte lance et
Tescu, pendus et remis à la paroit (sic) ou lieu où ilz
estoient paravant. Et estoit la lance , tout de nouvel
ensanglantée , et ou tombel , ledit corps. Et fut advisé
que à ce faire ne mist que un g jour et deux nuis. Et
ainsi fut occis et mis à mort ledit Julien l'Apostat. Et
oultre dit la cronique qu'il reçevoit son sang en sa
main et le gectoit vers le ciel en disant : Vichti Galilée,
en parlant à Jhesucrist et disant : « Galiléen , lu m'as
vaincu ! » Item , encores dit la cronique que l'un des
conseillers et sophistes d'icellui Julien eut semblable
vision dudit miracle de ladicte mort , et pour ce s'en
vint à saint Basile pour se faire baptiser comme bon
clirestien , lequel disoit qu'il avoit esté présent à la-
dicte occision et qu'il lui avoit veu recevoir son sang
en ses mains et le gecter en bault comme dit est. Et
ainsi misérablement mourut et fma sa vie Julien l'Apos-
tat. Et par ce avons le premier exemple.
Le second exemple est De Sergio monacho, lequel
estoit cbrestien, homme d'église et de religion qui par
convoitise se mist en la compaignie de Mahommet.
Pour quoy est assavoir que icellui moyne advisa que
ledit Mahommet estoit ung grant capitaine des pays
de Surie et des routes des paiens d'oultre-mer, et que
les seigneurs des pays estoient presque tous Irespassez
par une mortalité et n'estoient demourez que les en-
fans. Lors dist Mahommet à Sergius : (f Se vous me
voulez croire, je vous feray le plus grant seigneur et le
plus honnoré du monde ». Briefment ilz furent d'ac-
[1407] D'EISGUERRAN DE MONSTRELKT. 193
cord de ce faire , et que Mahoiiimet feroit tant par
force d'armes qu'il conquerroit le pays et en seroit
seigneur, et icellui moyne ouvreroit de subtilité et
renouceroit à la loy des clirestiens et composeroit une
loi toute nouvelle ou nom dudit Maliom. Il fut ainsi
fait, et furent convertis tous les pays d'Arabe, de
Surie, d'Aufrique, de Belmarin*, de Maroch, de Gre-
nade , de Thunes en Barbarie , de Perse , d'Egipte et
de plusieurs autres parties qui pour lors estoient dires-
tiens pour la plus grant partie sans comparoison. Et
fut ceste apostasie de la loy Mahom faicte, six cens ans
après l'ïncarnacion Nostre-Seigneur. Icellui Mahom
donna audit moyne grant habundance de richesses
mondaines , et il les receut par convoitise, qui lui fist
faire l'apostasie , à la dampnacion perpétuelle de son
âme.
Le tiers exemple est d'un prince et duc de Syméon,
qui fut une des douze lignées des enfans d' Israhel ,
lequel prince estoit moult puissant homme et grant
seigneur et avoit nom Sambry. Lequel fut si espris de
convoitise et de délectacion charnelle de l'amour
d'une paienne , qu'elle ne se vouloit accorder à faire
sa voulenté s'il ne aouroit ses ydoles. Il les aoura et
les fist aourer par plusieurs de ses subgetz, desquel z
la saincte Escripture dist ainsi : Jt illi comederunt ea^
et adoraverunt Deos eorum , etc. C'est à dire que
icellui duc et une grant partie du peuple firent forni-
cacion de leur corps avec les femmes païennes et
sarrasines du pays de Moab , lesquelles femmes les
induisirent à aourer les ydoles. Dont Dieu se courrouça
1 . De Belmarin. Belle marine (Vérard).
194 CHRONIQUE [1407]
très durement, et dist à Moyse , qui estoit le souverain
seigneur et duc de tous les autres du peuple : « Pren
tous les princes du peuple, et les fais pendre au gibet
contre le soleil. » Et pour quoy disok-il tous les
princes? pour ce que la pluspart d'iceulx estoit con-
sentant d'icellui crime. Et les autres, jà soit qu'ilz n'en
feussent point consentans, ilz estoient négligens de
prendre vengence de si grande injure faicte à Dieu
leur Créateur. Tantost Moyse ala assembler tous les
princes et tout le peuple d'Israël et leur dit ce que
Dieu lui avoit dit et commandé. Le peuple print à
pleurer, pour ce que les malfaicteurs estoient si puis-
sans que les juges n'osoient faire justice. Et encores
plus , icellui duc Sambry estoit à tout vingt quatre
mille hommes , tous de son aliance. Si se parti de la
place , voiant tout le peuple , et s'en ala entrer ou
logis de la dame sarrasine, qui estoit sa mie par
amours et qui estoit la plus belle créature et la plus
gente du pays. Lors ung vaillant homme nommé Phi-
nées print courage en lui et dist en son cuer, je voue
à Dieu que présentement le venge ray de ceste injure.
Si se parti sans mot dire , sans quelconques comman-
dement de Moyse, ne d'autre à ce aiant povoir, et
s'en vint au logis , où il trouva icellui duc avec icelle
dame, l'un sur l'autre, faisant l'œuvre de délit, et
d'un couslel qu'il avoit en manière de dague, les trans-
perça tous deux d'oultre en oultre , et les occist tous
deux ensemble. Et les vingt quatre mille hommçs qui
estoient adhérens avec icellui duc nommé Sambry, si
volrent combatre, pour sa mort. Mais par la grâce de
Dieu ilz furent les plus febles, et furent tous mors et
occis. Et notez bien cest exemple , que le vaillant
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 19S
homme Pliînées «stoit si esprins de Famour de Dieu
qu'il fut si dolent quant il vit telle injure faire à Dieu,
son roy et souverain seigneur, qu'il ne doubta point
soy exposer à la mort, et n'actendi point, ne comman-
dement ne licence de Moyse , ne d'autre quelconques,
de ce faire , pour ce que les juges ne faisoient point
leur devoir, les ungs par négligence , les autres par
doubtance qu'ilz avoient d'icellui duc Sambry. Et
plus encores est à noter la grande rémunéracion et
loenge qu'il en acquist. Quia Dominus ad Mojsen
Phinees filius Heleasim filii Aaron sacerdotis , etc.
C'est à dire que Dieu eut le fait tant agréable et le
rémunéra tellement, que lui et sa lignée auroient tiltre
et honneur de prestrise par telle manière que nul de
l'ancien testament ne seroit prestre ne évesque , fors
de la lignée d'icellui Phinées. Placai^it et cessa^nt
quassacio et reputatum est ei ad justiciam usque in
sempiternum. Cesl à dire que icellui fait fut actribué
à justice , gloire et loenge audit Phinées et à toute sa
lignée à tous jours mais. Ainsi appert clèrement que
concupiscence et convoitise mauvaise tint tellement
en ses las ledit duc Zambri qu'elle le fit ydolatre,
et aoura les ydoles des Sarrasins. Et cy fine le tiers
exemple du deuxiesme article.
Quant au tiers article de madicte majeur, où je doy
monstrer par exemples et par auctoritez de la Bible ,
laquelle nul n'oseroit contredire, c'est assavoir que
dame convoitise a fait plusieurs estre traistres et des-
loiaulx envers leurs souverains seigneurs, jà soit ce
que à ce propos je pourroie mectre les exemples et
auctoritez, tant de la saincte Escripture comme d'ail-
leurs, mais je me restraindray à trois.
190 CHRONIQUE [1407]
Le premier est du cas de Lucifer, lequel fut la créa-
ture plus parfaicte en essence que Dieu fist onques.
Duquel dit Ysaye le prophète : Quare cecidisti de celo
Lucifer. Pour quoy il est assavoir que icellui Lucifer
soi regardant et considérant si noble créature, tant
belle et tant parfaicte, dist en sa pensée en luy-raesmes,
je feray tant que je mectray mon siège et mon trosne
au dessus de tous les autres anges et seray semblaljle
à Dieu. C'estassavoir qu'on lui feroit obéissance comme
à Dieu. Et pour ce faire, il décent une grant partie des
anges et les actrabit à son opinion, c'estassavoir qu'ilz
lui feroient obéissance, honneur et révérence par ma-
nière de hommage comme à leur souverain seigneur,
et ne seroient de riens subgetz à Dieu, mais à cellui
Lucifer, lequel tenroit sa majesté pareillement comme
Dieu la sienne, exempte de toute la seigneurie de Dieu
et de toute sa subjection. Et aussi vouloit tolir à Dieu,
son créateur et souverain seigneur, la plus grant par-
tie de sa seigneurie et le actribuer à soy. Et ce lui fai-
soit faire convoitise, qui s'estoit boutée en son cou-
rage. Si tost que saint Michel apperceut cela, il s'en
vint à lui et lui dist que c'estoit très mal fait et que
jamais ne voulsist faire telle chose, et que, de tant que
Dieu l'avoit fait plus bel et plus parfait de tous les
autres, de tant devoit-il monstrer plus grant signe de
révérence, subjection et obéissance à cellui qui l'avoit
fait, qui estoit son roy et son souverain seigneur. Lu-
cifer lui respondi qu'il n'en feroit riens. Saint Michel
dist que lui et les autres anges ne souffreroient point
telles injures faire à leur créateur et souverain seigneur.
Briefment, bataille se mut entre cellui Lucifer et saint
Michel. Et une grande partie d'anges furent de l'ac-
[ikOl] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 107
cord et de la querelle d'icellui Lucifer. Et l'autre par-
tie et la plus grande furent de la partie saint Michel.
Saint Michel occist icellui Lucifer de mort pardurable.
Car icellui Lucifer et les autres anges de sa bende fu-
rent par force chassez hors de paradis et trébuchez en
enfer. De quoy dist saint Jehan l'Evangéliste : Causa
dracone et draco pugnabat et angeli ejus cum eo, etc.
C'est à dire que monseigneur saint Jehan vit en vision
la manière de la bataille dessusdicte, et comment Lu-
cifer fut gectë hors et trébuché en enfer, et ses anges
avecques lui. Et après la bataille gaignée il oy une
voix : w Maintenant est faicte une grande paix à Dieu
nostre seigneur et à tous les sains de paradis. » Ainsi
avez le premier exemple du troisiesme article.
Le second exemple du troisiesme article est du très
bel Absalon, fîlz du roy David roy de Jhérusalem. Le-
quel Absalon, considérant que son père estoit vieil
homme et qu'il avoit perdu une partie de sa force et
de son sens, ce lui sembloit, si ala en Ebbon la valée
où son père David avoit esté enoint et couronné à roy,
et là fist une coronacion contre sondit père et se fist
enoindre à roy. Et tant fist qu'il eut dix mille hommes
qu'il actrahit de son accord pour occire le roy son père
et prendre la possession de Jhérusalem. Sondit père,
quant il oy les nouvelles de ceste chose, se partit de la
ville tost et hastivement, et avec lui ses loiaulx amis, et
se retrahy en une forte ville oultre le fleuve Jourdain,
et manda tous ses capitaines partout , et Absalon tous
les siens. Briefment jour de bataille fut prins, et fut la
bataille en la lande d'une forest, là où Absalon vint
en personne garny de très grant compaignie de gens
d'armes, et fist prince de sa compaignie son conseiller,
198 CHRONIQUE [14071
c'estassavoir d'un chevalier nommé Amasa. Le roy
David y vouloit venir en personne , mais Joab , qui
estoit son grant connestable, et les autres chevaliers,
lai conseillèrent qu'il demourast en la forest, pour ce
qu'il estoit viel et ancien; si demoura. Mais pour ce
qu'il estoit très expert prince en fait de guerre, et tant
vaillant chevalier qu'il estoit adonc le plus preux du
monde, de lui-mesmes ordonna trois batailles, des-
quelles Joab, son connestable général, fut capitaine de
la première, et Abisay, le frère Joab, eut la seconde,
et de la tierce fut capitaine Eschey, fils de Geth. Et
puis fut l'estour grant et la bataille cruelle. La partie
du desloyal Absaion fut la plus feble ; si en furent les
ungs occis, et les autres s'en fuirent. Si advint que
icellui Absaion, en fuiant sur sa mule après la descon-
fiture, passa en la forest pardessoubz ung chesne,
espès de branches et moult fort ramu, lesquelles bran-
ches venoient de si bas que les cheveulx dudit Absaion
s'entortillèrent autour d'une des branches, ainsi qu'il
cuidoit passer par dessoubz. Si demoura pendant par
ses cheveux , et sadicte mule passa oultre. Car ledit
Absaion avoit osté son heaume pour la chaleur et pour
mieulx courre, et avoit des cheveulx plus que deux
autres, qui lui batoient jusques à la ceinture, si s'esle-
vèrent en hault en courant et s'entortillèrent entre les
branches dudit arbre. Et pour ce demeura il là pen-
dant, par manière de miracle, pour la grande trahison
et desloiauté qu'il avoit perpétrée à Tencontre du roy,
son père et son souverain seigneur. Si advint que des
hommes d'armes d'icellui Joab, connestable dudit roy
David, le trouva là pendu, et tantost le courut dire à
cellui Joab, Lequel Joab lui dit : a Se tu l'as vu, pour
[1407] D'ENGLERRAN DE MOISSTRELET. 109
quoy ne l'as tu occis, et je t'eusse donné dix besans
d'or et une bonne ceinture. » Lequel respondi à Joab :
« Se tu me donnoies mil besans d'or, si ne lui oseroie-
je toucber, ne faire mal. Car j'estoie présent quant le
Roy te commanda et à toutes les gens d'armes : « Gar-
dez moy mon enfant Absalon, et gardez qu'il ne soit
occis. » Et Joab répliqua : « Le commandement que
le Roy avoit fait estoit contre son bien et son honneur.
Car, tant comme ledit Absalon aura vie ou corps, le
Roy sera tousjours en péril, et si n'aurons jà paix ou
royaume : maine moy où ledit Absalon est. » Cil lui
mena présentement, et là, Joab trouva Absalon pen-
dant par lescheveulx. Si lui ficha trois glaives * parmy
le corps en droit le cuer, et puis le fist gecter en une
fosse et lapider et couvrir de pierres. Car selon la loy
de Dieu, pour ce qu'il estoit traistre, tirant et desloyal
à son père, son roy et son souverain seigneur, il devoit
estre lapidé et tout couvert de pierres. Quant le roy
David sceut la nouvelle que son fils estoit occis, il
monta en une haulte chambre et commença à pleurer
moult tendrement. Fili mi^ fili mi, Ahsalonl quis mi-
chi tribuat ut ego nioriar pro te, Absalon, fili mi! Il
fut noncié à Joab et aux gens d'armes que le Roy me-
noit si grant dueil pour la mort de son filz ; si en furent
très indignez. Lors Joab vint au roy David , et lui dit
ces paroles : Confudisti hodie quitus servorum, tuorum,
saham fecerunt animam tiiain quia diligis odientes
1. Glaive ^ lance, pique , javelot , et non pas une épée. On lit
dans une lettre de rémission de l'an 1 41 5 : « Et là fu frappé par
ledit suppliant d'un cop de lance ou glaive, par le costé ». Com-
mines se sert souvent de cette expression : cent glaives, deux cents
glaives, etc.
200 CHROINIQUE [1407|
te^ et odio habes diligentes te^ etc. C'est à dire quant le
bon chevalier Joab s'en vint au Roy, son seigneur, il
lui dit vérité sans flaler, c'estassavoir ; a Tu hez ceulx
qui te ayment, et aymes ceulx qui te héent ; tu eusses
bien voulu que nous eussions estes occis et que A.bsa-
lon ton filz , vesquist, qui a mis nos personnes en
grant péril de mort en combatant contre lui pour toy,
et pour ce que les gens d'armes et le peuple en sont
si indignez à l'encontre de toy, car se tu ne viens seoir
à la porte , à bonne chère , pour les remercier quant
ilz entreront dedens, ilz feront ung autre roy et te
esteront ton royaume ; et onques si dolente journée
ne t'advint , se tu ne fais ce que je te dy. » Le Roy,
considérant que son connestable lui disoit vérité , vint
seoir à la porte pour remercier les gens de guerre
quant ilz entrèrent dedens la porte , et leur monstra
lie chère et joieuse. Et en ce présent exemple fait moult
à noter que le bon chevalier Joab occist le filz du Roy
contre le commandement du Roy, et ne obéyt point
à son commandement pour ce qu'il estoit ou préju-
dice de Dieu , du Roy et de tout son peuple *. Item ,
nonobstant que ledit Joab l'occist, ilz avoient esté
tousjours amis ensemble , et tant que ledit Joab avoit
audit Absalon fait la paix pardevers le roy David, son
père, d'un meurtre qu'il avoit fait en la personne de
son frère ainsné , filz du roy David , qu'il avoit occis,
et en avoit icellui Absalon esté fuitif hors du pays par
l'espace de trois ans.
\. Si ce singulier discours a jamais été prononcé, comme après
tout la chose n'est pas impossible, des traits comme celui-ci ne
devaient pas être sans portée sur cerlams esprits atrabilaires du
temps.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 204
Mais aucuns pourroient arguer contre les choses
dessusdictes pour ce, quant le roy David fut au lit de
la mort, il cliarga son filz Salomon qui devoit estre
roy régnant après lui, qu'il fîst justice dudit Joab. A
ce je respons que ce ne fut pas pour le cas dessusdit.
Car, nonobstant que Joab feust bon chevalier et loial
ou temps qu'il occist ledit Absalon , néantmoins en-
vers la fin de ses jours il commist deux grandes faultes.
La première fut qu'il occist ung très bon chevalier et
homme d'armes, nommé Amaza, et en baisant le print
par le menton d'une main, et de l'autre lui bouta une
cspée parmy le corps , en disant : Ave f rater Amaza^
« Dieu te gard ! frère Amaza. m Le second fut qu'il
occist le prince Abner, aussi par grande trayson. Et
pour ce que le Roy n avoit point puny ledit Joab des
deux homicides dessusdiz qu'il avoit perpétrez si des-
loyaument , il en fist conscience en son lit mortel , et
en charga son filz Salomon qu'il en feist justice après
son trespassement, et qu'il le pugneist en ce monde et
privast de la vie du corps pour éviter dampnacion
perpétuelle. Et lui dist ainsi : Tu sois que fecerit Joab
duohus principïbus exercitus Israël y filio meo ^ etc.
C'est à dire que les deux chevaliers, princes de la che-
valerie d'Israël , avoient esté tuez desloiaument en la
paix de Dieu et de son Roy, et je fay conscience de
ce que je lui ay esté trop favorable ; et pour ce, se tu
ne le pugnis, tu seroies cause de la dampnacion de
son âme. Et je fay cy ung nota : il n'est nul si bon che-
valier ou monde qui ne puist faire une faulte , voire si
grande que tous les biens qu'il aura faiz devant soient
adnuliez. Et pour ce , on ne crie aux joustes , ne aux
batailles : Aux preux ! mais on crie bien : Aux filz des
202 CHRONIQUE [1407]
preux après la mort de leur père ! Car nul chevalier
ne peut estre jugié preux se ce n'est après le trespas-
sement. Ainsi avez vous le deuxiesme exemple.
Le tiers exemple sera de la royne Atlialie qui estoit
royne de Jhërusalem. De laquelle dist la saincte Es-
cripture : Athalaia vero ^ mater régis Ochasie^ videns
filium suum mortuum, surrexit , etc. C'est à dire que
cette mauvaise royne Atlialie, recordant que le roy
Ochosie, son fîlz, estoit trespassé et qu'il n'avoit laissé
que petit en fans , pour actribuer à elle la seigneurie,
par sa convoitise, mauvaise concupiscence et tirannie,
occist les enfans dudit roy son filz , et furent tous mis
à mort, excepté que par la grâce de Dieu et d'une
vaillant dame qui estoit ante desdiz enfans , seur à
leur père, laquelle embla un nommé Joias ou berceau
de sa nourrice et l'envoia secrètement à l'évesque du
temple , qui doulcement le nourry jusques à sept ans.
Ce pendant ladicte mauvaise royne régna par l'espace
desdiz sept ans, par tyrannie et desloyaulté. Et la liui-
liesme année le vaillant évesque la fist espier et occire
de fait d'aguet , et fist couronner le petit enfant. Le-
quel , combien qu'il feust jeune et qu'il n'eust que
sept ans, gouverna très bien ledit royaume par le con-
seil et advis dudit vaillant évesque et autres bons
preudommes. Car la saincte Escripture dist ainsi :
Joias regnavit quadraginta annis in Jhërusalem, fecit-
que rectum coram Domino , etc. Ainsi avez vous le
troisiesme exemple, qui est comment convoitise de
honneur vaine, qui n'est autre chose que concupis-
cence et voulenté désordonnée à tolir à autrui sa noble
dominacion et seigneurie, fist ladicte royne estre
murdrière , faulse et desléale , pour obtenir par force
[1407] D'EINGUERRAN DE MONSTRELET. 203
tiran nique la couronne et seigneurie du royaume de
Jhérusalem. Et si avez oy comment par agaiz et espie-
mens elle fut occise. Car c'est droit raison et équité
que tous tirans soient occis vilainement par agais et
espiemens, et est la propre mort dont doivent mourir
les tirans desleaux. Et ainsi je fais fin du tiers article
de madicte matière majeur.
Après je viens au quart article de ma majeur, ou-
quel je pense à noter et exposer huit véritez princi-
pales par manière de conclusion, et fondement de en
icellui insérer huit autres conclusions par manière de
correlaire, pour mieulx fonder la justificacion de mon-
dit seigneur de Bourgongne. La première est que tout
subject universel qui par convoitise , barat , sortilège
et malengin machine contre le salut de son roy et sou-
verain seigneur, pour lui tolir et soubztraire sa très
noble et haulte seigneurie , il pèche si griefment et
commet si horrible crime, comme crime da lèse-ma-
jesté royale ou premier degré, et par conséquent il est
digne de double mort, c'estassavoir , première et
seconde. Je preuve madicte proposicion. Car tout tel
subject et vassal est grant ennemy et desloyal au sou-
verain seigneur et pèche mortellement ; donques ma
conclusion est vraye. Et qu'il soit tirant , je le preuve
par monseigneur saint Grégoire, qui dist ainsi: 7V-
rannus est proprie , etc. Qu'il commet ce crime de
lèse-majesté, il appert clèrement par la distinction
dessusdicte des degrez de lèse -majesté royale et en la
personne du prince. Qu'il soit digne de double mort,
première et seconde , je le preuve. Car, par la pre-
mière mort j'entens mort corporelle, qui est séparacion
du corps et de l'âme, et par la mort seconde je n'en-
204 CHRONIQUE [1407]
tens autre chose que dampnacion pardurable , de la-
quelle parle monseigneur saint Jehan 1 evangéliste, et
dist : Qui vixerit non ledetur a morte secunda. C'est à
dire que toute humaine créature qui aura victoire fina-
blement sur convoitise et ses trois filles, il n'aura
garde de la mort seconde, c'estassavoir de pardurable
dampnacion.
La seconde vérité est, jà soit ce que ou cas dessusdit
tout vassal et subject soit digne de double mort, et
qu'il commecte si très horrible crime qu'on ne le pour-
roit trop punir, toutesfoiz il fait trop plus à punir que
ung simple subject, c'estassavoir, ung baron que ung
chevalier, ung conte que un baron , et un duc que
ung conte, le cousin du Roy que ung estrange, le
frère du Roy que ung cousin , et le filz du Roy que le
frère. C'est vérité , tant qu'à la première partie s'ensuit
la vérité précédente. Et quant à la seconde partie , je
le preuve. Car en mondit degré, l'obligacion est plus
grande à vouloir garder le salut du Roy et la chose du
bien publique. Donques ceulx qui font le contraire
font plus à punir, en montant de degré en degré. Ma
conséquence est très bonne, et je la preuve. C'estas-
savoir que le filz est plus obligié que le frère , et le
frère que le cousin , ung duc que ung conte , ung
conte que ung baron et ung baron que ung chevalier,
à garder le bien et honneur du Roy et de la chose
publique du royaume. Car chascune des dessusdictes
prérogatives, dignitez et seigneuries correspondent à
certain degré d'obligacion , et ainsi qu'ilz sont plus
grans et plus nobles, plus grande et plus forte est
l'obligacion. Et pourtant, qui plus en a et de plus
nobles , plus est obhgié comme dit saint Grégoire, en
[4407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 205
l'auctorité dessus alléguée : Concrescunt dona et ra-
clones donorum. Item, pour le deuxiesme argument
prens-je madicte vérité. Car, tant que la personne est
plus proucliaine du Roy et plus noble, s'il fait les
choses dessusdictes, de tant est-ce plus griefve esclande
que n'est d'une personne qui est loingtaine du Roy.
C'est plus grande esclande que ung grant duc et puis-
sant seigneur, prouchain parent du Roy, machine sa
mort pour lui tolir sa seigneurie , que ce seroit d'un
povre subject qui n'est point son parent. De tant que
le machineur seroit plus prouchain du Roy et de plus
grant puissance , de tant seroit la chose plus inique ,
et de tant seroit de plus grant esclande, et par consé-
quent seroit plus à punir. Tiercement, je prouve ma
vérité dessusdicte. Car il y a plus grant péril, donques
y doit-il avoir plus grant remède de punicion. Et à
rencontre qu'il y ait plus grant péril , je le preuve.
Car la machinacion des prouchains du Roy, qui sont
de grande auctorité et puissance , est plus périlleuse
que n'est la machinacion des povres gens. Et pour
tant qu'elle est plus périlleuse , il en doit avoir plus
grande punicion pour obvier aux périlz qui en pevent
advenir pour les refraindre de la temptacion de l'en-
nemi et de convoitise. Car, quant ilz se voyent si
prouchains à la couronne , il advient que convoitise
se boute en leur cuer, pour quoy ilz se bouteront à
machiner de toute leur puissance et à empoingner
ladicte couronne. Ainsi n'est pas d'un povre sub-
ject qui n'est point prouchain parent du Roy, car
il n'auroit jamais ymaginacion ou espérance d'ad-
venir à ladicte couronne, ne du royaume, aucune-
ment.
206 CHRONIQUE [1407]
La tierce vérité \ ou cas dessusdit en ladicte pre-
mière vérité. Il est licite à chascun subject, sans
quelque mandement , selon les lois morales, nalurèles
et divines , de occire ou faire occire traistre desloial
ou tirant , et non point tant seulement licite , mais
honnorable et méritoire, mesmement quant il est de
si grant puissance que justice n'y peut estre faicte
bonnement par le souverain. Je prouve ceste vérité
par douze raisons, en l'honneur des douze apostres.
Desquelles raisons , les trois premières sont trois auc-
toritez de trois philosophes moraulx. Les autres trois,
sont de trois auctoritez de saincte Église. Les autres
trois , sont de trois lois civiles et impériales. Et les
trois dernières sont exemples de la saincte Escripture.
La première des trois auctoritez des trois docteurs
de saincte théologie est du docteur saint Thomas , qui
dist en la dernière partie du second livre des sentences :
Quando aliquls ad dominum sihi per violenciam sur-
rexit. A parler briefment et proprement, le docteur
dessusdit veult dire que ce subject qui occist le tirant
dessusdit, fait oeuvre de loenge et de rémunéracion.
La seconde auctorité si est Salberiensis sacre théologie
eximii docioris, in lihro suo Policrat^ libro II , c. xv,
sic dicentis : Amico adulari non licet^ sed aurem ti-
ranni miilare^ licitum est^ etc. C'est à dire il n*est
licite à nullui de flater son ami, mais il est licite de
adenler et endormir par belles paroles les oreilles du
tirant. Car puisqu'il est licite d'occire ledit tirant , il
est licite de le flater et blander par belles paroles et
1 . Le ms, Supp. fr. 93 met en tête de cet alinéa les mots : De
occis ions.
2. Mulare (sic) lis. mulcere.
[4407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 207
signes. La tierce auctorité est de plusieurs docteurs
que je mets tous ensemble afin que je n'y excède le
nombre de trois. C'estassavoir Ricardi de Media ^illa^
Alexandri de Halis et Ascens, in sumnia qui conclu-
sionem ponant in effectum ; et adjoinct pour plus
grande confirmacion F auctorité de saint Pierre l'a-
postre , qui dit ainsi : Subditi estote Régi quasi pre-
cellenti , siue ducibus , tanquam ab eo missis ad vin-
dictant mnlefactorum^ laudeni vero bonorum, quia sic
est i^oluntas Dei ^ Prima /;^ IP, C'est à dire que la
voulenté de Dieu est que tous obéissent au Koy comme
excellent et souverain seigneur sur tous les autres de
son royaume , et puis après aux ducs et autres princes,
comme commis et envoiez de lui à la voulenté et pu-
nicion des malfaicteurs et à la rémunéracion des bons
et à la vengence des mauvaises injures faictes et ma-
chinées au Roy par ses ennemis et malfaicteurs. Don-
ques il s'ensuit que les ducs sont obligez de venger le
Roy de toutes injures qui seront faictes et machinées à
faire, ou au moins d'en faire leur povoir, et de ex-
poser à ce toute leur puissance, toutes et quantesfoiz
qu'il viendra à leur congnoissance.
Après je viens à la seconde auctorité des trois phi-
losophes moraulx , dont la première est Anaxagore
Philippi in libro suo pluribus locis , sic de civilibus
subditorum ait : Licitum est occidere tjrannuniy et
non solum licitum , jmo laudabile. C'est à dire qu'il
est licite à ung chascun subject occire le tirant, et non
point seulement licite, mais chose honnorable et digne
de loenge. La seconde, Tullii in libro De officiis^ lau-
datis illis qui Julium Cesarem interfeceruht quanwis
esset sibi familiaris arnicas , eo quod jura iniperii
208 CHRONIQUE [1407]
quasi tyrannus usurpai^erat. C'est à dire que le nol3le
moral Tulle dit et escript en son livre Des offices ,
que ceulx qui occirent Jules César font à priser et bien
sont dignes de loenges pour tant que Jules César avoit
usurpé la seigneurie de Tempire roummain par tiran -
nie et comme tirant. La tierce auctorité est de Bocace,
en son livre : De casihus inroriim illustrium ^ cap. v,
contra filios tirannos , en parlant du tirant dit ainsi :
oc Le diray-je roy, le diray-je prince , lui garderay-je
foy comme à seigneur? Nonnil. Car il est ennemi de la
chose publique. Contre cellui puis-je faire conspira-
cion, prendre armes, mectre espies et employer force ?
C'est fait de courageux, c'est très saincte chose et très
neccessaire , car il n'est plus agréable sacrifice que le
sang du tirant. C'est une chose importable de recevoir
villenies pour bien faire. >?
Après , je viens à la tierce auctorité des lois civiles.
Et pour ce que je ne suis point légiste , il me suffit de
dire la sentence des lois sans les alléguer, car en toute
ma vie je ne fus estudiant que deux ans en droit canon
et civil , et y a plus de vingt ans passez , pour quoy je
n'en puis guères sçavoir, et ce que lors je en peuz
aprendre , je l'ay oublié par la longueur du temps.
La première auctorité des lois civiles est que les déser-
teurs et destructeurs de chevalerie, chascun les peut
occire licitement. Et qui est plus déserteur que cellui
qui destruit la personne du Roy, qui est le chef de
chevalerie et sans lequel la chevalerie ne peut lon-
guement durer. La seconde auctorité est, qu'il est licite
à ung chascun de occire et faire occire les larrons qui
guètent les chemins es bois et en forestz. Et pour
quoy il est licite ? en ma foy c'est pour ce qu'ilz sont
[i407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 209
formellement ennemis de la chose publique et conti-
nuellement machinent à Fencontre et mectent peine
à occire les passans. Donques est-il licite de occire le
tirant qui continuellement machine contre son roy et
son souverain seigneur, et à destruire le bien publique.
La tierce auctoritë est qu'il est licite à ung chascun
d'occire ung larron s'il le treuve en sa maison, de
nuit , par la loy civile et impériale. Donques, par plus
forte raison , est-il licite d'occire ung tirant qui par
nuit et par jour machine la mort de son souverain
seigneur. Geste conséquence appert à tout homme de
sain entendement s'il y veult considérer, et l'antécé-
dent est le texte de la loy escripte.
Âincois que je entre en la matière des trois exemples
de la Saincte Escripture, je vueil respondre à aucunes
objections qu'on pourroit faire à l'encontre de ce que
dit est , en arguant ainsi : Tout homicide par toutes
lois est défendu , c'estassavoir divine , naturelle , mo-
rale et civile. Tout ce que dit est, n'est pas tout vray
dit. Qu'il soit défendu en la loi divine , je treuve et le
preuve. Car la Saincte Escripture dit ainsi : Non oc^
cides , et est ung des commandemens de la loy divine
par lequel est défendu tout homicide. Qu'il soit dé-
fendu en la loi de nature , je le preuve. Natura enim
inter homines quamdam cognicionem constitua qiid
homineni honiini insidiari nephas est. Qu'il soit aussi
défendu par la loy morale, je le preuve /;e/' illiid. Hoc
non facias aliis quod tihi non i>is fieri. Âlterum non
ledas. Jus suum unicuique irihuere. Hoc est morale
insuper ^et de naiurali jure. Qu'il soit aussi défendu
par la loy civile et impériale, je le preuve par les lois
civiles et impériales, qui disent ainsi : Qui homineni
1 14
240 CHRONIQUE [1407]
occidity capite puniatur^ non habita différencia sexus
çel condicionis.
Pour respondre aux raisons dessusdictes , est à sa-
voir que les théologiens et juristes parlent en diverses
manières de ce mot homicidium. Mais nonobstant
qu'ilz diffèrent es parlers, ilz diffèrent * en une mesme
sentence. Car les théologiens dient que tuer ung
homme licitement n'est point homicide , car ce mot
homicidium emporte en soy quod sit justum. Et pr op-
ter hoc dicunt quod Mojses Phinees et Matathias non
commiserunt homicidia, quia juste occiderunt. Mais les
juristes dient que toute occision de homme , soit juste
ou injuste, est homicide. Et les autres dient qu'il y a
deux manières de homicides, juste et injuste , et que
pour homicide juste nul ne doit estre puny. Je respon-
dray donques selon les théologiens. Je dy que l'occision
dudit tirant n'est point homicide , pour ce qu'elle fut
juste et licite. Ainsi ne s'en ensuit point de punicion,
mais rémunéracion. Quant à l'argument qui dit quod
hominem homini insidiari nephas est^ etc., c'est à dire
que le tirant qui continuellement m-achine Ja mort de
son roy et souverain seigneur et homo est nephas et
perdicio et iniquitas. Et pour ce , cellui qui l'occist par
bonne subtilité et cautelle en l'espiant, pour saulver
la vie de son roy et souverain seigneur, et le garde de
tel péril , il ne fait pas nephas , mais s'acquitte envers
son roy et souverain seigneur. Quant à l'argument qui
dit : Non facias aliis , etc. Alterum non ledere ^ etc.,
je respons que ce, fait expressément contre ledit tirant
\ , Ils diffèrent (sic) , lis. ils conviennent comme dans le ms.
Supp. fr, 93.
[4 407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. ^i\
et pour cellui qui l'occist. Car il fait contre son Roy
et souverain seigneur ce qu'il ne vouldroit pas qu'on
lui feist , et ipsum Regem injuriatur et ledit. Pour la-
quelle chose le subject qui l'occist de mort telle qu'il
a desservie, ne fait en riens contre lesdictes lois, mais
garde l'entente d'icelles , c'estassavoir bonne équité et
loiaulté envers son Roy et souverain seigneur.
Aux autres lois qui dient : Qui hominem occiderit
capile puniatur. Ornnis usas armorum , etc., je res-
pons à toutes les lois ensemble, qu'il n'est loy tant
soit générale , ne règle tant soit fort commune , qu'en
aucun cas espécial n'y ait excepcion aucune. Je dis
ores que le cas d'occire ung homme tirant est exemple,
et par espécial quant il est tirant de celle tirannie que
dessus est dit. Comment pourroit-on trouver plus
digne cas d'excepcion que le cas dessusdit? C'estassa-
voir qu'il est fait par si grant neccesité comme pour
défendre son Roy et le garder de péril de mort , et
mesmement quant lesdictes machinacions et sortilèges
ont si avant ouvré en sa personne qu'il en est telle-
ment indisposé qu'il ne peut entendre à faire justice ,
et que ledit tirant a desservi si grande punicion que
justice n'en peut bonnement estre faicte par sondit
roy et souverain seigneur, qui est affebli, blécié et
endommagié en entendement et en puissance corpo-
relle. Et pour ce Non est cdiqua lex quin aliter expri-
mendum sit in ea et enim alii occidit exemplaria in
aliquo casu interpretacio exemplaria \^el excepcio in~
terpretatur^. Et par ainsi expliquée la loy, et inler-
1. Le ms. Suppl. fr. 93, remplace cette phrase inintelligible
par une autre qiù ne l'est pas moins. Il serait superflu et fasti-
dieux de continuer à donner les variantes de ces citations latines.
212 CHRONIQUE [1407]
prêtée en tel cas, n'est point contre la loy à parler
proprement. Pour ce est assavoir qu'en toutes lois a
deux choses , la première le principe ou la sentence
textuale , l'autre si est la cause pour quoy on la faict
faire , à laquelle fin les conditions d'icelle loy enten-
doient principalement. Et quant ilz scavoient que la
sentence estoit contraire à la fin de la loy, c'estassavoir
à la fin pour quoy ladicte loy fut faicte , on doit ex-
pliquer ladicte loy à l'entente de la fin , et non point
au fait lictéral ou sentence textual. Ainsi met le phi-
losophe, l'exemple des citoiens qui firent une loy pour
garder leur cité , c'estassavoir que nul estranger ne
montast sur les murs , sur peine capital. Et la cause
qui les mouvoit à ce faire , fut que se ladicte ville
estoit asségée des ennemis , ilz se doubtoient que se
les estrangers montoient sur les murs avecques les ci-
toiens ou autrement , il y pourroit avoir trop grant
péril qu'ilz ne fussent favorables à leurs ennemis contre
la ville , ou qu'ilz ne leur donnassent aucun signe ou
entendement de la manière de prendre la ville. Or
advint que ladicte ville fut assaillie en plusieurs lieux.
Les estrangers et pèlerins qui estoient en la ville ,
regardèrent qu'à l'un des lieux les ennemis assailloient
trop fort, et estoient ceulx de la ville trop febles en
icellui endroit. Prestement lesdiz estrangers se armè-
rent et montèrent sur les murs pour secourir ceulx de
la ville qui estoient les plus febles. Si repoussèrent
lesdiz ennemis et saulvèrent ladicte cité. Le philo-
sophe demande , puis que lesdiz pèlerins sont montez
sur les murs , il lui sembloit qu'ilz avoient fait contre
la loy et dévoient estre punis. Je respons que non.
Car, jà soit ce qu'ilz aient fait contre la sentence licté-
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 2i3
raie ou textuale de ladicte loy, car ilz ont saulvé la
cité, pour laquelle garder ladicte loy fut faicte, afin de
garder ladicte ville. Car s'ilz n'y eussent point monté,
ladicte ville n'eust point esté gardée , mais eust esté
prinse. Au propos : les lois dessusdictes qui dient que
nul ne doit prendre auctorité de justice fors le Roy, ne
faire port d'armes sans licence du prince , je dy que
ces lois furent faictes pour garder l'onneur du Roy, de
sa personne et de la chose publique. Mis ce cas don-
ques, je prouveray que ung tirant de grant puissance et
auctorité, subtillement machinant de toute sa puissance
à la mort du Roy continuellement par baratz et ma-
léfices pour lui tolir sa seigneurie, et fera mondit sei-
gneur tout indisposé en entendement et en force cor-
porelle qu'il ne scauroit ou pourroit y mectre remède
ne en faire justice , et en oultre que cellui tirant con-
tinue de jour en jour en sa mauvaistié , je regarde les
lois dessusdictes qui me demandent ports d'armes sans
licence de mondit Roy généralement et qui me défen-
dent l'auctorité d'occirre autrui, que dois-je faire pour
garder le sens lictéral d'icelles lois? Dois-je laisser
mondit seigneur en si grant péril de mort? Nennil,
ains doy défendre mondit Roy, et occire le tirant. Et
en ce faisant, jà soit ce que je face contre le sens lic-
téral desdictes lois, je ne feray point contre la fin pour
quoy elles furent données et faictes , mais acompliray
le commandement final d'icelles lois , c'estassavoir
pour l'onneur, bien et conservacion du prince. La-
quelle chose je garderay mieulx ainsi faisant , que de
laisser vivre icellui tirant ou grant péril et danger de
mondit Roy . Et pour ce je ne doy point estre puny, mais
guerdonné. Car je fais œuvre méritoire et ne tens qu'à
214 CHRONIQUE [1407]
bonne fin , c'estassavoir la fin pour quoy icelles lois
furent faictes. Et pour ce, dit monseigneur Saint Paul :
Lictera occiâit^ caritas vwificat* C'est à entendre que
tout le sens licteral en la Saincte Escripture est occirre
son âme , mais tout le sens de vraie charité , c'estassa-
voir tendre à la fin pour quoy la loy divine fut faicte ,
c'est chose qui bien monstre espérituelle ëdifîcacion.
Item, les lois divine, naturelle et humaine, me donnent
auctoritë de le faire , et en ce faisant je suis ministre
de la loy divine. Ainsi appert que lesdictes objections
ne font riens contre ce que dit est.
Je viens aux trois exemples de la Saincte Escripture
pour parfaire la probacion de madicte tierce vérité. La
première est de Moyse , qui sans commandement ne
auctorité quelconques occist l'Egipcien qui tyrannisoit
les enfans d'Israël. Et pour lors icellui Moyse n'avoit
auctorité de juge , laquelle lui fut donnée quarante
ans après qu'il eut perpétré ce fait. Et de ce , est loé
ledit Moyse , ut patet auctoritate Exodi II. Quia tan-
quant minister legis hoc fecit, Ita improprie in hoc
faciendo ero minister legis. Le second exemple est de
Phinées , qui sans commandement quelconque occist
le duc Zambri, comme il est cy-devant racompté. Le-
quel Phinées ne fut point pugni , mais en fut loé et
rémunéré très grandement en trois choses, en amour,
en honneur et en richesse ; en amour, car Dieu lui
monstra plus grant signe d'amour que devant; en
honneur, quia reputatum ei ad justiciam^ etc., en
richesses, quia per hoc acquisivit actum sacerdotis
sempiterni f etc. Le tiers exemple est de Saint Michel
archange, qui sans commandement de Dieu, ne d'autre,
mais tant seulement d'amour naturelle, occist le tirant
[i407] D'ENGDERRAN DE MONSTRELET. 215
et deslëal à Dieu son roy et souverain seigneur, pour
ce que ledit Lucifer machinoit et tendoit à usurper
une partie de l'onneur et seigneurie de Dieu. Icellui
Saint Michel en fut haultement rémunéré es trois
choses dessusdictes , c'estassavoir en amour, honneur
et richesses ; en amour, car Dieu l'ayma plus que de-
vant et le con ferma en son amour et grâce ; en hon-
neur, quia fecit euin milicie celestis principem in eter-
num , c'est à dire qu'il le fît prince de la chevalerie
des anges à jamais; en richesses, car il lui donna
richesses en sa gloire tant comme il en veult avoir,
tantum quantum erat capax. Ainsi appert ma tierce
vérité par douze raisons.
La quarte vérité ou cas dessusdit : il est plus méri-
toire , honnorable et licite que icellui tirant soit occis
par Tun des parens du Roy que par un g estranger qui
ne seroit point du sang du Roy, et par ung duc que
par ung conte , et par ung conte que par ung baron ,
et par ung baron que par un simple chevalier, et par
ung chevalier que par ung simple subject. Je preuve
ceste proposicion. Car cellui qui est parent du Roy a
à désirer et garder l'onneur du Roy, le défendre à son
povoir et venger de toutes injures, et y est obligé plus
qu'un estranger, ung duc que ung conte, ung conte
plus que ung baron , etc. , et fait plus à pugnir, et si
est plus grant villenie et diffame s'il est négligent de
ce faire. Par opposicion, s'il en fait bien son devoir et
bonne loiaulté et diligence, ce lui est plus grant hon-
neur et mérite. Item , in hoc ma gis relucent amor et
ohediencia occisoris i>el occidere precipientis ad domi-
num suum principem , etc.
La quinte vérité en cas d'aliance , seremens et pro-
2J6 CHRONIQUE [1407]
messes , est des confédëracions faictes de chevalier à
autre en quelque manière que ce soit et puist estre ,
s'il advient que icellui pour garder et tenir tourne ou
préjudice de son prince , de ses enfans et de la chose
publique , n'est tenu de les garder. En tel cas seroit
fait contre les lois naturelles et divines. Je preuve ceste
vérité en arguant ainsi : Bonam equitatem dictamen
recte r adonis et legeni dwinam boni princi pis in per-
sona publica , etc.
La sixiesme vérité ou cas dessusdit est , que s'il
advient que lesdictes aliances ou confédëracions tour-
nent ou préjudice de l'un promectans ou concédens ,
de son espouse ou de ses enfans , il n'est en riens tenu
de le garder. Patet hec méritas per rationes tactas et
cum hoc prohatur sic. Quia observare in illo casu
confederaciones contra legern caritatis ^ qua quibus
rnagis obligantur sibi ipsi uxori proprie ^el liberis
quando possint obligari , etc. '
La septiesme vérité ou cas dessusdit, est qu'il est
licite à ung cliascun subject , honnorable et véritable,
occire le tirant traistre dessus nommé et desloial à
son Roy et souverain seigneur, par aguetz , espiemens
et cautelle. Et si, est licite de dissimuler et traire sa
voulenté de ainsi faire. Je le preuve premièrement par
l'auctorité du philozophe moral appelle Bocace, dessus
allégué, ou second livre De casibus drorurn illustrium^
qui dit ainsi, parlant de tirant : le honnoreray-je comme
prince ? lui garderay-je foy comme à seigneur? Nennil.
il est ennemy, et contre lui puis prendre armes et
mectre espies. C'est fait de courageux, c'est très saincte
chose et du tout neccessaire, car à Dieu n'est fait plus
agréable service que du sang du tirant. Item, je le
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 217
preuve , par l'exemple de la Saincte Escripture , du
roy Jéhu : Occidente^ (sic) sacerdoles et cultores ha-
julat Jheu, primo regum IX. Nam sic dicitur : Jcab
parum coluit Baal ^ ego ^ etc. C'est la plus propre
mort de quoy tirans doivent mourir que de les oc-
cire vilainement par bonne cautelle, aguetz et espie-
mens. Mais sur ce je fais une question. Pour quoy
est ce qu'on est tenu en plusieurs cas de garder foy et
convenance à son ennemy capital et non point au
tirant ? La cause de la response mectent communément
les docteurs , et pour ce qu'elle est commune et qu'elle
seroit longue à racompter, je m'en passeray à tant.
La huitiesme vérité* est que tous subjectz et vas-
saulx qui appenséement machinent conti'e la santé de
leur Roy et souverain seigneur pour le faire mourir
en langueur, par convoitise d'avoir sa couronne et
seigneurie, fait consacrer, ou à plus proprement par-
ler, fait exorer® espées , dagues, badelaires ou cou-
teaulx , verges d'or ou anneaulx dédier ou nom des
dyables par nigromance, faisans invocacions de carac-
tères , sorceries , suggestions et maléfices , et après les
bouter et ficher parmy le corps d'un homme mort et
despendu du gibet, et laisser par l'espace de plusieurs
jours en grant abhomminacion et horreur pour par-
faire lesdiz maléfices, et avec ce porter sur soy, lié ou
cousu , des ossemens et du poil du loup vil et deshon-
neste , et de la pouldre d'aucuns d'iceulx mors des-
pendus du gibet. Cellui ou ceulx qui le font ne com-
mectent point seulement crime de lèze-majesté ou
\ . Leg. occidere.
2. Le ms. Suppl. fr. 93 met ici le titre Des sortilieges.
3. « Fait exercer » (ms. 93).
218 CHRONIQUE [1407]
premier degré, mais commectent crime de lèze-majesté
divine ou premier degré, et sQiit traistres et desloiaulx
à Dieu leur Créateur et à leur Roy, et, comme ydo-
lastres et corrompeurs faulsaires de la foy catholique ,
sont dignes de double mort, c'estassavoir première et
seconde, mesmement quant lesdictes sorceries, sug-
gestions et maléfices sortissent leurs e.ffects en la per-
sonne du Roy par le moien et malefoy desdiz machi-
nans. Invocantes invocaciones pr. d". W. W. Quia
dicit dominus Bonaventura lihro IP dw"". FW quod
ultima Djaholus nunquam satisfacit voluntati talium
nisi antequam ydolatria ministratar^ etc. Ainsi je vueil
dire que les docteurs en théologie dient tous d'un
commun accord que telz sortilèges , caractères et ma-
léfices ne sortissent point leur effect , se ce n'est par
œuvre de dyable et par son faulx moien , et les char-
mes et supersticions que font lesdiz invocateurs n'ont
point de vertu en eulx de nuire ou aider à quelque
personne que ce soit. Mais ce sont les dyables qui ont
puissance de nuire autant que Dieu leur en permet ,
lesquelz ne feroient riens à la requeste desdiz invoca-
teurs s'ilz ne leur faisoient aincois trois choses. C'est-
assavoir, exhiber honneur divin , lequel ne doit point
estre exhibé fors à Dieu, par action et convenance, par
manière de hommage, promesse et obligacion d'au-
cune chose soit monstrer à eulx faulsaires corrompeurs
de la foy catholique, lesquelles choses joinctes ensemble
sont erreurs de la foy et ydolatrie. Et pour tant com-
mectent crime de lèze-majesté. Primum correlarium.
S'il advient pour le cas dessusdit iceulx invocateurs de
dyables ydolastres et traistres audit Roy soient mis en
prison , et que pendant le procès contre eulx ou icel-
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 2i0
lui jugié aucun leur facteur ou participant en leur
crime, les vueille délivrer ou face délivrer de sa puis-
sance, il doit estre puny comme lesdiz ydolastres
comme traistre au Roy son souverain seigneur et cri-
minel de crime de lèze-majesté ou premier et quart
degré. Secundum correlarium. Tout subject qui donne
ou promet à autruy grant somme d'argent pour em-
poisonner son Roy et son souverain seigneur, le mar-
ché fait et les poisons ordonnées , posé que lesdictes
poisons ne sortissent point leur effect pour aucun em-
pescliement survenant par la grâce de Dieu ou autre-
ment , tous les deux marchans commectent crime de
lèze-majesté ou premier degré , et sont faulx , traistres
et desléaulx à leur Roy et souverain seigneur, et sont
dignes de double mort, première et seconde. Tercium
correlarium. Tout subject qui soubz dissimulacion et
faintise de jeux et esbatemens , appenséement et de la
malice de matière inflammable, c'estassavoir à em-
braser et alumer et très mauvaise à estaindre, procurer
faire vestemens pour vestir son Roy, et qui plus est lui
faire vestir avec plusieurs autres et y bouter le feu à
escient pour le cuider ardoir et lui tolir et soubstraire
sa noble seigneurie, il commet crime de lèze-majesté ou
premier degré et est tirant, traistre et desloial à son Roy,
et pour ce est digne de double mort , première et se-
conde ; et mesment quant parle feu sont ars et mors plu-
sieurs nobles hommes, vilainement et à grant douleur.
Quartum correlarium. Tout subject est vassal du Roy
qui fait aliances avec aucuns qui sont ennemis mortelz
du Roy ne se peut excuser de trahison, espécialement
quant il mande aux gens d'armes de la partie d'iceulx
ennemis qui obtiennent les for tresses dudit royaume,
220 CHRONIQUE [4407]
qu'ils se tiengnent bien en icelles fortresses sans eiilx
rendre, car quand ce viendra au fort, il se y emploiera
et leur fera faire secours, ou y mectra bon remède ; avec
ce, empesche les voyages et les armées qui se font
contre lesdiz ennemis*, en les reconfortant tousjours
par voies subtilles et secrètes, est traistre à sondil Roy
et souverain seigneur et à la chose publique du royaume,
et commet crime de leze-majestë ou premier et quart
degré, et est digne de double mort, première et seconde.
Quintuni correlarium. C'est que tout subject et vassal
qui par fraude, barat et donner faulx à entendre, met
dissencion entre le Roy et la Royne , tellement que le
Roy la heoit tant qu'il estoit tout délibéré de la faire
mourir, elle et ses enfans, et qu'il n'y avoit point de
remède se elle ne s'en fuioit hors du royaume, et en
lui conseillant et requérant que ainsi le feist, lui offrant
à le mener hors du royaume en aucunes de ses villes
ou fortresses, et en adjoustant une cautelle ou subtilité,
c'estassavoir qu'il estoit neccessaire que ladicte Royne
le tenist secret afin qu'elle ne feust empeschée ou arrestée
à ce faire. Pour laquelle chose faire il voulut qu elle
feignist d'aler en plusieurs pèlerinages de l'un à l'autre,
jusques à ce qu'elle seroit en lieu seur, tendant par ce
à la mectre en ses prisons, et ses deux enfans ^, et puis
faire semblablement au Roy pour parvenir à la sei-
1 . Allusion aux obstacles que le duc de Bourgogne accusait le
duc d'Orléans d'avoir mis à son expédition contre Calais.
2. Cette absurde imputation à la mémoire du duc d'Orléans
d'avoir voulu mettre la reine en chartre privée, montre bien
l'état des esprits à cette époque. Voyez encore, au paragraphe
suivant , l'accusation formelle d'avoir demandé au pape la déposi-
tion du Roi.
[i407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 224
gneurie de ce royaume par ce moieii. Tout tel vassal
et subject commet crime de lèze-majesté ou second
tiers et quart degré. Geste vérité s'ensuit aux précé-
dentes, et si appert toute clère à tout liomme de bon
entendement. Sextum correlarium. Est que tout subject
et vassal, qui par convoitise d'avoir la couronne et sei-
gneurie du royaume, se trait devers le Pape, en impo-
sant faulsement et contre vérité à son Roy et souverain
seigneur, crimes et' vices redondans à sa noble lignée et
généracion, et par ce concluant que le Roy n'est point
digne de tenir vérité comme d'un royaume, ne ses
enfans de l'avoir après lui en succession; requérant
audit Pape par très grant instance .qu'il vueille faire
déclaracion sur le fait de la privacion d'icellui Roy et
de ses enfans, et déclairer icellui royaume devoir ap-
partenir à cellui requérant et à sa lignée, et lui donner
absolucion et à tous les vassaux dudit royaume, qui
adhérer vouldroient à lui, et dispensacion du serement
de faulté et d'obligacion par laquelle sont tenus et
obligez tous subgetz et vassaulx à leur Roy et souverain
seigneur, il , et tous telz vassaulx et subgetz, sont trais-
tres , tirans et desloiaulx audit Roy et au royaume et
commectent crime de leze-majesté royale ou premier
et second chef. Septimum correlarium. Est, que cellui
desloial tirant qui animo deliberato empesche l'union
de l'Eglise et les conclusions du Roy et des clers dudit
royaume, délibérez et conclus pour le bien et utilité de
saincte Eglise, empesche l'exécucion par force et puis-
sance indeuement et contre raison , tendant que le
Pape soit plus enclin de lui octroyer sa faulse, mau-
vaise et inique requeste, icellui tirant est desléal à
Dieu et saincte Eglise et à son Roy et souverain sei-
222 CHROx^QUF [4407]
gneur, et doit être réputé scismatique, et si est pertinax
hérétique, et si est digne de si vilaine mort que la terre
se doit ouvrir soubz lui et l'engloutir en corps et en
âme, comme elle fist les trois scismatiques Dathan,
Choré et Abiron, desquelz nous lisons en la bible :
Aperta est terra subpedibus eorum et aperiens ossuum
devoravit eos cum tabernaculis suis , etc. Octavum
correlarium. Est, que tout vassal et subject qui par
convoitise de venir à la couronne et seigneurie du
royaume, machine à faire, par pouldres, poisons et
viandes envenimées, mourir icellui Roy et ses enfans,
tout tel vassal et subject doit estre, comme criminel de
lèse-majesté royale, puny ou premier et tiers degré.
Nonum et ultimum correlarium. Est, que tout subject
et vassal qui tient gens d'armes sur le pays, qui ne font
riens que menger et exiller le peuple, piller et rober,
prendre et tuer gens et efforcer femmes, et avec ce
mectre capitaines es chasteaulx, fortresses, pons et
passages du royaume, et avec ce, -fait mectre sus tailles
et emprises intolérables, feignant que c'est pour mener
guerre contre les ennemis dudit royaume, et quant les
dictes tailles sont levées et mises ou trésor du Roy, les
emble, prend et ravit par force et puissance, et en
donnant des dictes pécunes fait alliance aux ennemis,
adversaires et malveillans dudit roy et de son royaume,
en se rendant fort et puissant pour obtenir à sa
dampnée et mauvaise entencion, c'est à dire de obte-
nir la couronne et seigneurie dudit royaume , tout tel
subject qui ainsi fait, doit estre puny comme traistre,
faulx et desloyal audit Roy et au royaume comme cri-
minel de lèze-majesté ou premier et quart degré , et
est digne de double mort, première et seconde Et
[4407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. â2:j
ainsi fait fin de la première partie de ladicte justifi-
cacion.
SEQUÏTUR MINOR*.
La seconde partie de ladicte justificacion ou propo-
sicion s'ensuit ; Or viens-je à affermer et déclairer
ma dicte mineur, en laquelle j'ay à monstrer que feu
Loys naguéres duc d'Orléans, fut tant embrasé de con-
voitise et honneurs vaines et richesses mondaines ,
c'estassavoir de obtenir pour soy et sa généracion, et
de toler et substraire pardevers lui la très haulte et très
noble seigneurie de la couronne de France au Roy
nostresire, qu'il machina et estudia par convoitise,
barat et sortilèges et mal en gin s, pour destruire la per-
sonne du Roy de ses enfans et généracion, en tant
qu'il fut espris de tirannie, convoitise et temptacion de
l'ennemi d'enfer, que, comme tirant à son Roy et sou-
verain seigneur, il commist crime de leze-majesté divine
et humaine en toutes les manières et degrez déclairez
en madicte mineur, c'estassavoir de leze-majesté divine
et humaine ou premier, second, tiers et quart degrez.
Et quant est de crime de leze-majesté divine, il appar-
tient au souverain juge de lassus^ Pour quoy je n'en
pense point à faire espécial article. Mais es articles de
leze-majesté humaine, je pense à toucher par manière
de incident. Ainsi donques me fault déclairer par arti-
4 . C'est dans cette seconde partie que M* Jean Petit entasse ses
accusations contre la mémoire de Louis d'Orléans. Les unes sont
odieuses , les autres ridicules.
2. Au souverain juge de lassas (sic au ras. Supp, fr. 93), mais
Vérard imprime : la sus.
224 CHRONIQUE [1407]
des comment il a commis crime es quatre degrez
dessus nommez. Ou premier article je pense àdéclairer
comment en plusieurs et diverses manières il a commis
crime de leze-majesté ou premier degré, le second ou
second degré, le tiers ou tiers degré, et le quart ou
quatriesme degré.
Quant au premier article, qui sera du premier degré,
lequel est quant l'injure ou offense est directement
faite contre la personne du Roy, si est assavoir que
telle injure peut estre faicte en deux manières. La pre-
mière est en machinant la mort ou destruction de son
prince et souverain seigneur. La première manière se
peut diviser en plusieurs manières. Mais quant à présent
je ne la diviseray qu'en trois. La première est machiner
la mort de sondit prince par maléfices, sortilèges et
supersticion. La seconde, par poisons, venins, intoxi-
cacions. La tierce, par occire ou faire occire par armes,
eau, feu ou autres violentes injections. Qu'il ait esté
criminel en la première espèce, je le preuve. Car il est
vérité , que pour faire mourir la personne du Roy en
langueur et par manière si subtile qu'il n'en feust ap-
parence, il fist, par force d'argent et diligence, tant
qu'il fma de quatre personnes, dont l'une estoitmoyne
apostat, Vautre chevalier, l'autre escuier, et l'autre
varlet. Ausquelz il bailla sa propre espée, sa dague et
ung annel pour dédier et pour consacrer, ou au plus
promptement parler, exécrer au nom des dyables. Et
pour ce que tel maléfice et telle manière ne se povoit
bonnement faire se n'estoit en lieux solitaires et loing
de toutes gens, ils portèrent lesdictes choses en la tour
Montjay vers Laigny sur Marne, et là se logèrent et
firent résidence par l'espace de plusieurs jours. Et ledit
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 225
moyne apostat, qui estoit maistre de celle œuvre fist
plusieurs invocacions de dyables et par plusieurs foiz
et journées, dont je vous diray deulx ensemble qu'ilz
firent entre Pasques et l'Ascension. Ung dimanche très
matin devant soleil levant, sur une montaigne, près de
la tour de Montjay, ledit maistre fist plusieurs choses
superstitieuses requises à faire telles invocacions de dya-
bles emprès ung buisson , et en faisant lesdictes invo-
cacions se despoulla en sa chemise et se mist à genoulx,
et ficha ladicte espée et la dicte dague par les pointes,
en terre, et le dict annel mist aussi emprès. Et là, dist
plusieurs dèpréciacions en invoquant les dyables.
Et tantost vindrent à lui deux dyables en forme de
deux hommes, vestus ainsi que de brun verd, ce sem-
bloit, dont l'un avoit nom Hérëmas et l'autre Estra-
main. Et lors, leur fist honneur et grande révérence,
et si grande comme on pourroit faire à Dieu. Et ce fait
se trahy vers un buisson. Et cellui dyable qui estoit
venu pour ledit annel, le print et l'emporta, et se esva-
nouy. Et cellui qui estoit venu pour ladicte espée et
dague, demeura, et puis print icelle espée et dague et
s'esvanouy comme l'autre. Et tantost après , icellui
moyne retourna et vint où lesdiz dyables avoient esté,
et trouva icelles dague et espée couchées de plat, et
trouva que ladicte espée avoit la pointe rompue , et
trouva ladicte pointe en la pouldre où le dyable l'avoit
mise. Et après, actendi par espace de demie heure
l'autre dyable qui avoit emporté l'annel , lequel re-
tourna et lui bailla ledit annel, aui estoit apparent
rouge ainsi que escarlate , coinme il sembloit pour
l'eure , et lui Jist : a C'est fait, mais que tu le mectes
en la bouche d'un mort en la manière que tu scez. »
1 iS
22(5 CHRONIQUE [4 407]
Et lors s'esvanouy. Ledit moyne refist la pointe de
l'espée. Et oultre, pour parfaire lesdiz maléfices,
icellui moyne, escuier et varlet, s'en vindrent par nuit
au gibet de Montfaulcon lez Paris. Là, prindrent l'un
des mors nouvellement pendu, lequel ilz despendirent
et mirent sur ung cheval pour le porter en ladicte
ville de Mont-Jay. Mais pour ce qu'ilz virent qu'ilz
n'avoient point assez de nuit pour le porter en ladicte
ville de Mont-Jay, et que le jour approuchoit fort, ilz
s'en retournèrent à Paris en Tostel dudit chevalier, et
le mirent en une estable, et puis lui mirent ledit annel
en la bouche, et ladicte espée et dague lui fichèrent ou
corps parmy le fondement jusques à la pectrine, et là
demourèrent par plusieurs jours ainsi que le dyable
leur avoit dit et ordonné. Et puis après, iceulx espée,
dague et annel, ainsi dédiez et consacrez, ou à parler
proprement , exécrez , furent renduz et restituez au
dessusdit duc d'Orléans pour en faire et parfaire les
maléfices en la personne du Roy nostresire, pour par-
venir à sa mauvaise et dampnable entencion , et avec
ce lui baillèrent de la pouldre des os du lieu deshon-
neste d'icellui mort despendu, pour porter sur soy
envelopez en ung drapel. Lesquelz icellui duc d'Or-
léans porta par plusieurs journées entre sa char et sa
chemise, atachez à une aiguillette dedens la manche de
sa chemise. Et l'eust encores plus porté, se n'eust esité
ung chevalier de grant honneur, parent du Roy, qui
lui osta par force et le porta au Roy en la présence de
plusieurs. Et pour ce que icellui chevalier avoit porté
lesdiz os au Roy, et révélé aucunes choses dessusdictes
d'icellui duc d'Orléans, conçeut si grant hayne contre
lui qu'il le persécuta et destruisy en honneur et che-
[1407] D'ENGUERRAN DE MOINSTRELET. 227
vance, non obstant qu'il feust son parent et parent du
Roy, comme dit est.
Item , le criminel duc d'Orléans fîst faire ung autre
sortilège par ledit moyne, d'une verge de bois appelle
corniller, et du sang d'un rouge cochet et d'une poule
blanche. Lequel sortilège parfait , ladicte verge devoit
avoir si grant vertu par art et paccion dyabolique que
cellui qui le porteroit sur soy feroit sa voulenté de
toutes les femmes qu'il toucheroit, comme disoit ledit
moyne. Et disoit qu'il l'avoit esprouvé en une sem-
blable verge et sortilège ainsi fait , en la personne
d'une femme qu'il désiroit et amoit , et n'en povoit
venir à chef. Et fut baillée icelle verge audit criminel
duc d'Orléans, ensorcelée comme dit est, en la saincte
sepmaine. Et pour quoy en la saincte sepmaine plus
qu'en autre temps ? Ce fut pour faire contumelie plus
injurieuse et plus contumelieuse injure à nostre sei-
gneur Dieu Jhésucrist, qui en cellui temps souffry mort
et passion pour tout humain lignage , et avecques ce
pour faire plus grant plaisir, honneur et révérence à
Sathan , l'ennemy d'enfer, par le moien duquel toutes
les manières de sortilèges, charmes et maléfices ont
sorty leur effect en la personne du Roy nostresire. Je
le monstre par trois moiens. Le premier est de deux
griesves maladives que le Roy eust tantost après. La
première fut à Beauvais , qui fut tant angoisseuse qu'il
en perdi les ongles et les cheveux pour la greigneur
partie. La seconde fut au Mans, plus grande sans
comparaison. Et n'est personne au monde , s'il l'eust
veu, qui n'en eust au cuer grant pité. Et fut si op-
pressé de maladie par une espace de temps qu'il ne
parloit à homme , ne à femme , ains apparoit mieulx
228 CHRONIQUE [1407]
mort que vif. Le second moien , par belles paroles
qu'il pot dire tantost après qu'il pot parler ; c'estassa-
voir : « Pour Dieu ! ostez moy ceste espée qui me
transperce le cuer. Ce m'a fait beau frère d'Orléans. »
Et icelles paroles par plusieurs foiz répliquées, en santé
et en maladie , en adjoustant celle parole : « Il fault
que je le tue ! » Ainsi que se il voulsist dire , se je ne
le tue, il me fera mourir sans nul remède. Hélas mes-
seigneurs ! considérons cy ung peu. Qui povoit mou-
voir icellui duc d'Orléans à faire celle dampnable
entreprise et horreur en la personne de son frère qui
onques ne lui avoit fait fors amour et plaisir ? Il est
tout cler que autre chose ne lui faisoit faire, fors mau-
vaise convoitise dont il est oit esprins et embrasé pour
avoir et parvenir à la couronne et très haulte seigneu-
rie de France. Le tiers moien , est une parole que dist
une foiz le duc de Milan , père de la duchesse d'Or-
léans , à ung messager qui lui apportoit lectres de par
le Roy, auquel il demanda en quel point esloit le Roy,
et le messager respondi : Il est en très bon point la
mercy Dieu, Et le duc respondi : « Il est le dyable!
Comment se peut il faire qu'il est en bon point! »
C'est évident signe qu'il avoit esté consentant , ou à
plus proprement parler, acteur avec son beau filz le
criminel duc d'Orléans, de mectre le Roy et faire
mectre en tel point. Et pour dire la vérité , il est no-
toire qu'il désiroit fort grande seigneurie , tant pour
soy comme pour sa lignée , comme il appert espécia-
lement en la personne de son oncle , messire Bar-
nabo, qu'il print déceptivement et par manière de
trahison soubz umbre de saincte vie , et pour possé-
der et avoir sa seigneurie le fist mourir mauvaise-
[U07] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET, 229
ment *. Aussi apparut, par ce qu'il convoita merveilleu-
sement que sa fille feust royne de France , et pour y
cuider parvenir fist tant qu'il traicta le mariage d'elle
et dudit feu duc d'Orléans, pour lors duc de Touraine,
seul frère du Roy, considérant que le Roy n'avoit
encores nulz enfans , et qu'il n'y avoit qu'une bouche
à clorre, et ainsi n'y falloit que bouconne ' bien assise
pour parvenir à son entente. Et qu'il apparut qu'il
eust celle voulenté ? commune renommée est que quant
sa fille se partit de luy pour venir en France , il lui
dist : « Adieu belle fille ! je ne vous vueil jamais veoir
tant que vous soiez royne de France. » Et pour par-
venir à ce , les dessusdiz ducs d'Orléans et de Milan,
par diverses voies ont depuis continuellement machiné
en la mort du Roy et de sa généracion. Desquelles
choses fut moyen ung faulx ypocrite nommé Phelippe
de Maisières ^, chevalier ; qui estoit le propre ministre
de trahison. Car il fut chancelier du Roy et le trahit
faulsement et mauvaisement, et puis s'en vint demourer
avec le dessusdit messire Barnabo , et , lui demourant
avecques lui , aida ledit duc de Milan à trahir et des-
truire ledit messire Barnabo , son seigneur et maistre.
Et advisèrent entre eulx deux aucunes instructions que
[cellui] apporta audit duc d'Orléans. Et pour faire la
chose plus subtillement et plus couvertement , icellui
i. Le 18 décembre 1385, Jean Galéas Visconti avait fait em-
poisonner Bernabo Visconti , son oncle, qu'il tenait prisonnier au
château de Trezzo.
2. Bouconne, boucon , poison.
3. Philippe de Maisières, chancelier du royaume de Jérusalem.
Il fut gouverneur du Dauphin , depuis Charles VI , se retira aux
Célestins de Paris en 4 380 , et y mourut en 1405.
230 CHRONIQUE [4 407]
Phelippe de Maisières s'en vint à Paris et se rendi aux
Cëlestins par ypocrisie. Et ainsi comme le duc de Milan
feignoit faire icelle saincte vie pour plus aisieément
décevoir ledit messire Barnabo , il fist faire audit duc
d'Orléans saincte vie pour décevoir et destruire le Roy.
Et alloit tous les jours icellui duc d'Orléans aux Céles-
tins , et là oioit cinq ou six messes , par très grant
dévocion ce sembloit ; mais ce n'estoit que faulse ypo-
crisie et scéléracion. Car, soubz tiltre de ce , ilz fai-
soient en ung oratoire leurs collacions , conjuracions
et délibéracions de parvenir à leur faulse, mauvaise et
dampnable intencion. Et non obstant que icellui duc
d'Orléans se monstrast ainsi dévost , par jour, néant-
moins il menoit très dissolue vie de nuit. Car presque
toutes les nuiz il s'enyvroit, jouoit aux dez , et cou-
choit avecques femmes dissolues. Et fmablement , la
dissolucion qu'il avoit menée par nuit secrètement par
aucun temps , il l'amplia tellement et tant la conti-
nua, de jour et de nuit, qu'elle fut toute notoire et
publique.
Or avons nous deux choses. La première que feu le
criminel duc d'Orléans fut acteur des dessusdictes in-
vocacions de dyables , supersticions , charmes, exora-
cions, sortilèges et maléfices. La seconde que les
sortilèges et maléfices dessusdiz sortirent leur effect en
la personne du Roy nostresire. Desquelles choses s'en-
suit expressément que ledit duc d'Orléans fut criminel
du crime de lèze majesté divine et humaine ; divine ,
pour ce que lesdiz maléfices , ydolatries et corrupcion
de la foy catholique estoient en lui comme il appert
par ce que j'ay déclairé en une des véritez de madicte
majeur, qui parle de ceste matière; item, de lèze ma-
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 23i
jesté humaine ou premier degré et en la première
espèce , parce que en faisant lesdiz maléfices , il ma-
chinoit directement à la mort et destruccion de son
Roy et souverain seigneur par lesdiz charmes , sorti-
lèges et machinacions.
Après je vueil monstrer qu'il a commis crime de
lèze majesté en la deuxiesme espèce et en la première
manière dudit premier degré. Car, lui voyant que par
lesdiz maléfices n'avoit point du tout obtenu sa damp-
nable intencion, c'estassavoir la mort du Rov, se con-
verti à le faire empoisonner par chose venimeuse.
Pour laquelle chose faire, il marchanda avecques plu-
sieurs et par espécial à deux , à l'un desquelz il pro-
mis! quatre mille frans et à l'autre cinquante mille
frans, dont les trente mille seroient baillez prestement.
Mais, comme bons et loiaulx, les refusèrent, et les
autres ne les refusèrent point. Et le marché fait et les
paiemens ordonnez, ilz ne sortirent point d'effect,
mais furent empeschez par la grâce de Dieu, et par
aucuns bien vueillans du Roy qui apperceurent les
choses dessusdictes. Et pour monstrer plus évidem-
ment qu'il fut acteur desdiz sortilèges , charmes et
maléfices , et aussi des empoisonnemens , car aucuns
des malfaicteurs et des plus principaulx après le duc ,
furent mis en prison en plusieurs lieux et en divers
temps, et fut fait le procès contre eulx et ordonné
d'aucuns de quelle mort ilz mourroient , dont , il, par
sa force et puissance délivra les ungs et les envoya en
son pays. Et lors empescha l'exécucion de justice , à
fin que sa desloiaulté ne feust descouverte.
Item, est vérité que, environ dix huit ou dix neuf
ans a, le Roy et icellui duc, eulx acompaignez de peu
'232 CHRONIQUE [14Û7]
de gens, alèrent ou chastel de Neaufle, soupèrcnt
avec la royiie Blanche et couchèrent oudit chastel. Et
lendemain , ladicte royne leur donna à disner. Et le
criminel duc d'Orléans , par cautelle et malice feigny
de soy aler au bois jusques à ce qu'il feust heure opor-
tune de faire et acomplir sa mauvaise entencion , en
actendant jusques à ce que le plat du Roy feust drécié.
Et lors , en passant par devant le dressouer où ledit
plat du Roy estoit pour servir, saluant le queux, disant
Dieu gart ! gecta dessus le plat pouldre blanche. Et
après que ledit fut assis devant le Roy, la Royne bien
informée et moult courroucée dudit fait , fist inconti-
nent oster ledit plat de devant lui , et fut porté devant
l'aumosnier de ladicte royne qui estoit à table, auquel
fut dit qu'il n'en mengast point. Lequel , parce qu'il
toucha à ladicte viande et mist dans la corbeille de
l'aumosne sans en menger, et puis menga du pain
qu'il tint en ses mains sans les laver, chey pasmé , et
le convint porter en bras comme mort, et lui cheurent
sa barbe, ses cheveux et ses ongles ; les nerfz lui retra-
hirent; chey en langueur, et finablement en mourut.
Et toute la viande fut enfouye en terre afin que per-
sonne n'en mengast. Et après vespres oyes, ledit jour,
ladicte royne , en issant de l'église devant le Roy, dist
audit duc d'Orléans, qui venoit de dehors d'esbatre
du bois , après ce qu'il eut salué le Roy et ladicte
royne, la Royne lui dist : « Estes vous là bon varlet ?
faictes vous bien le marmiteux ? » Regardant le Roy et
lui disant : « Que vous en semble beau filz? Hé ! qu'il
est bien taillé de laisser les pois ardoir. » Et en oultre
dist audit duc d'Orléans : u Par saint Jehan ! vous ne
ferez jà bien. » Ainsi appert que le criminel duc d'Or-
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 233
léans commist plusieurs crimes de leze majesté en la
seconde espèce de la première du premier degré.
Après je viengs à déclairer comment le criminel duc
d'Orléans a commis crime de lèse majesté en la tierce
et dernière espèce de la première manière dudit pre-
mier degré. Car il est vérité que par sa subtilité ,
fraude et mauvais malice , pour ce qu'il n'estoit point
venu à toutes ses ententes par les choses dessusdictes,
se pourpensa de faire certains jeux et esbatemens de
personnages , dont le Roy en estoit l'un. Et furent les
personnages en manière de hommes sauvages, les-
quelz par tout le corps seroient vestus de vestemens
de toile couvers et fourrés de toile de lin , et ceintures
estoffées de souffre et d'autres choses oii le feu se prent
aisément, habiles à enflamber et embraser et très mau-
vais à estaindre. Et dévoient ces hommes sauvages
venir danser en tel estât par manière de jeu et d'es-
batement. Et combien que ledit feu duc d'Orléans
eust acoustumé en tous esbatemens estre vestu de sem-
blable habit du Roy et soy esbatre avecques lui , il se
garda bien de s'en vestir, non obstant qu'il eust fait
faire ung habit pour lui , mais il trouva une excusa-
cion disant que son habit lui estoit trop estroit , mais
il porteroit la torche devant les autres. Et qui pis est,
vouloit que le Roy et les autres ainsi habituez feussent
ensemble acouplez , à fin que le Roy ne lui eschapast
qu'il ne feust ars, et c'estoit son entencion. Mais par
la grâce de Dieu ung aucun preudomme , serviteur et
familier du Roy, lui dist : « Gardez que vous faictes.
Car se vous estez acouplez les ungs aux autres, et
d'aventure le feu se prengne en l'un de vous par une
torche ou autrement , vous serez ars et destruis sans
234 CHRONIQUE [1407]
nul remède. » Et quant le duc d'Orléans oy celle pa-
role il bouta sa torche toute alumée ou visaige de
icellui , en disant : « Hë ! Ribault de quoy vous meslez
vous ? f) Et ainsi le Roy ne souffry pas qu'ilz feussent
acouplez pour la parole du preudomnie qui le garda
d'estre ars. Mais Dieu scet quelles persécucions le duc
d'Orléans fist faire audit familier. Et le bastard de
Foix , qui en fut vestu et ars , disoit bien que tous
ceulx qui en seroient vestus se mectoient en grant
danger de mort, et pour y cuider remède ordonna
deux de ses varletz qui feussent à l'uis , à tous deux
draps mouliez en eaue , à fin que se le feu se boutoit
en l'un d'eulx, qu'ilz le couvrissent de ces draps. Mais
lesdiz varletz ne furent point si pretz de secourir à
leur seigneur et maistre comme il l'avoit ordonné. Si
convint qu'il mourust à grant douleur de son corps,
et le conte de Joigne et messire Charles de Poitiers et
plusieurs autres , dont ce fut grant pitié , parce que le
duc d'Orléans se fist varlet de porter la torche et bouta
le feu ou vestement de l'un d'eulx, cuidant ardre le
Roy, mais par la grâce de Dieu et l'aide de très excel-
lentes dames de Berry, de Bourgongne et autres dames
et damoiselles qui là estoient , il eschapa^
Après je vous vueil déclairer que ledit criminel duc
d'Orléans a commis crime de lèse majesté en deux
manières dudit premier degré. C'estassavoir qu'il a
fait aliances aux ennemis du Roy et du royaume. Et
pour déclairer comment, la vérité est celle. Pour ce
que le Roy nostresire et le roy Richard d'Angleterre
i . Ce fatal événement arriva le 29 janvier 1393 , à une fête que
la reine donnait dans l'hôtel de la reine Blanche, au faubourg
Saint-Marceau.
[] 407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 235
furent ensemble en amitié confermez par le traictié
du mariage dudit roy Richard et de l'ainsnée fille de
France , le roy Richard , comment que ce feust , volt
parler au Roy nostre sire pour le grant bien de sa santé,
et se assemblèrent ensemble , et lors lui dist que les
enfermetez et grandes maladies de son corps qu'il avoit
tant souffertes lui estoient venues par le moien et
pourchas desdiz ducs d'Orléans et de Milan , et non
sans cause ; que le hérault qui portoit ses armes ne se
osoit plus veoir devant le Roy. Et si tost que les choses
dessusdictes vindrent à la congnoissance dudit duc
d'Orléans , il conçeul hayne mortelle contre ledit roy
Richard. Si enquist qui estoit le plus grant adversaire
qu'il eust en tout le monde , et trouva que c'estoit le
roy Henry de Lenclastre. Si fist tant qu'il eut aliances
avecques lui : l'une pour destruire le roy Richard , et
l'autre pour renforcer et rendre puissance à parvenir
à sa dampnable entencion. Et furent d'accord les des-
susdiz de labourer et machiner de toute leur puis-
sance et par toutes les manières et voies possibles à
eulx, à la mort et destruction des deux roys, pour ob-
tenir les deux couronnes de France et d'Angleterre,
celle de France pour Loys d'Orléans, et celle d'Angle-
terre pour Henry de Lenclastre. Henry est venu à son
entente , mais Loys non , la Dieu-mercy ! Et qu'il soit
vray desdictes aliances ? icellui duc d'Orléans a tous-
jours favorisé, conforté et aidé ledit Henri de Lencastre
et les autres Ânglois de la bande dudit Henry, de tout
son povoir. Et expressément manda à iceulx Anglois
ennemis du Roy et de ce royame, qui estoient ou chastel
de Bordes, qu'ilz se tenissent bien et qu'ilz ne ren-
deissent point leur chastel aux François , et qu'il em-
236 CHRONIQUE [1407]
pescheroit le siège et qu'il leur bailleroit bon secours
et remède toutes foiz qu'il en seroit neccessité. Et
oultre empescha plusieurs voyages entreprins contre
le roy Henry. Et ainsi fut-il tirant et desloial à son
prince et souverain seigneur et à la chose publique de
ce royaume ; et commist crime de lèse majesté en la
deuxiesme manière dudit premier degré. A la confir-
macion de ce fait muet une chose que je vous diray.
Il est vérité que ou temps qu'on détenoit le roy Ri-
chard que le roy Henry tendoit à faire mourir, aucuns
et plusieurs seigneurs d'Angleterre lui disoient qu'il y
avoit trop grant péril pour la doubte des François.
Ausquelz il respondi que de ce ne devoit faire aucune
doubte, car il avoit ung si puissant ami en France
auquel il estoit alié , c'estassavoir ledit duc d'Orléans,
frère du roy de France, lequel ne souffreroit point,
pour quelque chose que on actemptast encontre le
roy Richard , que aucun assault en feust fait à ren-
contre des Anglois. Et pour les en faire plus certains,
fîst lire les lectres desdictes aliances. Ainsi appert que
le criminel duc d'Orléans a commis crime de lèse-
majesté en plusieurs manières et espèces dudit premier
degré. Ainsi fine le premier article de madicte mineur.
Nonobstant qu'il y ait plusieurs autres crimes horribles
en plusieurs manières et diverses espèces de crime de
lèse-majesté en ce premier degré, commis et perpétrez
par icellui criminel duc d'Orléans, lesquelz mondit
seigneur le duc de Bourgongne a réservez à dire en
temps et en lieu , toutes foiz que mestier sera.
Après, je viengs au second article de madicte mi-
neur, ouquel je vueil monstrer comment le criminel
duc d'Orléans a commis crime de lèse-majesté , non
[4407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 237
point seulement ou premier degré , lequel degré est de
faire offense à l'encontre du Roy et de son espouse.
Car il est vérité que quatre ans a ou environ , que le
Roy estoit encheu en sa maladie , ledit criminel duc
d'Orléans qui ne cessoit de machiner par quelle ma-
nière il peust venir à sa dampnable intencion, pensant
que s'il povoit tenir la Royne et ses enfans hors de ce
royaume il vendroit de léger à son entencion , dist et
fist scavoir à la Royne faulsement et contre vérité, que
le Roy estoit merveilleusement meu et indigné à l'en-
contre d'elle , et pour ce il lui conseiiloit que si cher
qu'elle avoit elle et ses enfans , que, elle et sesdiz en-
fans, meist hors de la voye du Roy et en tel lieu qu'ilz
feussent hors de sa puissance, tendant de les mener en
la duchié de Luxembourg^ à fin que quant il les eust
là tenus il en eust mieulx fait sa voulenté, et promec-
toit à ladicte Royne qu'il la tiendroitoen ladicte duchié
de Luxembourg bien et seurement, et sesdiz enfans
aussi. En disant oultre, que se après la santé du Roy
il veoit et appercevoit que le Roy ne feust plus meu
contre elle , et qu'elle peust seurement retourner par
devers le Roy, à quoy il promectoit de l'induire de
tout son povoir, il l'iroit querre , elle et ses enfans , et
la ramenroit audit Roy. Et ou cas que le Roy demour-
roit en son propos et ymaginacion contre elle , il la
tenroit audit pays de Luxembourg selon son estât, qui
que le voulsist veoir, feust le Roy, ne autre. Et afin
de coulourer sadicte mauvaistié et entencion, faisoit
entendant à ladicte Royne qu'il convenoit que la chose
feust faicte cautement , subtillement et tellement que
1, Voy. la note 3 de la page 35.
238 CHRONIQUE [1407]
OU chemin , elle , ne sesdiz enfans , ne peussent
avoir empeschement aucun. Et pour ce faire et exé-
cuter, avoit advisé que la Royne feindroit que elle et
sesdiz enfans alassent à Saint-Fiacre en Brie, en pèle-
rinage , et d'ilec à Nostre-Dame de Liesse , et que de
là il la conduiroit ou pays de Luxembourg , et que là
lui bailleroit et feroit bailler Testât d'elle et de ses en-
fans honnorablement comme il appartient , en acten-
daht que la voulenté du Roy feust muée envers elle et
ses dessusdiz enfans. Et de ce faire oppressa fort la-
dicte Royne et par plusieurs foiz , en récitant en effect
les paroles telles que je les ay couchées , tendant à fin
d'avoir ladicte Royne et sesdiz enfans pour en faire. sa
voulenté. Dont ilz furent en grant péril, et eussent
esté encores plus , se n'eussent esté aucuns bienvueil-
lans du Roy, de ladicte Royne et de sesdiz enfans,
ausquelz ladicte i^oyne se conseilla, lesquelz lui dirent
que c'estoit une décepcion et très grant péril. Pour
laquelle chose ladicte Royne , bien advisée , mua son
propos, apparcevant la faulse et dampnable intencion
du dit feu criminel duc d'Orléans , et se détermina à
demourer pardeçà et non aler audit voiage. Ainsi
appert le deuxiesme article de madicte mineur, ouquel
je monstre que ledit criminel duc d'Orléans a com-
mis crime de lèse-majesté ou second degré.
Après je viens déclairer le troisiesme article de ma-
dicte mineur, c'estassavoir que ledit criminel duc
d'Orléans a commis crime de lèse-majesté ou tiers
degré. Et combien que ce appert assez par l'article
devant déclairé , toutesfois je monstre qu'il a commis
crime de lèse-majesté. Lfe premier, par venins, poisons
et intoxicacions, le second, par fallaces et décepcions.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 239
Et quant à la première manière , ledit criminel duc
d'Orléans machina à faire manger à monseigneur le
Daulplîin, derrenier trespassé , une pomme empoison-
née et venimeuse , laquelle fut baillée à un g enfant et
lui fut chargé qu'il la portast et donnast audit monsei-
gneur le Daulphin et non à autre , comment qu'il
feust. Si advint qu'en la portant il passa par les jar-
dins de Saint Pol et là encontra la nourrice de l'un
des enfans du duc d'Orléans, laquelle nourrice tenoit
icellui filz entre ses bras. Et pour ce que ladicte pomme
sembloit à ladicte nourrice belle et bonne , elle dist a
l'enfant qui la portoit qu'il lui baillast pour la donner
à son filz. Lequel respondi que non feroit et qu'il ne
la bailleroit fors à monseigneur le Daulphin , et pour
ce qu'il ne lui volt bailler de son gré , elle lui osta par
force et la bailla à manger à son filz, dont il chey en
maladie et mourut assez tost après. Si fais cy une
question. Cest innocent est mort par la pomme em-
poisonnée , doit estre puny l'enfant qui le portoit , ou
la nourrice qui lui bailla ? Je respons que nennil , ne
l'un, ne l'autre n'y ont coulpe. Mais la coulpe et la
trahison en doit estre attribuée à ceulx qui la pomme
empoisonnèrent et la firent porter.
La deuxiesme manière est par fallace et décepcion ,
c'estassavoir par donner faulx à entendre. Et combien
que ceste manière appare par le cas dessus déclairé
de la Roy ne et de ses enfans qu'il voulut mener à
Luxembourg , toutesfoiz je vueil encores déclairer par
ung autre cas. C'estassavoir qu'il est vérité que ledit
criminel duc d'Orléans persévérant tousjours en sa
mauvaise et dampnable entencion a esté et envoie
plusieurs foiz par devers le pape tendant à fin de
240 CHRONIQUE [1407]
priver et débouter le Roy de son royaume et de sa
dignité royale. Et pour parvenir à sa dampnable en-
tencion controuva faulsement , malicieusement et
contre-vérité plusieurs cas et crimes contre la per-
sonne du Roy, redondans à sa noble généracion et
lignée. Lesquelz il donna à entendre au Pape , en re-
quérant qu'il voulsist déclairer le Roy et sa postérité
inhabile à tenir telle dignité comme le royaume de
France , et qu'il voulsist absouldre ledit criminel et
les autres faulx du royaume qui à lui vouloient adhé-
rer, du serement de fidélité en quoy ilz estoient ab-
strains et obligez envers le Roy. Et qu'il voulsist dé-
clairer le plus prouchain de sa postérité devoir venir
et succéder à la couronne et seigneurie du royaume
de France. Et pour mieulx conduire son fait et plus
tost incliner le Pape à sa faulse, injuste et inique re-
queste, a tousjours favorisé le fait dudit Pape et sous-
tenu en plusieurs et diverses manières. Pour quoy il
appert, de la voye de cession et restitucion sur le fait
des pécunes et de l'épistre de Thoulouse. Ainsi appert
le tiers chapitre de madicte mineur déclairé. Nonob-
stant qu'il fist plusieurs autres crimes très grans et
très horribles de lèse-majesté ou tiers degré , lesquelz
mondit seigneur de Bourgongne a réservez pretz à
déclairer en temps et en lieu toutesfoiz que besoing
sera.
Après je viengs à déclairer le quart et derrenier
article de madicte mineur. G'estassavoir que ledit cri-
minel feu duc d'Orléans a commis crime de lèse-ma-
jesté ou quart degré. Lequel degré est quant ladicte
offense est directement contre le bien publique du
royaume. Et combien que ce appert assez par le cas
L14071 D^ENGUERRAN DE MONSTRELET. 241
dessus déclairë des aliances qu'il avoit faictes avec les
ennemis de ce royaume qu'il soit expressément ennemy
de la chose publique, je vueil déclairer lui avoir com-
mis crime en autres manières. La première, en ce
qu'il a tenu les gens d'armes sur les champs en ce
royaume par l'espace de quatorze ou quinze ans , qui
ne faisoient autre chose que menger et exiller le povre
peuple, piller, rober, raençonner, occire, tuer et
prendre femmes à force ; et mectoit capitaines es for-
tresses , pons et passages de ce Royaume , pour parve-
nir à sa faulse et dampnable entencion , c'estassavoir
usurper la seigneurie du royaume. La seconde manière
est en ce qu'il a fait mectre sus tailles et emprunts
intollèrables sur le peuple, en feignant que c'estoit
poursoustenirla guerre contre les ennemis du royaume,
et en donnant d'icelles pécunes aux ennemis , adver-
saires et malvueillans "du Roy et du royaume et en a
fait ses aliez en entencion de affeblir le Roy et soy
rendre plus fort et plus puissant pour obtenir sa
dampnable entreprise de parvenir à la couronne et
seigneurie du royaume. Ainsi appert que j'ay déclairè
et remonstré comment ledit criminel duc d'Orléans a
commis crime de lèse-majesté ou quart degré , non pas
tant seulement ou quart degré , mais ou tiers , second
et premier en plusieurs cas et manières d'espèces di-
verses a commis et perpétré pour parvenir à sa damp-
nable et mauvaise entencion , c'estassavoir à la très
noble couronne et seigneurie de France et le oster et
soustraire au Roy nostresire et à sa généracion. Les-
quelz autres crimes mondit seigneur de Bourgongne a
réservez à déclairer et dire en temps et en lieu, quant
mestier sera.
1 16
242 CHRONIQUE [1407]
Et en oultre appert, madicte mineur declairée , la-
quelle joincte à madicte majeur, s'ensuit clèrement
que mondit seigneur de Bourgongne ne veult et ne
doit en riens estre blasmé , ne reprins, dudit cas ad-
venu en la personne dudit criminel duc d'Orléans. Et
que le Roy nostre sire ne doit pas tant seulement
estre content , mais doit avoir mondit seigneur de
Bourgongne et son fait pour agréable et le auctorizer
en tant que mestier seroit. Et avec ce le doit guerdon-
ner et rémunérer en trois choses. C'estassavoir, en
amour, en honneur et en richesses , à l'exemple des
rémunéracions qui furent faictes à monseigneur Saint
Michel l'Ange et au vaillant homme Phinées. Des-
quelles rémunéracions j'ay fait mencion en madicte
majeur en la probacion de ma tierce vérité. Et Fen-
tens ainsi en mon gros et rude entendement , que le
Roy nostresire lui doit, plus que devant, sa loyaulté
et bonne renommée faire prononcer par tout le
royaume , et dehors le royaume publier par lectres
patentes, par manière d'épistre ou autrement. Icellui
Dieu vueille que ainsi soit fait qui est benedictus in
secula seculorum. Amen,
Après laquelle proposicion finée, icellui maistre
Jehan Petit requist audit duc de Bourgongne qu'il le
voulsist advoer. Lequel duc lui accorda, et l'advoa en
la présence du Daulphin qui là représentoit la per-
sonne du Roy , et du roy de Cécile avecques tous les
autres cy-dessus nommez. Et après dist icellui propo-
sant que icellui duc de Bourgongne retenoit et réser-
voit encores aucunes autres choses plus grandes à dire
au Roy quant lieu et temps seroit. Et tantost après se
retraïrent tous les princes, chascun en son hostel. Et
[1407] D'KNGUERRAN DE MONSïRELEï. r^Z
le duc de Bourgongne, aconipaigné de plusieurs lioin-
mes d'arnies et gens de traict , s*en retourna en son
hostel d'Artois. Si fut adonques fait grant murmure
dedens la ville de Paris , tant des princes et nobles
hommes , comme du clergié et de la communaulté ,
et y eut plusieurs et diverses opinions. Car ceulx qui
tenoient le parti du duc d'Orléans disoient icelles ac-
cusacions estre faulses et décevables , et ceulx tenans
le parti du duc de Jjourgongne maintenoient le con-
traire \
Après ces choses *, la royne de France , pleine de
grande admiracion et crainte , le duc d'Acquitaine ,
son filz , et ses autres enfans se partirent de Paris ,
acompaignée de Loys , duc de Bavière , frère d'elle ,
et s'en alérent faire leur résidence ou chastel de Me-
leun. Et tost après le roy Charles, qui grant espace
de temps avoit esté malade, retourna en santé. Devers
lequel, icellui duc' se tira et trouva les manières qu'il
fut racordé et reconsilié à lui , et impétra , et aussi les
obtint , lectres scellées du seel du Roy et signées de
sa main , par lesquelles lui estoit pardonné le cas na-
i . Voici la réflexion par laquelle termine le Religieux de Saint-
Denis. M Sur ce , l'assemblée se sépara. Je me souviens que plu-
sieurs personnages recommandables et d'un éminent savoir, qui y
avaient assisté, trouvèrent ce plaidoyer répréhensible en beaucoup
de points. Je serais disposé à partager leur avis ; mais je laisse
aux vénérables docteurs en théologie le soin de décider s'il faut
regarder comme erronées ou ridicules crronca vel ridiculosa les
raisons alléguées par l'orateur. » {Chr. de Ch. FI, t. III, p. 765,
traduction de M. Bellaguet.)
2. Trois jours après, suivant le Religieux de Saint- Denis. Triduo
nondum exaclo {Ibid., p. 766),
3. Le duc de Bourgogne.
244 CIIRO.MQUE [1407]
guères advenu en la personne du duc d'Orléans. Dont
moult de grans seigneurs et aussi autres sages furent
moult esmerveillez.
CHAPITRE XL.
Comment le Roy envoia ses ambaxadeurs devers le pape Bénédic ,
lequel envoya audit Roy lectres d'excommunication.
En ce temps vint à Paris , devers le Roy et devers
les seigneurs qui estoient avecques lui , certains mes-
sagers. Lesquelz rapportèrent que le pape Bénédic et
son adversaire ne se vouloient point déporter, ne dé-
laisser la papalité comme ilz avoient promis, et encon-
venancé de venir en la cité de Saxongne* et autres
lieux , mais prolongèrent la besongne de Tuniverselle
Église par dilacions de nulle value , très frauduleuse-
ment. Pour lesquelles nouvelles le Roy escripvit et fîst
savoir au pape par Jehan de Chastelmorant et Jehan
de Cousoy*, chevaliers, ses ambaxadeurs, que ou cas
que union ne seroit trouvée en l'Église universelle de-
dens le jour de l'Ascension lors prouchain venant, lui,
le clergié , les nobles et le peuple de son royaume et
du Daulphiné ne feroienl plus obéissance à lui , ne à
son adversaire, et que plus ne feroit, ne par ses sub-
getz ne souffreroit à lui estre faicte aucune obéissance.
De laquelle ambaxade , ne du contenu es lectres en-
volées de par îe Roy, icellui pape , nommé Bénédic ,
ne fut point bien content , jà soit ce qu'il n'en mon-
i . Savone , dans les États de Gènes.
2. Jean de Cousoy^ et plus bas Jehan de Course. Dupuy l'ap-
pelle Jean de Coursay.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 24M
strast pas granl semblant à iceulx ambaxadeurs. Ains
leur fist assez courtoise récepcion et leur fist response
absolue que dedens brief temps , par ses messagers , il
envoieroit response au Roy sur le contenu des lectres
(|u'il avoit apportées. Après laquelle response prindrent
congé et s'en retournèrent devers le Roy et son Con-
seil, et racomptèrent la response qu'ilz avoient eue
du pape Bénédic. Et en assez brief temps vint en la
ville de Paris ung messager du pape dessusdit , lequel
à un certain jour vint en l'ostel de Saint-Pol où le Roy
estoit*. Lequel estant en son oratoire, sur le commen-
cement de la messe entra icellui messager dedens, et
lui présenta unes lectres apostoliques et puis tantost
se départit. Et après ladicte messe le Roy fist ouvrir
lesdictes lectres et les lire tout au long. Après la lec-
ture desquelles, qui contenoient excommunicacion
contre le Roy et tous ses subgetz, on fist quérir par
toute la cité de Paris cellui qui les avoit apportées ,
mais point ne trouvé , car il s'en estoit parti et aie le
plus cou vertement qu'il avoit peu. Et adonc le Roy et
ceulx de son conseil voians la forme et manière de
ladicte excommunicacion , tant par l'ennort et insti-
gacion de l'Université de Paris, comme de la plus
grande partie de ceulx de son conseil et avecques tout
ce , les princes là estans furent moult esmeuz contre
ledit pape. Et pour tant ledit Roy et ses princes se
séparèrent et relrayrent de Taffeclion et obéissance
dudit pape.
1. En mai 14C8.
246 . CnRONIQTTE [1407]
S'ensuit la teneur desdiclfs lettres apostoliques recenes par le Roy.
Bënëdic, évesqiie, le serf des serfz de Dieu, à très
cher filz en Jhésucrist , Charles , roy de France , salut
et hénëdiction apostolique. Pleust à Dieu , très cher
filz, que tu eusses pleine congnoissance de l'amour et
affeccion que nous avons à ta noble et puissant per-
sonne et que tu entendisses la purté de nostre cou-
rage, en vérité tu congnoistroies que nous avons grant
léesse de ta bonne prospérité et prouffit , comme doit
avoir le père à son enfant, et grant tristesse et dou-
leur de ses tribulacions et dommages. Se de ce eusses
congnoissance , tu ne vouldroies point oyr les malpar-
lans nous détraians, et faulsement noz procez et afaires
reprouchans, afin que par lesdiz mesdisans tu ne
feusses point corrompu , mais nous aymeroie comme
le filz doit aymer son père , et cesseroient en ton
royaume les tourbillons de tes persécucions faictes
contre nostre mère saincte Église. Tu scez bien , glo-
rieux prince , et par publique renommée est venu à ta
congnoissance , que en grande solitude et instance
nous avons souffert moult grans labours afin que par
nous la paix de l'Église peust estre trouvée et procu-
rée , et en grande diligence avons fait vers ceulx qui
ont nourry par plusieurs ans le scisme et division
moult périlleuse en ocupant le siège apostolique fole-
ment par entreprinses de fait , et mesmement vers
1. angle Corrarion, qui s'appelle Grégoire, lequel pour
le présent , en cesle partie , est adversaire de l'Église,
et que riens n'a voulu mener à son effect de ce qu'il
avoit promis à laisser la papalité et convenir et assem-
[1407] D'ENGLERRAN DE MOISSTRELET. 247
bler en la ville de Saxongne * et autres lieux de son
obéissance, mais a prolongué et démené la besongne
de Dieu par dilacion de nulle valeur. Et jà soit ce
chose qu'il soit tout notoire tant qu'il ne peut estre
celé qu'il n'a point tenu , ne tient à nous que briesve
union ne soit en saincte Église de Dieu et tout séisme
débouté et mis à néant, toutesfoiz ilz ont aucuns
comme nous avons oy dire qui pardevers soy en mau-
vais malice , sans cause , murmurent de nous , eulx
efTorçans par lédenges mauidites déchirer, diminuer
ou amendrir la purté de nostre renommée. Aucuns
sont mectans leur estude de troubler la dévocion de
toy et des autres princes de ton sang, en blasmant noz
faiz injustement, et affermant, ce qui n*est point
vérité , c'estassavoir que nous ne mectons point dili-
gence que vraie union soit en saincte Eglise. Vraie-
ment à telles personnes doit pour nous vérité respondre
et destruire les fictions des faulsetez d'iceulx. Et si
croions qu'il a esté faict par l'exortacion d'icellui que
nous n'avons point eu les drois de nostre chambre jà
par l'espace de deux ans. Car tel édict a esté fait en
ta court par lequel nostre droit nous est soustrait , et
à nous n'est point obéy en ton royaume. Et toutesfoiz
nous espérions à avoir consolacion et soûlas de toy,
duquel les prédécesseurs ont grandement labouré ou
temps passé pour destruire scisme et horreur en saincte
Église et avoir paix et union.
De rechef, ceulx de ton royaume font rébellion
contre l'Église Rommaine en appellant de nous contre
les constitucions canoniques, et leur est souffert contre
1 . Savone.
24S CHROJNIQUF. [1407]
vérité <le semer diverses erreurs contre la purté de la
foy. Mais eiicores, avec ce que dessus est dit, grande-
ment nous desplaist à racompter, en ceste ville , en
nostre présence , nostre cher filz , Jehan de Chastel-
morant et Jehan de Course *, nobles hommes, tes am-
baxadeurs , sont venus de par toy, qui nous ont pré-
senté unes lectres scellées de ton seel, par lesquelles tu
nous fais savoir que se dedens la feste de l'Ascencion
prouchain venant , union n'est trouvée en ung vray
et seul pape et que ung pasteur de l'Éghse universelle
n'est esleu et eu, toy, le clergié et autres gens de ton
royaume et aussi de la duchié de Guienne , ferez neu-
tralitez, et ne feras, presteras, ne demonstreras, ne
souffreras par aucuns de tes subgetz, de adonc ne en
après , à nous ou à aucuns qui tiennent nostre estât ,
estre faicte ou démonstrée aucune obédience. Pour
lesquelles choses, très cher filz, tu dois grandement
considérer se nous avons cause d'avoir grant douleur
au cuer. Ce ne sont mie signes d'amour de cher filz
démonstrées à son père, et des choses dessusdictes
ensuivent moult d'inconvéniens. Car ceulx qui a toy
et aux autres princes de ton sang baillent telles paroles
envenimées, toy et les autres pourroient faire cheoir
en perdicion avec eulx. En cela, renommée de ta noble
maison est grandement blecée et par grant péchié ; en
ce est faicte détraction à la divine puissance en vou-
lant mectre terme et fin à la miséricorde de Dieu; là
est droitement en péchié, et persévérance du saige est
procurée. Car nostre adversaire et ses adhérens pour
les choses dessusdictes eslevez en orgueil, ne pourront
4. Voy. la note de la p. 244.
[1407] D'ENGUERRAN DE MONSTRELRT. 240
estre ploiez ne induis à concorde, mais seront plus
obstinez aians espoir que prouchainement à nostre
partie et à nous sera faicte substraction d'obédience.
Et par ainsi , ceulx qui estoient tous mates et desconfis
par noz expressions, seront renforcez et corroborez.
Vraiment, très cher filz, nous à qui Dieu a baillé la
garde de son peuple, ne pouvons plus souffrir par rai-
son telles choses qui redondent en Toffense de la di-
vine majesté et péril des âmes et turbacion de ladicte
union et Véleccion de la révérence de toy et de ta
mesgnée. Mais grandement deulant de ta dampnacion
par telles suggestions et mauvais ennort , te prions et
exortons en Nostre Seigneur, nostre vray Saulveur,
que ne veuilles oyr iceulx mauvais qui par aventure
quèrent à trouver leur prouffit ou dommage de nous
et de rÉglise, et à la pertubacion de toy et des tiens.
Et quant est de nostre propos , tu en as assez con-
gnoissance pleinement, pour ce qu'à toy nous en avons
escript. Vueilles estudier et considérer en repos d'es-
perit, à ton sage conseil, les causes ordonnées et la
pure entencion de nous en procédant. Vueilles en
ouUre, révoquer, rappeller et adnuller les griesves em-
prinses et dommages fais à nous et à l'Église en ton
royaume et en tes terres, et ramener et faire ramener
par vray jugement à Testât deu et premier. En après
te mandons que ne vueilles nullement procéder à ce
que tu nous a escript , car il n'affiert pas à l'onneur
de ta excellente personne. Et se ainsi est que tu vueilles
obéir aux mandemens et exortacions de ton père ,
avecques la loenge humaine tu auras moult grant
mérite pardurablement devers Dieu, en inclinant à toy
la faveur du siège apostolique, et le nostre. Très amé
250 CHRONIQUE [1407]
fîlz , garde que aucun ne te déçoive par vaine erreur.
Si voulons que tu saches , et par ces présentes te fai-
sons savoir que oultre les peines et sentences pronon-
cées en droit, nous avons fait naguères autres consti-
tucions que nous t'envoions soubz nostre bulle avec
ces présentes , par lesquelles, toy et autres tellement
délinquens et désobeissans , que Dieu ne vueille , se-
ront punis. Et ce nou^ avons fait povu- toy et les autres
princes préserver et retraire de si griesve offense de
lèse-majesté tant que en nous est, pour l'amour pater-
nel que avons à toy et aux autres princes, et afin que
au destroit jour du jugement nous ne soions point
coulpables, en dissimulant, des âmes qui pour ce pour-
roient périr. Donné au port de Venise * ou diocèse de
Gennes, le xxinf jour du moys de mars le xiiif an de
nostre papalité*.
S'ensuit la teneur de la bulle d'excommunication.
Bénédic , évesque , serf des serfz de Dieu , à perpé-
tuelle mémoire. Par ce que les malices des hommes
croissent, nous voions le monde aler de mal en pis, et
les pensées des hommes tellement acoustumées que
tousjours adjoustent mal sur mal. Et afin que les bons
meslez avec les mauvais ne soient corrompus par ma-
lice ou erreur, et la hardiesse des mauvais présump-
tueux soit abstraicte des vices , au moins pour crainte
de la peine. Il est venu à nostre congnoissance par
publique et notoire renommée que aucuns, pleins de
1. Vérard , et Tédit. de 1572 mettent : au port de Fcnerrr.
C'est Porlo-Venere.
2. iU mars 140S.
[U07] D'KNGUKRRAN DE MONSTRELET. 254
perdicion , tant d'Église comme séculiers , voulans
monter plus hault qu'ilz ne doivent , font à trébucher
périlleusement, et sont abusez et déceuz par les fallaces
de cellni qui se transfigure en forme d'ange de lumière
afin qu'il déçoive les autres, ont préparé ung grant
esclande aux simples et fresles et grant matière de tra-
vail à ceulx qui sont plus fermes et plus estables, eulx
esforçans à leur povoir de destruire et diviser l'Eglise
catholique par scisme , et empcscher la saincte union
d'icelle. Car, jà soit ce chose que nous feusmes prins
pour estre évesque souverain et apostolique, et aussi
deux ans paravant que nous estions en meur estât
eussions mis grande diligence de destruire ce scisme
horrible qui jà a duré en l'Eglise de Dieu par l'espace
de XXX ans ou à peu près , dont c'est grant douleur,
et encore dure à présent par le péchié des hommes,
et que nous eussions offert à Lange Corrarion , qui
s'est bouté de fait ou siège apostolique , et se fait , à
ceulx à lui obéissans , appeller Grégoire , la voie de
renonciacion par nous estre à faire purement et fran-
chement, comme il est contenu es lectres apostoliques
données à Marseille le second jour de février l'an des-
susdit de nostredicte papalité , plus pleinement con-
tenu, et de rechef avions promis à convenir en certains
lieux avecq Lange Corrarion, et comparer en nostre
personne pour démener deuement à exécucion les
choses dessusdictes et leurs circonstances, comme il
appert par les instrumens sur ce fais , toutesfoiz les
dessusdiz filz d'iniquité s'esforcent de tout leur povoir
et par manières non licites, par fraudes et couleurs
feintes, de empescher nous et noz frères les cardinaulx
en ceste salutaire exécucion; desprisans les liens de
J
2o2 CHRONIQUE [1407]
saincte Eglise et eulx feignans de avoir grant amour et
désir à l'union de saincte Eglise ; en eulx soubztraiant
folement de l'obéissance de nous et de nostre Eglise ,
et à la défense de leur erreur, appellans de nous. Tou-
tesfoiz il n'appartient point à ce faire de droit. Et jà
soit ce que paciemment nous ayons souffert aucune-
ment les choses dessusdictes par dissimulacion, en ré-
voquant iceulx et promovant à pénitence et eulx re-
tournant au sein de leur bonne mère et débonnaire
saincte Eglise, néantmoins ils persévèrent en plus
grande présumpcion et hardiesse. Pour ce, après
meure délibéracion eue sur les choses dessusdictes ,
par ceste constitucion perpétuellement durable nous
prononçons sentence d'excommunicacion contre tous
ceulx qui empescheront sciemment l'union de l'Eglise
dessusdict en nostre personne ou les personnes de noz
vénérables frères les cardinaulx de la saincte Eglise
de Romme en l'exécucion des choses dessusdictes par
nous offertes et accordées avec Langle Corrarion et
ses messagers , ou qui appelleront de nous ou de noz
successeurs les évesques rommains entrans droicturie-
ment en la papalité, ou qui bailleront faveur ausdictes
appellacions, substractions ou perlurbacione, par eulx
ou par autruy, par quelque O' casion ou couleur que
ce soit, et tous ceulx qui obstinéement affermeront
iceux non estre liez ou excommeniez par nostre sen-
tence , de quelque degré , estât ou condicion qu'ilz
soient, en dignité de cardinal, de patriarche, d'arce-
vesque ou évesque , de auctorité ou de majesté royale
ou impériale , ou de quelque autre auctorité , tant
d'église comme séculiers. De laquelle sentence nul ne
peut estre absolz , fors par le pape , excepté tant seu-
[i407] D'ENGUERRAN DE MONSTIIELET. 2^:\
lement en l'article de la mort. Et s'il advenoit d'aven-
ture que aucun feust ainsy absolz oudit article , nous
voulons et déclairons que tantost qu'il sera gary, se
viengne présenter au siège apostolique pour recevoir
absolucion, en faisant satisfaction comme il appartien-*
dra de justice. Et se, de rechef et de fait, il renchée
en celle mesmes sentence d'excômmeniement, laquelle
sentence ainsi gectée par nous , s'il l'a soustenue de
courage dur et obstine par l'espace de vingt jours,
s'il est lay, de quelque estât, degré ou condicion,
soient lesdiz princes ou autre séculière personne quelle
qu'elle soit, nous submectons à l'interdict de l'Eglise,
avec ses terres, villes, citez, cbasteaulx et tous autres
lieux qu'il tient et tiendra. Se ce ont este universitez ,
semblablement elles seront subjectes à l'interdict de
saincte Eglise. Et pour ce que à bon droit par ingra-
titude les bénéfices sont révoquez , tous ceulx et ung
chascun d'iceulx , tant d'église comme séculiers , et
ceulx qui es choses dessusdictes leur donnent faveur,
conseil et aide que dit est , et auront soustenues les-
dictes sentences par l'espace de vingt jours prouchains
ensuivans, seront privez de toutes indulgences , pri-
vilèges, grâces, libertez , franchises royales à eulx
données et accordées par le siège apostolique, con-
joinctement ou diviséement, soubz quelque forme ou
expression de paroles , lesdiz clercs seront privez de
tous leurs bénéfices d'église, dignités, personnages et
offices, à tout cure et sans cure. Et aussi jà soi* ce
qu'ilz soient de la dignité d'évesque , d'arcevesque ,
patriarche , cardinal ou autre dignité quelconques ,
dès maintenant par Pauctorité apostolique et de pleine
puissance et de fait et de certaine science nous les
234 CHROiMQUE [1407]
descernoii» estie privez ; et les vassaulx et hommes
obligez et tenus à eulx par serement de loyaulté ou
par quelconque autre obligacion , nous les déclairons
estre quictes et absoubz ; et les fiefz, drois, honneurs,
offices et autres biens meubles et immeubles d'iceulx
tenus de l'Eglise, retourneront aux gouverneurs d'icelles
pour en disposer à leur voulenté. Ne nulle audience
de cause ne sera donnée à telz pécheurs et transgres-
seurs de leurs sentences et procès fais par ceulx qui
seront tabellions, seront de nulle valeur. Et après,
tous ceulx qui auront fait compaignie et aliance du-
rant ladicte contumace et rébellion, ou qui leur auroit
aidé ou donné conseil , faveur ou aide publiquement
ou secrètement, se ce sont singulières personnes,
citez , chasteaulx ou heux , ils seront punis, interditz ,
excommeniez ainsi comme lesdiz pécheurs et trans-
gresseurs, et par la manière que dessus est déclairé. Et
avec ce voulons et est nostre intencion, que les peines
ordonnées de droit par noz prédécesseurs contre tel/
pécheurs soient et demeurent en leur valeur et effect ,
non obstant quelconques constitucions, ordonnances,
libertez, grâces, franchises et indulgences apostohques
octroiées et données de nous ou de noz prédécesseurs
évesquesrommains, par quelconques forme et manière
qu'elles soient données , de certaine science et par ces
présentes , nous les révoquons en tant qu'elles pour-
roient aucunement estre contraires ou bailler empes-
chement aux choses dessusdictes. A nul homme don-
ques ne soit licite d'enfraindre ou aler à l'encontre
par foie et présumptueuse hardiesse de ces présentes ,
contenans nostre déclaracion, supposicion, juraciou ,
confiscacion , adnullacion , nunciacion , question à
[1407] D'KNGUERRAN OE MONSTRELET. 255
voulenlé. Se aucun est si hardi dealer à rencontre , il
sache lui encourir et encheoir en l'indignacion de Dieu
tout-puissant , de saint Pierre et de saint Pol , ses be-
nois apostres. Donné à Marseille, à Saint-Victor, la
xxui® kaleude de mars^ et de nostre papalité l'an xm''.
DE L'AN MCCCCVni.
[Du 13 avril i408 au 7 avril 1409.]
CHAPITRE XLI.
Comment l'Université de Paris fist proposer devant le Roy contre le
pape de La Lune. Et du parlement du roy Loys de Secile. Et du
voiage du Borgne de La Heuze.
Au commencement de cest an^ FUniversité de Paris
fist proposer par maistre Jehan Courteheuse % natif de
Normendie , contre le pape Bënédic en la manière cy-
après déclairée, où estoient présens les roys de France
et de Cécile , les ducs de Berry et de Bourgongne , de
1 . Il n'y a pas de 23* jour des calendes de mars. La 13* année
du pontificat de Benoît XIII commençait au 28 septembre 1407 et
finissait au 28 septembre 1408. Il faut sans doute lire ici la date
du 23 mars 1408.
2. Il ne faudrait pas prendre ces mots à la lettre. Car l'année
1408 commença le 1 5 avril, et ce ne fut que le 21 mai qu'eut lieu
la fameuse séance dont il va être question.'
3. Le Religieux '^.2 Saint-Denis l'appelle Joannes Brcvis Coxe ,
Jean Courtecuisse.
256 CHRONIQUE [4408]
Bar et de Brabant , et les contes de Mortaigne , de
Nevers, de Saint-Pol, de Tancarville , le Recteur de
l'Université , les suppos et députez par icelli et plu-
sieurs autres grans seigneurs, avec grant multitude de
clergié , le peuple de Paris, le conte de Wilbicli^ Ân-
glois, les ambaxadeurs d'Escoce et de Gales qui estoient
adonc oudit lieu de Paris. Et fu ceste proposicion
faicte en la grant sale du palais ^ Si print , icellui
maistre Jehan , son theume en la vni^ psaume du
psaultier : Convertetur dolor ejus in caput ejus , et in
verticem ipsius iniquitas ejus descendet. C'est à dire sa
douleur sera convertie en son chef, et son iniquité
descendra sur le sommet de sa teste. Et fist six con-
clusions. La première fut que Pierre de La Lune ' estoit
scismatique obstinéement , voire hérétique, troubleur
de la paix et union de l'Eglise. La seconde, que Pierre
ne doit point estre nommé Bénédic pape , cardinal , ne
par aucun nom de dignité , ne à lui comme pasteur
de l'Eglise on ne doit point obéir sur la peine ordon-
née contre ceulx qui baillent faveur aux scismatiques.
La tierce conclusion , que les faiz , les dits , les colla-
cions, provisions , sentences et procès dudit temps de
ladicte lectre faicte en manière de bulle, ne quelz-
1 . L'histoire de ce temps mentionne bien à la vérité un sei-
gneur anglais du nom de Willughby, mais il n'était pas comte. Au
reste, le ras. Suppl. fr. 93 met : le conte de IFarhvic et le ms.
8345, Warwich.
2. Le Religieux de Saint-Denis met ad curiam minorem regalis
Palacii. On peut concilier ces deux versions en disant que le Re-
ligieux de Saint-Denis entendait par cette ciiria minor, une salle
moindre , moins importante, par rapport au Parlement, que celle
où il tenait ses séances propres.
3. Benoît Xm.
[1408] D'ENGUEKRAN DE MONSTRELET. 2îJ7
conques peines corporelles ou espirituellez , clères ou
obscures , qui contenues y sont , sont de nulle valeur.
La quatriesme conclusion , que ladite lectre d'elle
mesmes est mauvaise , séditieuse , pleine de fraude ,
troublant la paix et offensant la majesté royale. La
cinquiesme conclusion est , que audit Pierre de La
Lune , ne à ses lectres ou mandemens , nul ne doit
obéir sur peine de bailler faveur aux scismatiques. La
sixiesme conclusion , qui est à procéder contre ledit
Pierre et ceulx à lui favorables et recevans ses lectres.
Après lesquelles six conclusions déclairées furent
faicles requestes au roy de France par le dessusdit
proposant et par l'Université. La première requeste,
que bonne informacion feust faicte diligemment et
soient prins tous les sustenteurs et récepteurs pour les
punir et corriger selon le cas , desquel z moult en y a
en ce royaume , dénommez par V Université en temps
et en lieu. La seconde requeste , que le Roy dore en
avant , ne nul de son royaume de quelque estât qu'il
soit , ne reçoive lectre dudit pape Pierre de La Lune.
La tierce, qu'il soit commandé de par le Roy à ladicte
Université , sa fille , que par icelle la vérité soit pres-
chée par tout le royaume. La quarte requeste , que
l'évesque de Flory * qui a esté envoie devers ledit
Pierre en ambaxade soit révoqué , et soient prins et
retenus maistre Pierre de Courcelles, Çansien Leleu*,
le doien de Saint Germain d'Auxerre , et iceulx punis
selon leurs démérites. En oultre que la lectre faicte en
manière de bulle soit descbirée comme injurieuse et
i . Le nos. Suppl. fr. 03 met mieux sur la voie. Il porte : Vêvesque
de Saint-Flory. C'est Saint-Flour.
2. Xanctius Lupi , dans Dupuy. C'est Sanche Lopez.
I M
258 CHRONIQUE [1408]
ofYensive à la majesté royale. Avec proteslacions de
procéder à plus grans choses touchant la foy, et de
expliquer et démonstrer les choses dessusdictes deue-
ment [à] ceulx auxquelz il appartendra , en temps et
lieu.
Et adonc , devant tous ceulx qui là estoient, ladicte
lectre fut deschirée et rompue par le recteur de l'Uni-
versité. Le doien de Saint-Germain l'Auxerrois fut là
prins et mis en cliartre. Et lantost après fut prins l'abbé
de Saint-Denis en France , et maistre Jehan de Sains,
jadis secrétaire du Roy *, et plusieurs hommes de nom ,
et tenus prisonniers au Louvre. Ouquel temps aussi,
par la diligence des gens du Roy, le messager qui
avoit apporté les bulles devant dictes fut tellement
poursuy qu'il fut prins vers Lion sur le Rosne et amené
prisonnier à Paris. Avec les dessusdiz , fut prins San-
sion Leleu, qui avoit esté prins en l'église de Cler-
vaux. Si estoient lors , le Roy et tous les princes avec
le clergié, moult ennuieux et courrouciez contre ledit
pape. Et certain brief espace de temps après qu'il fut
venu à sa congnoissance comment il avoit esmeu le
roy de France, ses princes et l'Université de Paris
contre lui , fut de ce en moult grant doubte et cre-
meur. Et pour ce, se parti du port de Venise* seule-
ment avec quatre cardinaux , par mer, et de là s'en
ala en Aragon , et puis après, à Perpignan.
Ouquel temps aussi le roy Loys print congié au roy
de France en partant de Paris pour aler en Prouvence
contre aucuns favorables au roy Lancelot son adver-
saire.
i. On a nombre de lettres de lui, signées /. de Sanctis.
2. Lis. Porlo-Venere , comme plus liaut.
[U08J D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 250
Si estoit lors la ro\ne de France à Meleun. Auquel
lieu ala le Roy et se y tint par aucun peu de jours ,
puis retourna à Paris, où estoient encores les ambaxa-
deurs du roy d'Escoce. Lesqnelz après qu'ils eurent
reçeu grant somme de pécune pour faire guerre aux
Anglois, prindrent à lui congié et s'en retournèrent
en leur pays. Et d'autre part le Roy octroya à ceulx
de Gales, ung an durant, à ses despens , trois cens
hommes d'armes et deux cens arbalestriers, desquelz
fut conducteur le Borgne de La Heuse , chevalier de
grant renom, natif de Kormendie. Et lui fist ledit Roy
délivrer navire et argent pour faire icellui voyage en
la princeté de Gales.
CHAPITRE XLII.
Comment le duc de Bourgongne se parti de Paris pour le fait du Lièg'-.
Du roy d'Espaigne , et du roy de Hongrie qui escripvy à l'Université
de Paris.
hem^ le cinquiesme jour du moys de juillet oudit
an , le duc de Bourgongne , avecques lui ses deux
frères , se party de Paris , en grant indignacion de
plusieurs princes et gouverneurs du royaume , et s'en
ala à Arras faire la feste de l'èvesque de la cité de
ladicte ville , nommé Martin Poirée , de l'ordre des
Prescheurs, lequel estoit son confesseur*, et de là s'en
ala à Gand veoir la duchesse sa femme. Si fist grans
préparatoires pour aler secourre Jehan de Bavière ,
son beau-frère , évesque de Liège , lequel pour lors ,
4. Le duc lui avait prêté mille éciis pour avoir ses bulles.
Voy. Labarre , Mem. pour servir à l'hist. de France et de Bour-
^■>gfie, IV part., p. 92.
260 CHRONIQLE [i 408]
par les Liégois estoit boute hors de son pays et l'a-
boient assegé dedens la ^ille de Traict*, où il s'estoit là
retraict à refuge avec plusieurs gentilshommes tenans
son parti. Et y estoit le seigneur de Pierrelles le chef
et conducteur des Liégois , et son filz qu'ilz avoient
esleu à leur ëvesque ou lieu dudit Jehan de Bavière.
Et d'autre part le duc Guillaume , conte de Haynau ,
auquel icellui Jehan de Bavière estoit frère , le conte
de Conversen , le seigneur d'Anghien, avecques lui
plusieurs grans seigneurs de ses pays , fist assembler
très grant nombre de gens d'armes, lesquels , avec les
seigneurs de Croy et de Heilli , que lui envoia le duc
de Bourgongne, bien acompaignez de grant foison de
gens de guerre , se tira vers le pays de Liège pour y
faire guerre à la cause dessusdicte. Et premièrement
ardirent une maison et censé d'une église de l'ordre
de Cisteaulx , et puis chevauchèrent devers Fosses et
Florines ^ et sur tout le pays de la rivière de Sambre ,
ouquel ilz firent moult grans dommages par feu et par
espée. Et de fait prindrent aucunes petites fortresses
d'assault , dedens lesquelles furent mis à mort cruel-
lement ceulx qui léans estoient. Et n'estoit lors en
icellui pays espargné quelque créature de quelque estât
qu'il feust , que tout ne feust mis à l'espée. Si furent
en ce voyage Pierre du Luxembourg, conte de Conver-
sent , Englebert d'Enghien et plusieurs autres. Et
après ce que icellui duc eut moult fort dégasté le pays,
doubtant que lesdiz Liégois ne venissent pour le corn-
batre , lesquelz estoient moult puissans et en trop
i. Maëstricht.
2. Fosse et Florennes, deux villes de la partie du pays de
Liège enclavée dans le Hainaut et le comté de Namur.
[1408] D'F.NGUERRAN DE MONSTRELET. 261
grant nombre , s'en retourna hors d'icellui , embra-
sant et boutant les feux par tout, à tous ses gens, qui
estoient grandement remplis de leurs biens qu'ilz
avoient trouvez, et revint en son pays de Haynau
pour de rechef assembler plus grant puissance avec
celle du duc de Bourgongne en intencion de retour-
ner oudit pays de Liège et combatre les dessusdiz
Liégois.
Ouquel temps avoit forte guerre entre les Espaignolz
et les Sarrasins de Grenade. Car le roy d'Espaigne,
grandement acompaigné de ses Espaignolz et de mes-
sire Robinet de Braquemont , chevalier, natif de Nor-
mendie , si entra en vingt quatre galées , lesquelles
estoient bien furnyes de gens de guerre , et ala com-
batre sur la mer lesdiz Sarrasins qui avoient vingt
deux galées bien armées, qui du tout furent destruites
et ceulx de dedens mis à mort^
Esquelz jours le roy de Hongrie escripvi lectres à
l'Université de Paris , desquelles la teneur s'ensuit :
« A vénérables , sages et prudens hommes, le recteur
et Université de Testude de Paris, noz devoz et amez. »
La narracion si estoit : « Nobles hommes et très re-
nommez en science par tout le monde. Nous avons
reçeu agréablement vostre épistre , pleine de subtilité
de sentence et aornée [d'] éloquence de paroles, repu-
tans vostre cure et estude estre piteuse et dévote et
1. Il n'est pas facile de deviner de quelle expédition contre les
Maures veut parler ici notre chroniqueur. Le roy d'Espaigne,
c'est-à-dire le roi de Castille était alors un enfant de trois ans
(Jean II); à la vérité son oncle Ferdinand de Castille, qui était
régent , combattit fréquemment les Maures , et même finit par
prendre sur eux la ville d'Antequerra en Andalousie, Fan 1410.
262 CimOlNIQUE [140S]
très agréable au Saint- Esperit et très proufïitable à tous
chrestiens icelle opinion par toutes pars et par toute
raison. Car telle abhominacion pour le présent est
eslevée et révélée en l'Eglise de Dieu , que nous con-
sidérons que tous chrestiens de cuer, de pensée et de
œuvre devroient à Dieu faire plaisir afin que par sa
grâce y voulsist pourveoir de remède convenable,
c'estassavoir scisme et division , qui jà a duré par
l'espace de trente ans , feust adnicliilé et destruit par
vraie union. Car, se briefment a ce n'est remédié , il
est à doubter que par ceste double division ne s'en-
suivent trois divisions. Et pour ceste cause et aucunes
autres, nous avons envoyé nostre orateur à très chres-
tien prince nostresire le roy de France afin que nostre
légacion à estre envolée devers lui et son conseil ne
feust point empeschée, tant par les mescréans, comme
par autres. Par laquelle à lui requérons féablement
qu'il nous envoie aucun de sa noble , haulte et puis-
sante lignée pour nous aider et conseiller de noz afaires
comme nous avons espérance qu'il le fera, sachans,
que se ce il nous octroyé, nous serons tousjours prestz
à le servir et lui faire plaisir, comme autrefoiz avons
esté. Donné à Romme , le xi^ jour de juing , et de
nostre règne le x\n® an \ »
1 . Il s'agit ici de Sigismond , roi de Hongrie en 4 392 , à la
mort de sa femme, Marie, surnommée le Roi-Marie. Il l'avait
épousée en 1386, ce qui justifie la date de vingt-deuxième année
de règne que donne ici la pièce. Sigismond fut élevé à l'empire
en 441 1 .
[1408] D'KNGUKUKAN DK MONSTHF.LKl. 263
CHAPITRE XLIII.
Comment les prélas et gens d'église de toutes les parties de France
furent mandez à Paris. Et de la venue de la Royne et de la duchesse
d'Orléans.
En ces mesmes jours furent mandez en la plus
grande partie du royaume de France et du Daulphiné,
les prélas et gens d'église ou leurs procureurs, à venir
à Paris devers le Roy et son conseil pour avoir advis
et délibéracion, principalement sur l'union de l'Eglise,
et aussi sur autres besongnes touchans le bien et hon-
neur de la personne du Roy et de son royaume. Les-
quelz y vindrent en très grant nombre, et se assemblè-
rent la nuit saint Laurens en la grant salle du palais ,
environ huit heures du matin*, où estoit le président,
ou lieu du Roy qui estoit malade , et le chancelier de
France ; et y célébra la messe solemnellement, l'arce-
vesque de Toulouse. Après laquelle , ung maistre en
théologie , très révérend , de l'ordre des Frères Pres-
cheurs , proposa notablement en la présence du duc
d'Orléans et du duc de Berry et de plusieurs autres
grans seigneurs avec le Recteur de l'Université et grant
multitude de clergié. Si print son theume en disant :
Que pacis sunt sectemur^ et que edificacionis sunt
iiwicem custodiamus. Ad Ro. iiii*'. C'est à dire, mon-
seigneur Saint-Pol dist aux Rommains ou troisième
chapitre de son épistre : Nous devons ensuivir les
choses de paix, et garder ensemble les choses qui
4 . C'est le 47« concile de Paris , tenu du i 1 août au 5 novembre
uns.
264 CHRONIQUE [1408]
peveiit bailler édificacion. Lesquelles proposant, dist
moult de choses de la paix, concorde et union, devoir
estre mise en l'Eglise. Et le démena par manière de
procès longuement et éloquentement, en disant com-
ment Pierre de La Lune, du premier jusques au derre-
nier s'estoit très mauvaisement porté à procurer la
paix et union de l'Eglise , demonstrant icellui estre
scismatique et hérétique obstiné en mal , et moult
parla de ladicte obstinacion eh déclarant icelle par six
manières. Pour laquelle chose le roy de France avoit
autrefoiz fait neutralité contre lui, en lui soubztraiant
de son obéissance.
Après ce, icellui proposant nota, par poix, les choses
contenues en ladicte lectre faicte en manière de bulle,
en demonstrant comment elle estoit pleine de fraude
et de décepcion, offensive de la majesté royale, et que
pour ce, tous ceulx, là estans, avoient esté mandez de
par le Rfcy afin que les choses dessusdictes leur feus-
sent notifiées et que sur ce ilz baillassent conseil, aide
et faveur au Roy, pour avoir paix et union en ladicte
Eglise , comme ils estoient tenus. Et pendant que ces
choses furent dictes et faictes , maistre Sansieu Leleu *
et le messager de Pierre de La Lune qui avoit apporté
au Roy la lectre dessusdicte , tous deux Arragonnois ,
mitrez et vestus de habillemens où estoient figurées
les armes de icellui Pierre de La Lune renversées , fu-
rent amenez moult honteusement et deshonnestement
sur ung tumbereau, du Louvre en la court du palais.
Et prestement , près de la pierre de marbre , au bout
des grans degrez , fut élevé ung eschafault sur lequel
i . Autrement dit Sanche Lopez. <Voy. plus haut , p. 237.)
[U08] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 26S
furent tous deux mis et monstrez moult longuement
à tous ceulx qui les vouloient veoir. Et avoit escript
esdictes mitres : « Ceulx cy sont desloiaulx à l'Eglise
et au Roy. » Et après ce , furent amenez au Louvre
sur ledit tumbereau comme dessus '. Et lendemain
s'assembla ledit conseil au palais où estoit présent , ou
lieu du Roy, le chancelier de France. Ouquellieu,
maistre Ulfin Talevende', natif de Normendie, docteur
en saincte théologie , très renommé , proposa de par
l'Université de Paris et print son theume de la cen-
tiesme pseaulme : Fiat pax in virtute tua^ en adréçant
ses paroles à la personne du Roy et aux autres sei-
gneurs de son sang là estans présens , de par ladicte
Université , en les exortant qu'ilz voulsissent entendre
par toutes manières qu'il seroit possible, de faire cesser
ce périlleux scisme et à leur povoir procurer la paix
et union de saincte Eglise universelle, remonstrant de
rechef la mauvaislié dudit Pierre de La Lune par très
clères raisons, disant qu'il estoit scismatique et héré-
tique obstinéement , qui ne devoit point estre nommé
pape Benoist , ne cardinal , ne par aucun nom de di-
gnité, et que nul ne devoit obéir à lui, sur peine deue
aux favorables à hérésie. Et racompta moult de foiz
aucuns cas des papes de Romme convenables à son
propos, et la conclusion du derrenier concile, laquelle
fut, que se ledit Pierre de La Lune et son adversaire
ne faisoient paix et union en l'Eglise dedens l'Ascen-
sion , comme ilz avoient promis , tout le royaume de
1. Cette scène se passa le 20 août (1408). Chr, de Ch. FI,
t. IV, p. 58.
2. Le Religieux de Saint-Denis qui ne le nomme pas par son
nom , dit qu'il était de l'ordre des Trinitaires ou Mathurins.
5266 CHROiMQUE [1408]
France généralement et ceulx du Daulphiné, se soubz-
trairoient de leur obédience. Car ainsi Tavoient con-
clud lesdiz prélas qui au concile avoient esté , comme
il apparoit par lectres scellées de leurs sceaux que
ceulx de ladicte Université avoient pardevers eulx. Et
pour ce, que ladicte obédience est soubztraicte de par
le Roy jusques à ce que ung vray, seul et ferme et
pasteur de l'Eglise universelle soit esleu et déclairé.
Et si fut pareillement déclairé par ledit proposant com-
ment on se devoit avoir en dispensacions pour les
consciences, et es collacions des bénéfices et autres
choses , tant oudit royaume comme ou Daulphiné ,
devant ladicte neutralité. Et aussi quelles choses on
devoit conclurre sur les besongnes dessusdictes [que
nul], de quelque estât qu'il feust, ne feist obédience aux
deux papes dessusdiz après le jour qui estoit déclaire ,
et sur peine d'encourre en l'indignacion du Roy. Et
après fut requis par icellui, que les lectres dont devant
est faicte mencion feussent deschirées publiquement,
et pareillement une autres qui autrefoiz avoit esté
apportées à Thoulouse. Si en fust ainsi fait. Et avec
ce , fut commandé à tous les prélas et autres gens
d'église , que cliascun endroit soy , es mectes de ses
bénéfices , fist publier hault et cler et par plusieurs
jours ladicte neutralité universelle. Et avec ce, leur
furent baillez par escript, de par ladicte Université,
tous les poins et articles touchans ceste matière , et
comment ilz se avoient à gouverner. Après lesquelles
besongnes traictées et remonstrances faictes comme
dit est, chascun se départi*. Et lendemain , les deux
1. Le î) novembre, comme il a été dit plus haut. Le Relii^ieuv
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. !267
Arragonnois dessus nommez furent ramenez et de
rechef eschafaudez et menez parmi Paris , comme au-
trefoiz avoient esté.
En ces jours la Royne de France, qui avoit séjourné
à Meleun par certains jours, vint à Paris * et amena
son filz le Daulplîin, lequel estoit monté sur ung blanc
cheval que conduisoient quatre hommes de pié, et
aloit après le charriot de ladicte Royne , et derrière
ledit Dauphin suivoient les ducs de Bretaigne et de
Bourbon, les contes de Mortaigne, de Clermont et de
Vendosme et très-grant nombre de grans seigneurs,
tant de gens d'église, comme de séculiers, chevaliers
et escuiers. A laquelle venue fut faicte grande léesse
des Parisiens, et fut crié Noël en plusieurs lieux. Et
ainsi s'en alèrent loger, icelle Royne, leDaulphin, son
filz, et Loys de Bavière, son frère, ou chastel du
Louvre.
Et lendemain* vint audit lieu de Paris la duchesse
d'Orléans, douagère, et sa belle fille Ysabel, ainsnée fille
du roy de France, acompaignée de plusieurs gens nota-
bles, chevaliers et autres, tous vestus de deuil. A ren-
contre desquelles yssirent tous les princes dessusdiz,
lesquels les conduirent et amenèrent devers la Royne
et le duc d'Acquitaine pour leur faire requeste qu'ilz
peussent avoir justice et raison de la piteuse mort du
duc d'Orléans defunct, et aussi faire respondre et pro-
poser à rencontre de ce que le duc Jehan de Bour-
de Saint-Denis donne tout au long les décisions de ce concile.
Voy. Chr.deCh. VI, t. IV, p. 30.
1 . Le Religieux de Saint-Denis dit : le dernier dimanche de ce
mois (août), par conséquent le 26 août.
2. Le 27 août 1408.
268 CHRONIQUE [1408]
gongne avoit fait proclamer et divulguer contre ledit
duc , publiquement naguères , comme dessus est dé-
clairé , son seigneur et mary. Laquelle requeste
fînablement elle obtint.
CHAPITRE XLIV.
Comment la duchesse d'Orléans et son filz firent proposer à l'encontre
du duc Jehan de Bourgongne pour la mort du duc d'Orléans def-
funct.
' Huit jours après ou environ , le duc d'Orléans
acompaignë de trois cens bommes d'armes, vint à
Paris. A l'encontre duquel vinrent le duc de Berry et
les autres grans seigneurs de son lignage. Lequel duc
d'Orléans , entrant par la porte Saint Antboine , ala
jusques au Louvre devers la Roy ne et son fils le duc
d'Acquitaine, son cousin germain, ausquelz il recom-
manda sa besongne et sa personne, moult bonnorable-
ment comme il appartenoit. Et puis prestement, lui
partant de là, s'en ala veoir la ducbesse sa mère, et sa
femme. Et après les clioses dessusdictes , ledit duc
d'Orléans, lesdictes ducbesses sa mère et sa femme,
point ne cessoient de faire requ estes au Roy et à son
conseil , afin qu'il leur feist justice du duc Jehan de
Bourgongne et de ses complices. Lesquelles requestes,
par ledit Roy leur furent accordées de faire, et eurent
audience de faire proposer tout ce qui leur plairoit à
l'encontre dudit duc de Bourgongne*. Et adonc le duc
d'Acquitaine, représentant la personne du Roy, avec
1 . D'après le Religieux de Saint-Denis , l'audience fut fixée au
H septembre.
[i408] D'ENGUERRAN DR MONSTRELET. 269
sa mère, par le commandement du Roy, estant en habit
royal, en la grant sale du chastel du Louvre, présens
les ducs de Berry, de Bretaigne et de Bourbon^ les
contes d'Alençon, de Clermont, d'Eu, de Mortaigne et
de Vendosme, et plusieurs autres seigneurs de conseil ,
et aussi plusieurs chevaliers, le Recteur de l'Université
de Paris et très-grant multitude d^ autres gens, ladicte
duchesse douagère, acompaignée de son filz le duc
d'Orléans, de maistre Pierre Lorfèvre son chancelier,
de maistre Guillaume Cousinot, advocat en parlement,
et de plusieurs autres ses gens et familiers, fist lors
par l'abbé de Saint-Fiacre, de l'ordre de Saint-Benoist,
lire devant tous ceulx qui là estoient les choses con-
tenues en ung livre escript en François, à lui baillé en
sa main, confermé par le dict des prophètes et des
sains du viel et nouvel testament, des philozophes et
ystoires, publiquement, entendiblement en hault, mot
après autre. Duquel livre la teneur s'ensuit :
« roy, très chrestien prince, très noble et souverain
seigneur et chef de justice *, à toy sont mes paroles
adrécées, car à toy compètemonstrer justice à tous les
subgetz du royaume de France, auxquelz, non mie
tant seulement les pays et régions voisines, mais aussi
les estranges nacions ou gens, prennent exemple et
tiennent la droite sentence de ta justice. A laquelle
partie de toy et de ton renommé conseil, comme à la
fontaine de raison et de vérité, je veuil adrécer mes
paroles en la personne de ma très noble dame, ma-
dame la duchesse d'Orléans et de messeigneurs ses
4 . «« Roy très chrestien , prince très noble , souverain seigneur
et quief de justice, etc. » (Var. du nis. Suppl. fr, 93.)
270 CHRONIQUE [1408]
eiifans, qui, déconfortez, présentent leur plainte en
lamentacions et lermes, voians eulx, après Dieu, nul
secours avoir, fors en ta puissance et compassion. Et
afin que mieulx soient conçeues les choses que j'ay à
dire, et vérité, qui ne quiert nulles fallaces, puist plus
clèrement apparoir , ce présent propos soit divisé en
trois parties et en trois membres principaulx) Ou pre-
mier, selon mon pouvoir, je déclaireray que le Roy,
qui est souverain , est tenu de faire justice à tous ses
subgetz, à la conservacion de paix soubs sa très noble
et puissant seigneurie. Ou second membre, comment
partie adverse, c'estassavoir Jelian, duc de Bourgon-
gne et ceulz à lui favorables et donnans aide et conseil
en ce cas, injustement et honteusement ont occis ou
fait occire monseigneur le duc d'Orléans, duquel
l'âme soit avecques Dieu. Ou tiers membre, comment
mondit seigneur par telles voies de fait a esté molesté
de procès rigoureux et de dure rébellion de ses subjetz,
et souffert plusieurs autres maulx *.
1. Dans le ms. Suppl. fr. 93, le commencement de cette pièce
importante contient une variante considérable que nous croyons
nécessaire de donner ici : « Ou tierch menbre, comment mondit
seigneur, mauvaisement et injustement a esté accusez de pluisieurs
cas, et singulièrement de criesme de lèse majesté, ouquel il n'avoit
nulle coulpe , et comme il apperra chy après. En oultre est assa-
voir que mon intencion est de diviser en six poins chascune des-
dictes trois parties. Et ainsi conséquamment tout ce présent pour-
pos est contenus en dix huit poins. Tant que est à la première
partie, il me samble que ly Roys est obligiez singulièrement à
faire justice de ce cas. Et espécialement pour six raisons. Des-
quelles la première est la puissance et dignité royale, à ce nonmie
tant seulement obligiés par volenté, mais aussi par obligacion
d'office. Car les roys sont appeliez roys pour la cause de faire jus-
tice et non pour autre chose. Et se ainsi estoit que les roys feus-
[i408J DT.NGUERIUIS DE MOISSTRELET. 271
l'ant qu'à mon propos venir, je monslreray comment
partie adverse, pour six raisons, a péché tellement qu'il
est fort et à peine impossible d'estre réparé. La pre-
mière raison est : car partie adverse n'avoit nulle auc-
lorité sur le défunct par quoy il feist occire si grant et
si noble seigneur, comme il sera dit après. La seconde
raison est : car partie adverse nullement ne met fourme
de justice ou procès en Texécucion de la mort de feu
mondit seigneur le duc d'Orléans. Et supposé qu'il
eust eu auctorité sur lui , ce que pas n'estoit , néant-
moins il estoit licite et raisonnable chose que la partie
sent en estât d'innocence, néantmainz les dominacions et seignou-
ries seroient neccessaires, tant que ou premier estât de justice. La
seconde raison est fondée en l'amour fraternelle. Car, comme dist
le commun proverbe , nature ne puet mentir. Le Roy doncques
comme seigneur et frère, selon justice et raison, doit maintenir son
droit. La tierche raison est la pitié des supplians. Car madame
d'Orléans , vesve et desconfortée , est acompagniée de ses jones
enfans et de pluiseurs chevaliers menans grant dueil avec elle
pour la cruelle mort de son mary et seigneur. La quarte raison
est l'ennormité du cas , que à paines pourroit on trouver pareil.
Car à tous ceulx qui ont oy parler dudit escandale , voire estran-
gers et aultres, ledit cas est abhominable. Et s'il advenoit que le
Roy ne pourveist pas de remède , de lui il conviendroit dire qu'il
n'est pas seigneur de son pays , et qu'il convient luy humilier et
adouchir au regard de la puissance de ses subgietz. La quinte
raison est, que se sur ce n'est faicte exécucion de justice, maulx
sans nombre s'en pourroient ensievir ; est assavoir, les conipaignies,
deseullées citez, voyes de fait, proches rigoreux, dure rébellion
des subjectz, avec aultres pluiseurs maulx. La sixiesme raison est
la mauvaistié de partie adverse, laquelle par sa force et puissance
quiert à seustenir son péchiez, en vueillant sans cause plaidier
l'espée traicte. Et en ces six raisons gistent toute la forme du
procès. Tant qu'à la seconde partie, je démonstreray comment
partie adverse pour six raisons , etc.... j)
272 CHRONIQUE [1408]
feust oye et convaincue et condempnée à mort, devant
ce qu'on le feist mourir. Car, veu qu'il n'avoit nulle
puissance , ne auctorité sur lui , de tant moins devoit
la forme de son procès colourer son péchié. La tierce
raison est fondée es aliances qu'ilz avoient ensemble,
non mie seulement pour cause de lignage , mais avec-
ques ce avoient faictes espéciales aliances pour éviter
les inconvéniens qui se povoient ensuivir pour la cause
de leur division , par lesquelles et selon lesquelles ilz
ne povoient, ne dévoient par raison, nuire, ne grever
l'un à l'autre sans défiances précédentes. Et pour plus
grandes confirmacions, plusieurs foiz avoient juré sur
les paroles du Canon et de la croix Nostre Seigneur,
en baillant avec ce certaines lectres scellées de lem-s
seaulx. La quarte raison est fondée en ce que la mort
de mondit seigneur d'Orléans fut si soudaine, que nul
vray chrestien ne pourroit soustenir que elle ne feust
dampnable ou regard du malfaicteur et de cellui par
qui elle a esté exécutée. La quinte raison est fondée en
ce , que évidemment je démonstreray, que partie ad-
verse a fait occire mondit seigneur d'Orléans, non mie
pour bonne fin, ne pour le bien commun , mais pour
ambicion et convoitise et désir de dominer, et afin
qu'il feist les siens riches , et par la grant hayne que
long temps avoit tenue en son cuer. La sixiesme rai-
son est en ce qu'il ne souffist pas à partie adverse la
mort de monseigneur d'Orléans, mais avecques ce
s'est efforcé de scandaliser et détruire sa renommée
en proposant libelle diffamatoire, et en soustenant les
traistres homicides. Et ce touche la seconde partie de
mon procès.
Tant qu'à la tierce partie , selon six poins qu'elle
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 273
contient, je mectray six faulses accusacions par les-
quelles partie adverse accuse inondit seigneur d'Or-
léans, et de rechef je mectray responses par lesquelles
apperra Tinnocence dudit défunct. Et en ce appert
que mon présent propos est divisé en trois parties. La
première regarde justice, la seconde le malice de par-
tie adverse et la tierce, excuse le défunct. Mais devant
ce que je procède plus avant en ceste matière , je pro-
teste que mon intencion est de dire tant seulement
vérité, et ce, non plus qu'il m'est enjoinct de madame
d'Orléans et de messeigneurs ses enfans.
Et est vérité que le proposant pour partie adverse,
comme mal advisé , contre vérité appeloit mondit
seigneur d'Orléans ; criminel, jà soit ce que en nulle
manière il ne ait esté approuvé, ne vérifié. Ce non
obstant je ne vueil mie ainsi nommer partie adverse,
jà soit ce chose qu'il soit tel. Car je répute icellui cruel
homicide et par conséquent criminel , non mie par
souspeçon tant seulement , mais par la confession de
sa propre bouche. Et pour ce que sapience vainct
malice selon la Saincte Escripture, il me souffîst nom-
mer partie adverse, la partie de Bourgongne. Car il
vault mieulx premièrement démonstrer les vices et
après appeller le duc de Bourgongne criminel, que
faire ainsi qu'il fist , c'estassavoir, premièrement ap-
peller criminel , sans aucune approbacion ou vérifi-
cacion.
Maintenant donques je me prendray au procès * du
propos principal, lequel comme dessus est dit, je
diviseray en trois parties. Et tant qu'à la première
1. « Je envayray le procès » {Suppl. fr. 93).
I i8
274 CHROINIQUE [1408]
partie qui traite de la justice du Roy, je prens la pa-
role du prophète qui dit : Justicia et judiciuni prepa-
paracio sedis tue. Ces paroles sont escriptes en la
Lxxviif pseaulme , c'est autant à dire au Roy, que
justice et jugement soient la préparacion de son siège.
Tant qu'à la seconde partie regardant le malice de
partie adverse , je prens la parole du proposant pour
son parti, c'estassavoir Radix omnium malorum cupi-
ditas , quam quidem erraverunt appe tentes a fide.
Geste auctorité est escripte en la première ëpistre, mon-
seigneur Saint-Pol à Tymothée, ou derrenier chapitre.
Et est à dire : convoitise est la racine de tous maulx ,
laquelle aucuns appétenS;, se séparèrent de la foy.
Tant qu'à la tierce partie regardant l'innocence du
dëfunct mondit seigneur d'Orléans , je prens la parole
du prophète disant en la vu® pseaulme : Judica me
secundum justiciam tuam , et secundum innocenciam
meam super me. C'est à dire, juge moy selon ta justice
et discerne ma cause selon mon innocence sur moy.
Après ces choses proposées je viens à la première
partie pour laquelle est prinse icelle parole du pro-
phète disant : Justicia et judicium preparacio sedis tue.
Icelles paroles du prophète je puis adrécer au Roy
nostre sire personnellement, en disant : que justice et
jugement soit préparacion de son siège royal. Car
royaume sans justice ne doit point estre appelle
royaume , mais doit estre appelle une droicte larron -
nière , selon le dit de saint Augustin , ou x® chapitre
du IX® livre de la Cité de Dieu : Régna, inquit, remota
a justicia quid sunt nisi magna latrocinia. Les royau-
mes , dist-il , loings de justice quelle chose sont-ils
fors que grans larrecins. Il appert donques comment
[4408] D'EINGUKRRAN DE MONSTRELET. 275
le Roy est tenu de faire justice à tous ses subgetz et
garder à un chascun son droit , et ce pour six raisons
touchées au commencement. Tant qu'à la première
raison qui est fondée en Testât de dignité royale , est
à noter que dignité royale principalement est instituée
à faire justice. Le Roy vraiement au regard de ses sub-
getz est ainsi comme le pasteur au regard de ses
oailles, comme dit Aristote ou vni* chapitre d'Ethi-
ques , c'est à dire des Moralitez, et ou v° de Politique,
c'est à dire des Gouverneurs des citez , où il déclaire
comment le Roy est tenu de conserver justice. Et ou
livre Du gouvernement des princes : Justicia , inquitj
regnantis uherior est suhditis quam fertilitas ipsius.
C'est à dire que la justice du régnant est plus proufî-
table aux subgetz que n'est sa fertilité ou richesse. Et
le prophète dit : Honor, inquit ^ regum judicium di-
ligit, L'onneur du Roy, dit-il , ayme jugement. Geste
justice de quoy est faicte mencion, ce n'est autre chose
que garder à un chascun son droit. De laquelle parle
Justinien l'empereur, ou premier livre des Constitu-
cions , disant : Justicia est constans voluntas jus suunt
unicuique tribuens^, G'est à dire, justice est ferme et
estable, baillant à ung chascun son droit. Et est à con-
sidérer que justice ne doit point estre réglée selon le
plaisir de la voulenté, mais aincois par les lois escriptes.
Considérez donques comment il vous est ordonné
faire justice , et comment a ce vous estes obligié. A
vous donques , la dame d'Orléans et ses enfans adres-
sent leurs paroles , requérans justice , laquelle vous
4 . C'est la belle définition qui ouvre les Institules : Justifia est
firma et constans volant as jus suum cuique tribuencU.
276 CHROINIQTJE [1408]
devez aymer et garder comme vostre propre domina-
cion et royaume. Considérez les exemples et les fais
des anciens qui tant aymèrent justice, comme il ap-
pert par cellui qui voiant que son filz avoit desservi à
perdre les deux yeulx , volt que son filz perdist ung
œil , et lui propre en perdist ung , afin que les lois qui
estoient adonques ne feussent point violées , ne cor-
rompues. Ainsi le récite Valère en son Vr livre. Et
Hélinand raconte vérité du roy Cambises, qui com-
manda escorclier ung faulx juge et fist mectre la pel
sur la chaière * dudit juge , et puis après y establi et
constitua le filz dudit faulx juge et le fist asseoir en la
chaière de son père comme juge, en lui disant : « Quant
tu jugeras aucune chose , ce que j'ay fait à ton père te
soit un exemple , et sa pel tenant à ton siège te soit
en mémoire. » O roy de France! il te souviengne de la
parole que dist David quant le roy Saul le persécutoit
injustement: Dominus, inquit^ rétribue t uni cuique se-
cunduni justiciam suam. C'est à dire nostre seigneur
Dieu rétribuera à ung chascun selon sa justice. Ces
paroles sont escriptes ou premier livre des Pioys , ou
xvi*' chapitre. Tu, donques, dois faire semblablement
selon ton povoir comme vray ensuiveur de Nostre
Seigneur, et subvenir et aider à la partie qui est l)lécée
et injustement persécutée.
Item, tu dois avoir en ta mémoire comment Andro-
niche , cruel persécuteur et homicide , fut condempné
à mort ou lieu où il avoit occis le prestre de la loy,
comme il est escript ou livre des Machabées. O roy de
France ! prenez exemple au roy Daire , qui bailla à
\, Chaière , d'où chaire, et plus tard chaise.
[i408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 277
dévorer aux lyons ceulx qui mauvaisement avoient
accusé Daniel le prophète. Considère la justice exécu-
tée sur les deux viellars qui par leur faulse accusacion
avoient condempné Susanne. Ces choses-cy apparent
et sont escriptes ou livre de Daniel le prophète , ou
vi^ et xiiif chapitres. Ces exemples te doivent esmou-
voir, comme roy et souverain, à justice. Car, ainsi que
tes subjects doivent à toy obéir, en telle manière es tu
tenu de leur faire justice. Et, ainsi que le subjectpeut
forfaire en désobéissant, aucuns pourroient doubter
et proposer que le subject se pourroit exécuter* avec
tous ses biens, pour le refus de justice et équité. Sire !
il te plaise considérer ceste parole. Car pour justice tu
ne dois rien doubter, comme je déclaireray cy-après.
Et pour conclusion de ceste première raison , dist la
parole qui est escripte ou livre de Job , ou iif cha-
pitre : Cum justlcia indutiis sum et vestivi me vesti-
rnento et djademate in coronacione mea. C'est à dire,
je me suis vestu de justice et en ay le vestement , et
mis le dyadème en ma coronacion.
Conséquemment, très noble prince, je dy que amour
fraternelle te doit très grandement ensuyr et incliner à
faire justice. Car, comme je croy, frères ne pourroient
avoir plus grant amour ensemble que vous aviez.
Soies donc vray amy à ton frère en jugement et en
justice. Car ce sera grant reprouche et très grant honte
à toy et à la couronne de France par tout le monde ,
1 . Ce passage est à remarquer. Par les mots le suhject l'orateur
entend évidemment désigner le djic de Bourgogne , et il y a ici
une exhortation bien claire au Roi , de confisquer les terres du
duc de Bourgogne. « Car pour justice tu ne dois rien doubter » ,
lui est-il dit.
278 CHROISIQUE [1^08J
se justice et léparaciou n'est faicte de la mort de ton
frère , si cruelle et infâme. Maintenant est venu le
temps que tu dois démonstrer amour fraternelle. Ne
soies pas des amis de quoy parle Le Sage ou vin® cha-
pitre du livre de Ecclésiastique , disant: Est amicus
socius mense et non permanebit in die neccessitatis .
C'est à dire, tu trouveras ung ami qui te tendra bonne
compaignie à la table et tandis que tu seras en prospé-
rité , mais il ne te sera point amy au jour de ta nec-
cessite. Maintenant , comme neccessité le requiert et
désire, démonstre toy tel vray ami que tu ne soies
appelle du tout le monde fautif ami ; duquel parle
Aristote ou ix^ chapitre des Moralitez. Qui^ inquit,
fingit se esse amicum et non est^ pejor eo qui fa^
cit falsam monetam. Celui, ce dit Aristote, qui se
feint estre ami et ne Test point, il est pire que cellui
qui forge faulse monnoye. Se aucuns te dient que
partie adverse soit de ton sang et de ta parenté,
néantmoins tu dois hayr son pécliié. Tu dois gar-
der justice entre deux amis , selon le dist de Aris-
tote ou second livre des Moralitez : Duobus j inqiiit^
existentihus amicis sanctum est prehonorare verita-
tem. C'est à dire, c'est ferme chose et honnorable pre-
honnorer vérité entre deux amis. Il te souviengne de
l'aspre amour qui estoit entre toy et ton frère. Non
mie que par ce je te vueille attraire à faveur, mais tant
seulement je te exorte à vérité et à justice. Hélas ! ce
seroit petit cuer et peu de bien , estre filz et frère de
roy, se ceste mort si cruelle sans réparacion estoit mise
en oubli, actendu que cellui qui le fist occire le devoit
aymer comme son frère , car en la Saincte Escripture
les nepveux et cousins germains sont appeliez frères,
[1408] D'EJNGUERRAN DE MONSTRELET. 279
comme il appert ou livre de Genèse de Abraham qui
dist à Loth , son nepveu : Non sit objurgium inter te
et me^ fratres enini sumus. C'est à dire, tençon ne soit
point entre toy et moy, car nous sommes frères. Et
saint Jaques estoit appelle frère de Nostre Seigneur, et
toutesfois ce n'estoit que son cousin germain. Dont tu
peuz dire à partie adverse la parole que Nostre Sei-
gneur dist à Cayn, après qu'il eut occis son frère
Abel : Vox sanguinis fratris tui clamât ad me de terra.
C'est à dire , la voix du sang de ton frère crie à moy
de la terre. Et certainement la terre crie et le sang se
complaint, et cellui n'est pas bon homme qui n'a
compassion de telle mort si cruelle. Et n'est point
merveilleuse chose se je dy que partie adverse res-
semble à Cayn , ou que en lui je voy moult de simili-
tudes de Cayn. Car, ainsi que Cayn, meu par envie,
occist Abel , son frère , pour ce que Nostre Seigneur
avoit reçeu ses dons et sacrifices et il n'avoit point les
siens regardez , et pour tant il machina en son cuer
comment il pourroit son frère occire. Et en telle ma-
nière , partie adverse , c^estassavoir le duc de Bour-
gongne, meu par envie, car mondit seigneur d'Or-
léans estoit agréable et acceptable au Roy, il machina
en son cuer sa mort , et finablement il le fist cruelle-
ment et traitrement occire, comme il sera cy après
déclairè en la seconde partie. Après, ainsi comme
Cayn par convoitise chey en cel inconvénient , partie
adverse en telle manière meu de convoitise fist ce qu'il
fist, veu la manière qu'il tint et comme il se maintint
devant et après la mort de mondit seigneur d'Orléans.
En oultre je treuve que Cayn est interprète acquis, ou
acquisition. Par tel nom peut estre partie adverse nom-
280 CHROINIQUE [1408]
mée. Car vengence est acquise au Roy en corps et en
biens, mais que justice ait régné. Et ainsi sera il fait ,
au plaisir de Dieu , par sa provision. Et par les choses
dessusdictes , appert comment partie adverse fait rai-
sonnablement acomparer à Cayn, Sire , donques il te
souviengne de la parole dessusdicte adrécée à Cayn :
Fox sanguinisj etc. La voix du sang de ton frère, c'est
la voix de la dame d'Orléans et de ses filz, crians et
requérans à toy justice. Hélas! pour qui feroies tu
justice , se tu ne fais pour l'amour de ton frère. Qui
aura fiance en toy, se tu faulx au frère qui te amoit le
mieulx. Se tu n'as esté ami à ton frère , à qui seras tu
amy, actendu qu'on ne te demande fors que justice.
O très noble prince, considère que ton frère germain
à toy est osté. Doresenavant tu n'auras plus de frère,
ne jamais tu ne le verras plus. Car partie adverse a
occis ton seul frère cruellement, et osté de toy. Aies
considéracion qu'il estoit ton frère , et tu trouveras
que moult doit estre plaint , et mesinement de toy
qu'il aymoit parfaictement , de la royne de France ta
femme, et tes enfans. De rechef, par le grand sens
qui en lui estoit , il honnouroit toute la lignée royale
de France. Car à peine pourroit-on trouver plus fa-
cond, ne mieulx emparlé de lui, plus courtois, mieulx
proposant et respondant devant nobles , clers et lais.
Nostre Seigneur lui avoit octroie et donné ce que le
roy Salomon avoit demandé , c'estassavoir Prudence
et Sapience. Ung chascun scet bien qu'il estoit aourné
d'excellence et d'entendement , dont de lui on povoit
dire ce qui fut dit de David , ou vu'' chapitre du livre
des Fais des apostres : Sapienciam sicut angélus Do-
mini. Il avoit sapience comme l'ange de Nostre Sei-
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 281
gneur. Qui vouldroit parler de sa beauté naturelle ,
riens autre chose n'en pourroit dire , fors qu'il estoit
ton y mage et ta semblance. Avec ce , de propre condi-
cion il esloit homme très débonnaire , car onques ne
fist onques homme mourir, ne batre , ne onques ne
procura la mort d'aucuns , et toutesfoiz il avoit assez
puissance et occasion de ce faire , et mesmement , à
ses ennemis qui disoient du mal de lui notoirement et
lui imposoient les maulx quonques ne pensa. Et par
espécial partie adverse eust il fait plusieurs foiz mourir
s'il lui eust pieu, car grant puissance n'est pas requise
l\ faire mourir un homme traîtreusement. Mais en vé-
rité onques ne fut de tel sang. Caria condicion de sang
royal doit estre de si grant pitié et loyaulté, que à
peine pourroit elle souffrir cruaulté, homicide ou tra-
hison quelconques. Et audit sang royal estoit moult
prouchain mondit seigneur d'Orléans, car il estoit filz
de roy et de royne. O roy Charles ! se tu vesquisses
maintenant, que diroies tu? quelles lermes te apaise-
roient? qui t'empescheroit que tu ne feisses justice de
si très cruelle mort. Hélas ! tu as tant amé l'arbre , et
si diligemment eslevé en honneur, lequel porta icellui
fruit. Qui a fait mourir ton cher filz? Hélas! roy
Charles , tu pourroies dire droictement avec Jacob :
Fera pessima devoravit filium meum. La très mauvaise
beste a dévoré mon enfant. Partie adverse très mau-
vaisement recongnut les grans biens que tu, Charles,
feiz à son père. C'est la recongnoissance du voyage de
Flandres pour lequel toy et ton royaume meiz en
grant péril pour i'onneur de son père. En vérité les
dons et bienfais donnez par toy à son père et à lui ,
sont tost mis en oubly. Sire ! regarde donq et oy ma-
282 CHRONIQUE [1408]
dame d'Orléans, disant et requérant avec le prophète :
Domine , cleduc me in justicia tua propter inimicos
meos. C'est à dire , veuilles moy mener en ta justice
pour mes ennemis. Et ces choses dessusdictes sont de
la première raison.
L'autre raison est fondée en pitié, veu la condicion
desdiz supplians, c'est assavoir, de madame d'Or-
léans, vesve et desconfortée, avecques ses enfants
innocens, tes nepveux, qui sont orphenins et descon-
fortez, non aians père, fors toy. Tu dois donc plus
tost estre enclin et contendre plus diligemment à faire
justice à iceulz supplians, comme ils ne aient nul
refuge, fors à toy, qui es leur seigneur souverain, et ilz
sont tes parens bien prouchains, dont tu as bien
congnoissance. Vraiement à celle pitié t'esmeut saint
Jaques l'apostre, en disant : Religio munda et imma-
culata est visitare pupilles et viduas in tribulacione
eorum. C'est à dire , visiter les orphenins et les vesves
en leur tribulacion, est religion pure et nète, sans
souillure. C'est grant pitié d'une telle et si grande
dame qui est en celle peine sans desserte. Laquelle
peut estre comparée à la vesve de laquelle parle
Valère, en son VF livre. Celle vesve avoit ung filz,
lequel injustement avoit esté occis, laquelle vint à
Trajan , l'empereur , requérant justice et disant :
w Monseigneur, à moy soit faicte toute raison de la
mort injuste démon filz. » Adoncques Trajan, l'empe-
reur, qui jà estoit monté à cheval pour mener ses
gens d'armes, lui respondi : a Fille, actens que je sois
retourné de la bataille et adonc je te ferai justice. «
Et la dame prestement lui dit : « Hélas ! sire, tu ne
sces si jamais tu en retourneras. Si ne vueilles point
[4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 283
mectre justice en dilacion. » A laquelle respondi l'em-
pereur : « Se je ne retourne, mon successeur te fera
justice. » Auquel ladicte dame respondi : « Sire, tune
scez si ton successeur me Youldra faire jusdce. Il
pourra bien advenir qu'il aura lors empescbement
comme tu as maintenant. Et posé qu'il me face justice,
quel honneur sera ce à toy, ne quel honneur en auras
tu envers Dieu ? Tu es tenu de me faire justice, pour
quoy doncques charges tu à autrui ton fes ? » Adonc-
ques l'empereur voiant la grande constance de la
dame, et ses paroles entre moult raisonnables, descendi
de son cheval prestement, sans dilacion, lui fist droit
et justice. Et ce fut le mérite pour quoy, trois cens ans
après que ledit empereur Trajan fut mort soulz la loy
paienne , par les mérites et prières de saint Grégoire
pape, fut ressuscité, et baptisé, selon ce que racom-
ptent les ystoires. O roy de France! à icellui roi
et empereur te dois-tu conseiller, en toy inclinant
à madame d'Orléans, vesve et desconfortée, à toy
suppliant, laquelle autre fois à toy a requis, et encores
requiert justice de la cruelle et injuste mort de son
seigneur et mary, lequel estoit ton frère. En ce ne
vault riens dilacion, ou actente à tes successeurs roys
de France. Car tu, comme roy présent, à ce singuliè-
rement es obligé. Considère Testât des supplians,
c'estassavoir de madame d'Orléans et de ses fîlz.
Icelle dame est semblable à la vesve de laquelle parle
saint Jhérosme ou second livre contre Jovinien, où il
raconte que la fille de Cathon , après la mort de son
mary, souvent estoit en grans souspirs et gémissemens
sans consolacion. Pour quoy ses voisins et parens lui
demandèrent combien celle douleur lui dm^eroit; aux-
284 CHRONIQUE [1408]
quelz elle respondi, que sa vie et celle douleur fine-
roient ensemble. En tel et pareil estât sans doubte
estoit ma dame dessus dicte, car elle ne peut avoir
remède que par voye de justice, laquelle elle requiert.
En vérité elle ne le requiert point par voye de fait ou
de vengence, jà soit ce que elle et ses enfants soient
plus puissans à Taide de leurs parens, amis et aliez à
prendre vengence de la mort de monseigneur d'Or-
léans, que n'est le duc de Bourgongne. Icelle voye de
justice tu ne peux refuser, et partie adverse ne la peut
fuyr, ne décliner, justement. Actendu donques la con-
dicion des supplians, sire Roy, fais que de toy puist
estre dicte la parole du prophète, disant à Nostre Sei-
gneur : JiLstus Dominus et justiclamdilexit ; equitatem
vidit quitus ejus. C'est-à-dire, Nostre Seigneur est
juste et a aymé justice; son regard a veu équité. Et ce
est tant qu'à la tierce raison.
La quarte raison est en la pitié du cas. Car ceste
mort si cruelle, si jvile et si abhominable ne semble
point à veoir pareille, ne il n'est homme naturel qui
sur icelle ne doive avoir compassion. Iceîle donques
bien considérée, tu dois bien estre plus enclin à justice
par la coustume des roys anciens, qui par grant com-
passion, et mesmement de la mort de leurs ennemis,
pleuroient. Donques, par plus forte raison, tu dois
condoloir sur la mort de ton très cher frère, et icellui
recouvrer et réparer par courage diligent. Et se ce
n'est ainsi fait , très grant reprouche sera à toy et à
plusieurs autres. Nous lisons comment Julius César
voiant la teste du grant Pompée, son adversaire,
commença à pleurer et dist, que tel chevalier ne devoit
point ainsi mourir. Icellui mesme aussi fut moult
[4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 285
triste de la mort de Catbon, son ennemi et adversaire,
en donnant grant aide et consolacion à ses enfans. O
roy de France ! quelle consolacion dois-tu avoir de la
mort de ton frère , qui est moult lamentable à remem-
brer. Hélas! sire, se l'esperit de ton frère parlast, oy
et entens quelle cbose il diroit. 11 diroit certe les
paroles qui s'ensuivent, ou pareilles. « O monseigneur
mon frère ! regarde comment pour toy j'ay reçeu
mort. C'estoit pour la grant amour qui estoit entre
nous. Regarde mes plaies, desquelles les cinq espèciale-
ment furent cruelles et mortelles. Regarde mon corps,
batu , foule et envelopé en la boe. Regarde mes bras
coppez, et ma cervelle espandue bors de mon cbef.
Regarde s'il est douleur pareille à ma douleur. Hélas !
il ne souffist mie à partie adverse estaindre ma vie si
cruellement et sans cause, mais si soudainement et
Iraitreusement me sousprint, ainsi que je aloye de
l'ostel madame la Roy ne devers toy, par quoy il me
mist en péril de dampnacion. Et après partie adverse
s'est efforcé de diffamer moy et ma lignée , par son
libelle mauvais et diffamatoire. )> Sire Roy, considère
les cboses. De ce seroient les paroles, s'il povoit par-
ler. Soyes donques plus enclin à faire justice selon les
cas dessus oys^ et à entendre la requeste présente de
madame d'Orléans. Fay que de toy puist estre dit et
vérifié ce qui est escript ou second chapitre du premier
livre des Roys : Dominus autem retribuet unicuique
secundurn justiciani suam. C'est à dire, Nostre Seigneur
rendra à ung chacun selon sa justice. Et c'est tant qu'à
la quarte raison .
La quinte raison est fondée es maulx et inconvé-
niens qui pourroient venir, se de ce cas n'estoit faicte
286 CHRONIQUE [1408]
justice. Car par ce chascun vouldroit user de voye de
fait et estre juge et partie, et avecques ce s'en ensui-
vroient trahisons et divisions par lesquelles pourroient
estre destruictes terriennes dominacions, comme cy-
après sera déclair ë. Car , selon ce que dient les
docteurs, très grant moien de garder paix en vostre
royaume est que justice et jugement soient exercez à
ung chascun. Et ce tesmoigne saint Ciprien en son
livre des Douze abusions, disant ainsi : Justicia^ in-
quit^ régis ^ pax populorum^ tutamen pueris , munimen-
tum gentis^ terre fecunditas^ solaciiim pauperum , he^
reditas filiorum et sibimet spes future beatitudinîs.
C'est à dire, la justice du Roy est la paix des peuples,
la défense des enfans , les garnisons et municion des
gens, habundance et fertihté de la terre, le soûlas des
povres, le héritage des filz, et à lui mesme espérance de
béatitude avenir; c'est la gloire de Paradis. Et à ce
propos, dist le prophète : Justicia et pax osculaie
sunt. C'est-à-dire , paix et justice ont baisié Tune
l'autre, comme s'il deist que justice et paix sont aliez
et conjoinctes ensemble. Et se aucuns veulent dire que
par ceste exécucion de justice pires maulx s'en pour-
roient ensuir que devant, pour la cause que le duc de
Bourgongne , si comme on dit , a ceste ymaginacion ,
qui est de grande apparence et de petit fait? on peut
respondre que le duc de Bourgongne, ce n'est riens au
regard de sa puissance royale. Quelle puissance a il,
fors autant comme tu lui en donnes et que tu seuffres
qu'il en ait. Justice et vérité certainement, pour ce que
elles y ont cargié tous jours , en la fm, par la grâce de
Dieu, elles sont et demeurent maistresses. Ne il n'est
si bonne seureté comme labeur est pour vérité et justice.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 287
Qui sont les chevaliers et escuiers de ce royaume qui
lui oseroient faire service à l'encontre de toy, ou qui
seroient les estrangers qui se mectroient en péril de
mort pour si mauvaise et si faulse querelle ? certaine-
ment, nul. O vous chevaliers de Eourgongne ^, clers et
lais, et aussi tous ceulx de partie adverse, envoie/
hommes loyaulx, sans faveur ou hayne, afin qu'ilz
oient plaidier ceste cause. Vérité soit oye, et qui a
droit, si le monstre. O roy très chrestien, ducs,
contes, avecques les aultres princes, vueillez donner et
porter aide, tant qu^ justice soit gardée, pour laquelle
garder, principalement vous estes constituez et ordon-
nez. O sire Koy ! regarde comment les roys de
France, qui avoient petite puissance au regart de toy,
ont fait justice de plus grans seigneurs que ne soit
partie adverse, comme il pourra assez apparoir à
cellui qui vouldra lire les ystoires du temps passé. En
oultre, qui sont ceulx qui se oseroient eulx exposer contre
leur seigneur souverain faisant justice selon la voie de
vérité et de loyaulté, sans faveur, comme il appartient
à bon et juste juge. Ce tesmoignant Tulles, ou second
livre des Offices, ainsi disant : Judicis, inqait, est
semper i>ej'um sequi. Il appartient au juge ensuivir
tousjours vérité. Icelui mesmes dit en une oracion
qu'ils fist ains qu'il alast en exil : Nenio^ mquit, tant
facinorosa inventas est i^ita, ut non tamen judicium
prius sentenciis convincetiir quant suppliciis addica-
retar. Nul, dit-il, n*est trouvé de si mauvaise vie que
son jugement ne soit aincois convaincu par sentences ',
\ . Le ms. Suppl. fr» 93 et Vérard ajoutent : et de Flandres.
2. Le ms. Suppl. fr. 93 et Vérard répètent ici, comme il est
nécessaire, la préposition aincois.
i288 CHRONIQUE [1408]
qu'il soit mis à tourment. Et pour ce, sire Roy très
puissant, tu es tenu, sans doubte, faire justice. Car se
par ceste justice s'ensuivoient aucuns inconvéniens ,
iceulx fuiablement redonderoient contre partie adverse
pour la raison de sa coulpe, comme il sera veu cy-
après. Certainement la sentence de Mostre Seigneur
Jliésucrist ne peut faillir, ainsi disant : Qui gladio
percutit^ gladio peribit. C'est à dire, qui fiert de
glaive, il périra par le glaive. Et Ovide, en l'Art
d'amours, dit : Non est lex equior quant necis arti^
flces arle périr e sua. C'est à dire, nulle loy n'est
plus juste que celle , que les faiseurs de mort et
d'occision périssent par leur art et par leur œuvre.
Et pour ce, sire Roy, oeuvre les portes de justice, afin
que de toy puist estre vérifié le dit du prophète ,
ainsi disant : Dilexisti justiciam et odisti iniquitateni,
propterea unxit te Deus tuus oleo justicie pre corisor-
tibus tuis. C'est à dire, tu as aimé justice et as hay
iniquité, pour ce ton Dieu te a enoint de l'uile de
léesse par dessus tous tes compaignons. Et c'est tant
qu'à la quinte de raison.
La sixiesme et dernière raison quant à présent est
fondée en cinq mauvais maintiens de partie adverse
qu'il tint tousjours en continuant après ce cruel et ab-
hominabîe fait. Et aucune chose n'est en ce monde que
le Roy doive tant doul>ter et eschever que Félévacion
d'orgueil en ses subgets au regard de sa dominacion.
Car tu. Sire, en ta dominacion dois ensuivir le Roy
des Roys, duquel dit FEscripture Sainte Deus super bis
resistit , humilihus autem dat graciam. C'est à dire,
Dieu résiste aux orguilleux , et aux humbles donne sa
grâce. Donques tu es tenu de humilier l'orgueil de
[i408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 289
partie adverse, qui est si cruel et si eslevé qu'il lui
semble que sa puissance pour sa mauvaise cause puist
endurer et résister contre ta puissance. Et pour ce,
roy de France, et vous tous messeigneurs, considérez
la rébellion et inobédience de partie adverse, non mie
tant seulement contre les commandemens du Roy ,
mais contre le conseil de vous tous du sang royal. 11
est certain que le roy de Cécile, monseigneur de Berry
et plusieurs autres, derrenièrement es grandes froidu-
res, furent à Amiens à fin qu'ilz peussent trouver ap-
poinctement raisonnable et paisible pour le bien des
parties et mesmement pour le l^ien du Roy et de
tout son royaume. En vérité les seigneurs dessusdiz
ne peurent faire la paix par eulz désirée envers
la partie adverse , en lui notifiant la voulenté et
commandement du Roy, lequel contenoit que pas ne
venist devers le Roy, jusques à ce qu'il seroit par lui
mandé. Et quant lesdiz seigneurs lui donnèrent le
conseil qu'il obéist au commandement du Roy, à grant
peine porent ilz obtenir qu'il ne venist au Roy avec
grant puissance de gens d'Artois , et très envis se dé-
porta de soy atarger encore quinze jours de y venir.
Véez messeigneurs, quelle obéissance, et quelz maulz
se pèvent ensuir de ce. Après ledit conseil fine à
Amiens, il fist une grande congrégacion de gens d'ar-
mes, et à moult grant puissance vint à Paris, ainsi que
se il voulsist conquerre ce royaume. Et est vérité que
le Roy et les seigneurs de son sang, sentans sa venue,
s'assemblèrent ensemble pour sur ce pourveoir de re-
mède. Et après le Roy lui manda par certains mes-
sages qu'il ne venist point devers lui à plus de trois
cens hommes d'armes. Mais toutesfoiz, ce non obstant,
1 19
290 CHRONIQUE [1408]
ladicle partie adverse vint accompaignée de six cens
hommes d'armes et de plus, en aîant au contraire de
la voulenté du Roy. Et après ce qu'il fut venu à Paris,
il lui sembloit que pour sa puissance on devoit toutes
choses faire à sa voulenté. Dont pour certain, le Roy,
la Royne et les autres princes ne lui osèrent aucune
chose refuser , mais à lui parloient agréablement , en
le appaisant de son mal fait. O dominacion de France !
se tu veulx ainsi souffrir, en brief temps tu décherras
de ta joye î Après , ladicte partie adverse fist détruire
les défenses et municions faictes entour la maison du
Roy pour cause de eschever la voie de fait qui jà avoit
esté commencée par ladicte partie adverse. C'estoit
certainement une maistrise* qui monstroit signe de
subject tendant à maie fin contre le Roy. Car il deust
estre venu pour soy humilier, et il vint l'espée traicte
avec grant nombre de gens d'armes, desquelz les plu-
sieurs estoient estrangers. De rechef, il a, en Paris,
esmeu les simples gens en proposant et sonnant par
tout le royaume libelle diffamatoire et promectant
faulses promesses. Eteulx, croyans qu'il deust faire
merveilles et estre le gouverneur de tout le royaume,
ont par lui esté deçeuz, en lui démonstrant grant hon-
neur et à ses escrips, et mesmement par cris et cla-
meurs de voix. Pour lesquelles choses et autres sem-
blables, il s'est eslevé en orgueil et cruaulté à soustenir
son iniquité. Hélas 1 sire Roy, n'est ce mie grande
présumpcion après ce maléfice, chevaucher par la cité
de Paris, ses armeures descouvertes, et estre venu en
ton paisible conseil, à tous haches et glaives. INe tu ne
1 , Une manière d'agir en maître.
[1408] D'ENGUEIŒIAN DE MONSTRELET. 291
dévoies mie souffrir venir plus fort que toy à ton con-
seil, à fin que par aventure le dyable, qui mist en son
courage qu'il feist ce mal, n'esmeust cellui en conti-
nuant sa mauvaistie, pour ce que les princes du conseil
n'apprennent pas son péchië très mauvais. Ne tu ne
devroies point souffrir homme coulpable et indigne,
alant par voye de fait, estre avecques toy plus fort.
Car il est possible , icellui actraire avecques lui ceulx
du peuple, par les moiens dessusdiz, à la destruction
de ta dominacion et de tout ce royaume. Il te plaise
donques humilier partie adverse, et toy démonstrer juge
droicturier sans paour, à fin que de toy puist estre dit
ce qui est escript ou tiers livre des Roys, ou \nf cha-
pitre : Judicabat serçQS suos, justificans quocl justuni
est^ et tribuens eis secunçtiim justiciam. C'est à dire, il
jugera ses serviteurs et Ipur fera selon sa justice. Et ce
est tant qu'à la tierce raison, par laquelle, et autres
précédentes , il appert clèrement comment tu es tenu
faire justice à madame d'Orléans.
En la seconde partie, comme j'ay dit, sera déclairé
le crime et délict de partie adverse, et comment il
perpétra mal irréparable et inexcusable, et y adjousle-
ray six raisons loyaument approuvans la faulseté et
malice de la mort de monseigneur d'Orléans, prenant
le theume et parole du proposant pour partie adverse,
c'estassavoir : Radix omnium malorum est cupiditas.
C'est à dire, convoitise est la racine de tous maulx.
Il me semble que la convoitise a esté cause de cest
homicide, non mie tant seulement convoitise de ri-
chesses , mais avec ce convoitise de honneur et
d'ambicion. Convoitise doncques a esté cause de ce
mauvais péchié, comme il appert plus à plain en la
292 CHROr^IQUE [1408]
sixiesme raison de ceste présente partie. Néantmoins
je viendray à démonstrerla grandeur et abbominacion
du péchië de partie adverse, lequel, quanta présent,
j'ay à démonstrer et déclairer par six raisons. La pre-
mière raison est fondée en ce que partie adverse
n'avoit nulle auctorité ou puissance de juge sur ledit
défunct. La seconde raison est fondée en ce que, jà soit
ce que partie adverse eust auctorité sur ledit defunct,
néantmoins il procéda par voye de fait contraire à
toute justice et à toute voie de droit. La tierce raison
est, es aliances fondées, qui estoient entre monseigneur
d'Orléans et partie adverse. La quarte raison est fondée
en ce que icellui bomicide est dampnable , ne onques
ne peut estre bien traictié. La quinte raison est fondée
en ce que partie adverse fist occire monseigneur d'Or-
léans à mauvaise fin et intencion. La sixiesme raison
est fondée en ce qu'il ne souffist pas à partie adverse
priver de vie monseigneur d'Orléans, mais avec ce
s'est efforcé de desbonnorer sa renommée par libelle
diffamatoire, en occiant icellui par seconde mort.
Tant qu'est à la première raison, il appert clèrement
que le maléfice de partie adverse est irréparable,
actendu qu'il n'avoit nulle auctorité de juge ou judi-
ciable, auti^ement cbascun pourroit autrui occire selon
son raisonnable et sans cbef, et que cbascun successi*
vement seroit fait roy. Et est très véritable cbose que
partie adverse n'avoit nulle autorité sur monseigneur
d'Orléans, ainçois estoit tenu de lui faire bonneur en
tout siège et parole , car les privilèges des enfans et
filz des roys ce requièrent. Appert donques la priva-
cion de l'auctorité de la partie adverse, et de son ma-
léfice estre perpétrée injustement et malicieusement.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 293
Que auctorité soit nécessaire pour faire aultrui occire?
appert clèrement en plusieurs escriptures. Et de fait,
saint Augustin, exposant le dit de Nostre Seigneur, ou
chapitre de l'Evangile saint Mathieu, Omnis qui gla-
dium acceperit glaclio peribit ^ c'est à dire, qui a prins
le glaive, il périra par glaive, là dit, ledit docteur
saint Augustin, cellui prent le glaive qui sans auctorité
et légitime puissance apparent, est armé et enhardi de
autrui faire mourir. En après , il ne loist point occire
malfaicteur sans auctorité, tesmoing ledit saint Augus-
tin , ou premier livre de la Cité de Dieu. Qui^ inquit,
sine puhlica administracione maleficum occident , ho-
micida judicabitur. C'est à dire , qui aura occis mal-
faicteur sans publique administracion de justice, il sera
jugié comme le homicide. Dont ditlaloy desjugemens :
Vigor, inquit, publici tutela in medio constituta est, ne
quis de aliquo , quamquam de sceleribus implicato^ su-
mer e [i^ifidictan?^ ualeat. C'est à dire, la vigueur publique
est ainsi comme défense constituée ou milieu, afm que
nul ne pregne vengeance d'aucun, jà soit ce qu'il soit
envelopé en grans péchez. Et est vérité que «le propo-
sant pour partie adverse respond aux lois, disant que
les \dh ne doivent point secourir à ceulx qui contre-
dient aux lois, et de fait, dist que le tirant va droicte-
ment contre les lois universelles, pour quoy il afferme
que cestui homicide par nulle manière n'est contre
les lois. Hélas ! dont congnoist le proposant de partie
adverse que monseigneur d'Orléans est oit tirant ?
Certainement il convient icelle fallace estre condam-
pnée, laquelle est commencement de décepcion, pres-
supposant Monseigneur avoir esté tirant. Et pour ce
que le proposant de partie adverse fonde la plus grant
294 CHRONIQUE [1408]
partie de son fait en ce que monseigneur d'Orléans
estoit tirant selon raison, et que pour ce estoit licite
à icellui occire. Voiant donques les condicions de ti-
rannie, et lesquelz doivent estre appelez lirans, le phi-
lozophe dit ou quart chapitre des Moralitez. Tirannus
est, inqiiit^ cum aliquis princeps, vi et i^iolencia potes ta-
tis^ sine titulo terram usurpât alienam et de facto occu-
pât aliquam cwitatem^ vel patriam^ i^el quimcorri^ibi-
lis est et nulli ohediens. C'est à dire, tirannie est quant
aucun prince, par force et \iolenle puissance, sans tiltre,
usurpe et injustement occupe estrange terre, ou aucune
cité et pays, et qu'il est incorrigible et à nullui obéis-
sant. Maintenant donques, considérons se monseigneur
d'Orléans a eu telles condicions. Certainement nennil.
Car onques voluntairement il ne occupa la terre d'au-
cun, et qiii a sceu le contraire, si le die. Ne partie
adverse ne devoit point appeler monseigneur d'Or-
léans, tirant, car onques ne tint dominacions, fors
celles qui lui furent données par le Roy héréditable-
ment, et les terres que justement il a acquis. Mais le
duc de BCî^rgongne , sans juste tiltre, tient et ocupe
trois cliasteaulx et chastellenies qui sont de l'éritage et
du domaine du Roy, c'estassavoir Lisle, Douay et
Orchies, non obstant les seremens fais sur le corps
Nostre Seigneur Jliésu-Crist , par lesquelz il a juré
rendre et restituer lesdiz trois chasteaulx , par cas et
condicion qui est advenu. Après , mondit seigneur
d'Orléans ne fut onques incorrigible, car je croy cer-
tainement que onques si grant prince ne honnoura
plus justice de lui\ Le proposant de partie adverse die
1. De lui (sic), lis. que lui, comme dans le ms Supp. fr. 93
et dans Vérard.
[1408] D'ENGUERRAJV DE MONSTRELET. . 295
quelles rebellions et inobédience monseigneur d'Or-
léans a fait contre justice en son temps. Plusieurs no-
tables personnes encore vivans , scèvent bien que nul
seigneur ou monde ne soustint et conforta autant la
justice du Roy capitale comme il a fait. Considérons
aussi les condicions de tirant selon les pbilozophes. Le
tirant met toute son estude à occire et destruire les
preudesbommes et sages de sa terre, il quiert la ruine
et destruction des églises et des estudes, et pour ses
maléfices est tousjours doubteux, en estudiant de
garder son corps et sa personne par très forte garde.
Ces condicions de tyrannie n'eut point monseigneur
d'Orléans , car il ot vertu et toutes condicions con-
traires. Premièrement, il ne fit onques sage ne fol
occire, et souverainement il aimoit les sages hommes,
et moult voulen tiers les véoit et ooit. Quant aux égli-
ses, il ne les destruisit point, mais les a soustenues et
réparées et donné à icelles plusieurs biens. Et qui plus
est, plusieurs nouvelles églises il fonda, et aussi plu-
sieurs chappelles auxquelles il donna de grans biens
et revenues, comme il appert clèrement*. Tant qu'est
à la garde de lui mesmes, pour ce qu'il se sentoit pur
et innocent envers tous, il ne cuidoit point que aultrui
lui voulsist mal faire, et ne se doubtoit de nullui^ ne il
ne gardoit point son corps, comme il a esté veu. Et en
vérité s'il se feust doubté d'aucun , il n'eust point esté
ainsi traitreusement occis. Moult est donques à esmer-
veiller comment partie adverse a cause d'appeler mon-
dit seigneur d'Orléans tirant, en excusant son horrible
fait sur tel fondement, actendu que mondit seigneur
i . Principalement aux Célestins.
^^iR
296 CHRONIQUE [1408]
d'Orléans a eu vertu du tout en tout contraire aux
condicions des tirans. Et ce respond assez à la dampna-
ble proposicion de partie adverse.
Conséquemment, le proposant de partie adverse
disoit, que jà soit ce que son maistre ait fait contre les
lois tant qu'à la lectre, toutefois il n'a point fait contre
le faiseur de la loy, ne contre la fin des lois, mais pour
l'amour de Dieu a révélé l'intencion du faiseur de la
loy à faire mourir homme sans auctorité et sans décla-
racion du maléfice de cellui qui est occis. Par celle
manière , il pourra faire mourir les autres princes et
dire qu'ilz sont tirans. Et chascun pourra semblable-
ment interpréter et exposer les lois, laquelle chose est
inconvénient moult grant, selon ce qui est escript :
Cujus est leges condere^ ejus est interpretari. C'est à
dire , que à cellui qui a fait les lois , appartient à in-
terpréter et exposer icelles. Il est tout cler que partie
adverse ne povoit establir lois, ne obligacions à mon-
dit seigneur d'Orléans , comme il ne feust à lui aucu-
nement subject. Ne à lui conséquemment ne compétoit
l'interprétacion des lois au regard de monseigneur
d'Orléans. Et jà soit ce que le proposant de partie ad-
verse die son seigneur estre doien des Pers , pour ce
ne s'ensuit il point qu'il eust auctorité sur ledit de-
funct. Car, se ainsi estoit , il se ensuivroit qu'il auroit
auctorité sur tout le royaume et qu'il seroit pareil au
Roy. Qui n'est pas à dire. Ne de fait, pour tant s'il est
per, il n'a point l' auctorité, fors tant seulement en ses
terres. Et tant qu'il actribue à lui la puissance d'aulrui
sur le royaume , il entreprent et actribue à lui la do-
minacion du Roy.
Vérité est que le proposant de la partie adverse al-
[4408] D'ENGUERRAIV DK MONSTRELKT. 297
légua douze raisons à prouver que son seigneur pou-
voit licitement faire mourir monseigneur le duc d*Or-
léans sans commandement de nulles personnes quelz-
conques. Desquelles les trois premières sont fondées
en trois docteurs de la Saincte Escripture de théologie.
Les autres trois, en trois pliilozophes moraulx, c'est à
dire traictans de meurs. Les autres trois, en trois lois
civiles , et les trois dernières en trois exemples de
Saincte Escripture. Quant à la première raison , elle
est alléguée en la derrenière distinction du derrenier
livre de Sentences , disant : Quando , inquit , aliquis
aliquod do minium per violeiiciani sihi suscipit nolenti-
bus cis>ibus K>el consensu coactus et non est recursus ad
superiorem^ etc. C'est à dire , quant , dit saint Thomas
d'Aquin, aucun reçoit par violence aucune domina-
cion sans la voulenté des subjects , et par consente-
ment de contrainte et on ne peut avoir retour ou
recours à souverain par lequel puist estre fait juge-
ment de tel agresseur. Adonc, cellui qui occit tel tirant
pour la délivrance du pays , est à loer, et prend et
reçoit grand guerredon. A ce je respons que ce ne fait
riens à propos. Car monseigneur d'Orléans n'envaïst
onques aucune dominacion par violence. Qu'il ait
voulu envayr et usurper la dominacion du Roy, je dy
qu'onques ne le pensa , comme il apperra par la troi-
siesme partie. Je dy conséquemment que saint Thomas
parle de cellui qui peut estre trouvé tirant, et monsei-
gneur d'Orléans ne l'estoit point, comme il est assez
déclairé. A ce propos saint Augustin demande et fait
question ou livre De franche voulenté, s'il loist au
pèlerin occire le larron faisant aguet en la voye , et
fmablement il n'appert point par les paroles dudit
298 CHRONIQUE [1408]
sainct Augustin , que aucun puist licitement occire
autrui, comme démonstre maistre Henry de Gand.
En oultre je dy, que jà soit ce que monseigneur d'Or-
léans feust tel que partie adverse le veult dire , icelle
partie avoit refuge souffisant au Roy quant il estoit
sain et hectié \ et à la Roy ne et aux autres seigneurs
du sang royal. Comme il ne soit nul d'iceulx qui n'eust
mis et exposé corps et biens à punir monseigneur
d'Orléans , ou cas qu'il leur eust esté déclairé icellui
vouloir usurper et envayr la dominacion du Roy, ou
aucunement empescher. Et certainement mondit sei-
gneur estoit assez sage pour considérer qu'il ne povoit
pervenir à la dominacion royale , actendu que tous
eussent esté à lui contredisans, et que le Roy a filz , à
lui successeurs.
La seconde raison dudit proposant est fondée en
l'auctorité de saint Pierre , disant ainsi : Subditi, in-
quit, estote régi tanquam precellenti , swe ducibus
tanquam ab eo missis ad ^indictam malefactorum^ lau-
dem uero bonorum , quia hec est voluntas Dei, Soiez ,
ce dit monseigneur saint Pierre, subjectz au Roy
comme le souverain ou excellent, et aux ducs, comme
envoiez de par lui à la vengence des malfaicteurs et à
la louenge des bons, car c'est la voulenté de Dieu. Ces
paroles dessusdictes sont escriptes en la première
Epistre de saint Pierre, ou second chapitre. Ceste auc-
torité ne fait riens au propos , pour ce ne semble il
point que ledit apostre vueille dire , ne que son en ten-
don soit , que ung duc ait la dominacion ou seigneu-
1 . « Quant il estoit sains et haities » ( ms. Suppl. fr. 93), haic-
tié (Vérard), actif, apte, habile.
[1408] D'ENGUEURAN DE MONSÏRELET. 299
rie sur tout un royaume , mais tant seulement sur son
pays. Autrement il s*ensuivroit qu'en Bretaigne , en
Berry et es autres duchez du royaume on ne deust
obéir fors au duc de Bourgongne. Ainsi donques ap-
pert comment ledit proposant abuse de la Saincte
Escripture , en tant qu'il s'efforce par manière d'argu-
ment icelle amener à son propos.
La tierce raison si est fondée en ce que dit Sabel-
lion en son tiers livre , ou xl* chapitre , Tjranno , in-
quit^ licet adulari ^ quem licet occidere. C'est à dire,
il loist flater au tirant par décepcion, lequel occire
est licite chose. A ce je dy que Sabellion parle de
tirant manifeste , apparent et approuvé.
La quarte raison est fondée ou dit de Aristote , en
sa Politique , c'est à dire en son livre parlant du gou-
vernement des citez , disant qu'il est licite et digne
chose de loenge , occire ung tirant. A ce je dy que
Aristote parle de tirant publique , et tel n'estoit pas
monseigneur d'Orléans, comme il est veu paravant.
La quinte raison est fondée en ce que Tulles, en son
livre des Offices, loe ceulx qui occirent Jules César. A
ce je respons, que jà soit ce que Tulles feust homme
de grande souffisance , touteffois il parle comme mal-
veillant à Jules César, car tousjoars soustint , Tulles ,
la partie de Pompée, le grant adversaire dudit Julius
César. Et aussi ledit César perpétra moult de choses
qu'onques monseigneur d'Orléans ne pensa.
La sixiesme raison est fondée en Juvénal, qui dit en
son grant livre second Des cas des nobles hommes ,
ou vf chapitre : Qiiod res est ^alde meritoria occidere
tirannum , c'est à dire, que occire ung tirant est chose
moult méritoire. A ce je respons comme dessus. Car,
300 CHRONIQUE [1408]
OU cas qu'il eust esté trouvé tel , et remède n'y eust
peu estre trouvé , encore le maintien et la manière de
faire de partie adverse est mauvais et illicite , et ne se
peult saulver.
La septiesme raison , avec deux autres ensuivans ,
est fondée es lois civiles, qui disent estre trois manières
de hommes lesquelz occire est chose licite , c'estassa-
voir, ceulx qui délaissent chevalerie , les agaitans des
chemins , et les larrons de nuit trouvez es maisons. A
ce, je dy que monseigneur d'Orléans ne fut onques de
telles condicions. Je dy que les lois ne commandent
point telz gens à occire, fors tant seulement en cas de
péril inévitable, et sont icelles choses loing de noz
termes , comme mondit seigneur d'Orléans ne feust
point agaiteur de chemins , la mercy Dieu ! ne larron
de nuit. Et n'est loy au monde par laquelle, partie ad-
verse peust estre excusé.
La dixiesme raison est fondée en l'exemple de
Moyse, qui sans auctorité occist l'égipcien. A ce je dy,
que selon l'opinion de saint Augustin et de plusieurs
autres docteurs, Moyse pécha en occiant l'égipcien.
Et comme on dit de Moyse et de saint Pierre , l'un et
l'autre trespassa les reigles de justice. Ces deux cas ne
sont mie semblables. Car Moyse, qui estoit hébrieu,
voiantl'omme incrédule esmouvant contre son frère,
le occist afin qu'il ne tuast sondit frère.
La onziesme raison est fondée en l'exemple de Phi-
nées, qui sans commandement occist le duc Zambri et
toutesfois de ce en demoura impugny et en ot grande
rémunéracion. A ce respond saint Thomas, disant que
Phinées fist ce comme maistre de la loy, car il estoit
filz du souverain prestre , et pour ce avoit il puissance
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 30i
et auctorité publique. Et aussi ce présent cas n'est point
pareil à cestui, comme il appert en l'istoire regardant.
La douziesme raison est fondée en ce que saint Mi-
chel l'arcange occist Lucifer sans commandement
divin, et pour ce fut il rémunéré de plusieurs richesses
et honneurs , comme dit le proposant de partie ad-
verse. A ce je respons qu'il n'occist pas Lucifer, aincois
ce dire est grand derrision, car Toccision de Lucifer
n'est autre chose que privacion de grâce divine et de
la souveraine gloire de Paradis , de laquelle il fut dé-
jecté de Dieu pour cause de son orgueil. O messei-
gneurs ! en quel livre a trouvé le proposant icelle tViéo-
logie escripte? Certainement je suis esbahy oii il l'a
trouvé , car il n'est livre au monde où ce soit contenu
comme il l'a proposé. Mais qui plus est, nous avons
en l'Epistre saint Jude, que saint Michel n'osa faire in-
jure à Lucifer, jà soit ce qu'il eust puissance sur lui ,
ne de lui commander aucune chose , mais tant seule-
ment lui dist : « Monseignear te commande. )> Et ainsi
appert que les raisons dudit exposant , lesquelles il a
alléguées, ne font riens à Tapprobacion de son faulx
et desléal propos. Je dy de rechef que telles occisions
alléguées par partie adverse ne sont mie à prendre en
exemple, ou conséquence. Car en l'Ancien Testament
moult de choses estoient souffertes qui maintenant
sont défendues, comme il appert en la seconde cause
et première question. Daniel, combien qu'il feust
homme d'église, il fist mourir le roi Amalech, et main-
tenant il ne loist point à homme d'église soy entre-
mectre de cas de crime. En oultre fut donné à Moyse
le libelle de répudiacion ou refus de mariage, laquelle
maintenant est défendue. Donque la doctrine est bien
302 CHRONIQUE [1408]
mauvaise , par laquelle les occisions anciennes sont
prinses et admenées en exemple pour cause de souste-
nir icelle cruelle mort. Et tantost que renommée feust
ou seroit d'ancien mal contre aucun prince , cliascun
prendroit de ce punicion, se ceste mort sans auctoritë
perpétrée estoit approuvée.
O vous princes ! considérez que se telles doctrines
estoient soustenues, cliascun pourroit dire : aussi bien
puis-je occire comme fist tel. Il vous plaise donques
condemner ceste faulse et desloiale doctrine comme
périlleuse, sédicieuse et abhominable. Et puis dira^
partie adverse et tous à lui portans faveur en ceste
partie , le dict de Jhérémie, ou xx® chapitre : Confun-
dentur vehementer qui non intellexçrunt ohprobrium
sempiternum quod nunquam delebiiur* C'est à dire ,
ceulx seront confondus grandement qui n'auront point
entendu l'obprobre per durable qui jamais ne sera
osté, ne pardonné. Et c'est tant que ma première rai-
son de ma seconde.
La seconde raison est fondée en ce que l'occision
cruelle de monseigneur le duc d'Orléans ne fut point
exécutée par voie de justice. Posé que partie adverse
eust eu auctorité de ce faire, néantmoins, estoit il tenu
de traiter ledit mort par voie de justice , ce est , par
informacion précédente , par bons tesmoings non re-
prouchables , approuvez souffisamment. Mais icelle
voie nullement il ne tint. Car, premièrement il lit oc-
cire monseigneur d'Orléans, et après il enquist les
voies par lesquelles il peust estre excusé. O Dieu,
i . Et puis dira partie adverse. Sic dans le ms. Suppl. fr. 93 et
dans Vérard. C'est un contre-sens. Il faut lire : « Et puis dire à
partie adverse et à tous, etc. »
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTREJ.ET. 303
quel procès et quel juge ! O justice ! fais ce que tu dois,
défens la propre cause à F encontre de cellui qui s'es-
force de te ramener à néant. En vérité tous les drois
enseignent : congnoistre premièrement les causes ,
et après prononcer les sentences , et en la fin mectre
icelles à exécucion. A ce propos , comme raconte et
récite Saluste, en son Calhilinaire , de Jules César,
quant les juges avoient commencié à occire les hommes
sans ce qu'ilz l'eussent condempnez en jugement ,
moult de maulx s'en povoient ensuyr, ne aucuns ne
pourroient seurement vivre. Et met exemple des La-
cédémoniens, qui, pour la victoire eue contre ceulx
d'Athènes, constituèrent trente hommes à gouverner la
chose puhlique , lesquels trente hommes firent mourir
plusieurs hommes sans pi-ocès , dont s'en ensuivirent
et advinrent moult grans maulx. Semblablement moult
de maulx et sans nombre nous advenront, se ces choses
estoient souffertes. A ce propos est ce que dit Saluste
de Cathiline et Favonius *, lesquelz comme ilz voul-
1 . Le ms. 8345 porte : de Kathiline et de favourahles. Le ins.
Suppl. fr. 93 et Vérard donnent : de Cathelin et ses favorables ,
de Catilina et de ses partisans. Ce qui fait un sens très-acceptable.
Toutefois la version de notre manuscrit ne nous semble pas être à
rejeter. Elle a même cela de remarquable qu'elle décèle jusqu'à
un certain point dans le rédacteur une érudition qu'on n'aurait
pas attendue de lui. En effet, il est question d'un Favonius ^ non
pas il est vrai dans la conjuration de Catilina , mais dans l'un des
deux discours de Republica ordlnanda, qu'on a attribués à Salluste.
Le passage est trop curieux pour que nous ne le donnions pas en
passant au lecteur. Il s'agit de deux inutilités politiques du temps.
L. Posthumius et M. Favonius mihi videntur quasi magnm navis
supervacua onera esse ; ubi salvi pervenere , usui sunt : si quid ad-
versi coortum est, de illis potissumum jacturajit^ quia pretii minumi
sunt. (Salluste, édit. d'Hackius de 1677, p. 563.)
304 CHRONIQUE [1408]
sistent ardoir la très puissant cité de Rom me et occire
tous les sénateurs et conseillers d'icelle. Tulles, qui
adonc estoit sénateur, jà soit ce qu'il sceust toutes ces
choses, toutesfois il ne fist nulle accusacion contre ces
malfaicteurs jusques à ce qu'il peust approuver leur
vie. Donques, niesseigneurs , actendu que ce maléfice
a esté fait et perpétré obstinément contre Tordre de
tout droit et justice , sachez qu'il ne demourra point
impugni , selon la parole de Nostre Seigneur parlant
par Ysaye , ou xlvii* chapitre dudit Ysaye : Fidehitur
ohprobriam tiium, ulcionem capiam et non resistet
mihi homo. C'est à dire , ton obprobre sera veu , je
prendray vengence et homme ne me pourra résister.
Et c'est tant qu'à la seconde raison.
La tierce raison est fondée en ce que partie adverse
avoit fait aliances avec monseigneur d'Orléans, la plus
forte et la plus certaine qui povoit estre faicte ou traic-
tée en manière ou forme de promesse ou d'aliance,
présens à ce aucuns seigneurs desdiz pays d'Orléans
et de Bourgongne , nobles , prélas , clers et conseillers
d'une partie et d'autre. Et après jurèrent sur le canon
et sur le crucifix , en atouchant les sainctes Evangiles
de Dieu, et promirent par le salut de leurs âmes et
par la foy et serement de leurs corps, que doresenavant
ilz «croient bons, loyaulx et compaignons d'armes. De
rechef promirent que se l'un sentoit aucun mal ou
dommage avenir à l'autre , il lui réveleroit ou man-
deroit. En après furent d'accord qu'ilz porteroient
Tordre Tun de l'autre , comme ils firent. De rechef,
en après, furent lesdictes aliances confermées en la
derrenière feste qui fut à Compiengne. Et à plus grant
conservacion des choses dessusdictes , monseigneur
[4408] D'EJsGUERRAN DE MOiNSTRELET. 305
d'Orléans et partie adverse firent jurer plusieurs che-
valiers et serviteurs d'une partie et d'autre, que bien
et loyaument ilz aideroient à maintenir et nourrir les
promesses dessusdictes et l'amour desdictes deux par-
ties j et feroient sçavoir l'un à l'autre se aucun mal lui
devoit advenir, comme dit est. En oultre monseigneur
d'Orléans et partie adverse firent entre eulx aliances et
confédéracions particulières, en promectant et jurant
sur la vraie croix eulx garder l'onneur et prouffit l'un
de l'autre , et qu'ilz résisteroient à l'encontre de tous
ceulx qui vouldroient aucune chose faire contre l'on-
neur et prouffit d'un cliascun d'eulx. Les choses des-
susdictes assez apparent par les aliances signées de
leurs mains et sur ce escriptes et scellées de leurs pro-
pres seaulx. O tu ! partie adverse , que peuz tu dire à
ces choses? Où est ta foy ? qui est ce qui se fiera en toy,
comme tu ne puisses nyer ces aliances que tu as faictes
devant tesmoings qui sont encores vivans? Tu as de
tous esté veu porter l'ordre de monseigneur le duc
d'Orléans. Quelle chose fist il après ? Certainement il
ne fist riens contre lui.. Car du temps après ensuivant,
entre lui et partie adverse ne furent aucunes paroles
lédengeuses sur lesquelles on peust fonder aucun mal.
Il appert doncq que mauvaisement il fist occire cellui
qui se fioit en lui. O partie adverse! que peuz tu cy
respondre? Se tu dis que tu l'as fait occire pour raison
des maléfices qui par ton commandement sont pro-
posées contre lui , dy donques pour quoy tu as fait et
promis aliances avec lui, que tu tenoies si mauvais,
si faulx et si traistre, comme tu as fait proposer. Tu
as congnoissance que jamais loial homme ne feroit
aliances avecques cellui qu'il sçavoit estre traistre.
I * 20
306 CHRONIQUE [1408]
Tu dis que monseigneur d'Orléans estoit au Roy traistre.
Donques tu te faisoies traistre en faict, promectans
lesdictes aliances. Tu as accusé mondit seigneur d'Or-
léans des aliances lui avoir eues avec Henry de Lan-
castre. Que diroies tu donques des aliances que après
cellui temps tu a faictes avecques monseigneur d'Or-
léans? Se les choses par lesquelles tu as accusé mondit
seigneur d'Orléans, feussent advenues après les aliances
que tu as faictes avec lui , tu eussent (sic) autrement
eu couleur de rompre et enfraindre lesdictes aliances,
jà soit ce que celle couleur ne souffîroit point. Tu sces
bien toutesfoiz ton libelle diffamatoire, tu ne allègues
riens estre fait après lesdictes aliances. O trahison ab-
hominable, qui te pourra excuser ? O tu chevalerie, qui
loyauté as par ta fondacion , jà Dieu ne veuille que tu
seuffres et vueilles approuver telle trahison! O partie
adverse ! tu as visité plusieurs fois monseigneur d'Or-
léans. Item, tu as mengé et beu avecques lui ensemble
espices en un g mesme plat en signe d'amitié , et en la
parfin, le mardi, dont il fut occis lendemain, il te
pria amoureusement que tu disnasses aveques lui le
dimanche prouchain ensuivant , laquelle chose tu lui
promeis en la présence du duc de Berry, qui cy est
présent. Certainement pourroit dire monseigneur d'Or-
léans la parole de Jhésu Crist, laquelle il dit de Judas.
Qui rnittit manum mecum in par apside, hic me t rade t.
C'est à dire , cellui qui met la main avecques moy ou
plat , me trahira. O^ messeigneurs , considérez ceste
grande trahison et y mectez remède. Considérez de
rechef que chevalerie soit gardée en foy et loyaulté ,
dont dit Végèce, ou livre de Discipline de chevalerie :
Milites, inquit, jurata sua omnes custodiant. C'est à
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSÏRELET. 307
dire , que tous les chevaliers gardent bien leur sere-
ment. Et à ce, dessus tous les autres sont tenuz et
obligez tous princes. Cellui qui rompt et enfraint sa
loyaulté et son serement , n'est point digne d'estre
nomme chevalier. Et ce suffise quant à la tierce
raison.
La quarte raison est fondée en ce que la manière
de la mort de monseigneur le duc d'Orléans fut damp-
nable et desloiale , et cellui qui soubstendroit le con-
traire ne seroit pas bon chrestien. Véons donques que
la justice séculière donne aux malfaicteurs espace de
pénitence. Et tu, partie adverse, feiz ledit seigneur
mourir si soudainement que en toy ne demoura pas
qu'il ne trespassast sans pénitence. Pour quoy il semble
que tu as mis et exposé toutes tes forces de procurer
la dampnacion perdurable de l'âme avec l'occision du
corps. Certainement à grant peine pourras tu faire
satisfaction à Dieu, car, en tant que tu le cuidoies plus
grant pécheur, de tant lui estoit besoing de plus longue
pénitence, comme tu dévoies supposer. S'ensuit don-
ques , puis que tu l'as privé de temps et d'espace de
pénitence selon ton povoir, que ton péchié en est plus
grief et plus inexcusable, actendu que mondit seigneur
n'avoit nulle doubte de sa mort et que lui aussi ramem-
brable de sa mort fut occis soudainement et cruelle-
ment. Nostre Seigneur lui octroie par sa pitié qu'il
soit trespassé en estât de grâce, comme je croy que
ainsi fut, car ung peu de temps devant il s'estoit très
dévotement confessé.
Je dys en oultre que oeuvre de très mauvais chres-
tien est de occire ainsi homme. Et qui vouldroit sous-
tenir la manière de ceste mort , ou vouldroit dire que
I
308 CHRONIQUE [1408]
ce seroit chose méritoire , je dy qu'il parle mauv aisé-
ment , et croy que ce seroit erreur selon les théolo-
giens. Oyez messeigneurs et considérez la manière c[ue
tint partie adverse après la mort de monseigneur d'Or-
léans , et comment , lui vestu de noirs habits , com-
paigna le corps depuis l'église des Blans-Manteaulx
jusques aux Célestins, démonstrant signe de pleur et
de douleur. Considérez, messeigneurs, quelle trahison
et quelle faulse simulacion. O sire Dieu! quelz pleurs
et quelz gémissemens! O tu , terre, comment peuz tu
soustenir ce péchié ? Oeuvre la bouche à transgloutir
tous ceulx qui font semblables choses. Considère com-
ment le venredi ensuivant , en la maison et hostel de
monseigneur de Berry, et en la présence du roy de Cé-
cile et dudit duc de Berry, et aussi de partie adverse ,
vindrent et approuchèrent devers eulx les gens de
mondit seigneur d'Orléans , supplians afin qu'ilz en-
queissent diligemment qui estoit faiseur de cest homi-
cide , et qu'ilz eussent madame d'Orléans et ses en fans
pour recommandez. Adonques eulx trois ensemble,
parlans par la bouche de monseigneur de Berry, veu
que ceste supplicacion estoit raisonnable, respondirent
qu'ilz y feroient le mieulx qu'ilz pourroient. O partie
adverse ! tu promeis à faire le mieulx que tu pour-
roies, et tu feiz le pis que tu peuz, et ne te souffist
point ladicte occision , mais avec ce tu te es esforcé de
destruire la renommée dudit défunct. Tu as promis
faire et adjousler diligence de savoir qui estoit le mal-
faicteur, comme toy mesmes le feusses et estoies. En
oultre , considérez messeigneurs comment, après que
ladicte supplicacion fut octroiée, partie adverse, c'est
assavoir le duc de Bourgongne congnut son péché ,
[4408] D'EJNGUERRAN DE MONSTRELET. 301)
disant que lui mesmes estoit cellui qui avoit (ait occire
le duc d'Orléans , et en ce disant , estant à genolz ,
requist au roy Loys et à monseigneur de Berry conseil
et aide, affermant qu'il avoit fait faire ce maléfice par
Tennortement du dyable. Et certainement il disoit
vérité , car ce tant seulement fîst il par esmouvement
d'envie et de convoitise. O messeigneurs , considérez
quelle fut celle confession , et comment icelle partie
adverse contredist à lui mesmes. Car, en la première
confession il dist tant seulement lui avoir fait par l'es-
mouvement du dyable , et après il fist dire qu'il avoit
bien fait et à bon droit. Au moins , s'il n'a point de
honte de son maléfice, au moins doit il avoir honte
de ce qui est contraire à lui mesme. Considérez de
rechef comment partie adverse voult celer son péchié.
Et Dieu scet que se son fait eust esté tellement méri-
toire et valable comme il Ta fait proposer, il ne l'eust
mie celé, mais de ce se feust glorifié. Actendez et
volez pour quoy il recongnut son péché. Certainement
pour ce qu'il ne le povoit plus celer. Et ce bien ap-
parut, que quant il vit son maléfice descouvert, il s'en
fouy de la cité de Paris comme désespéré. Adonc il
povoit dire avec Judas, le traistre : Pecccwi tradens
sanguinem justum , c'est à dire , j'ay péchié en trahis-
sant le sang juste. O Phelippe , duc de Bourgongne !
se tu vivoies maintenant que diroies tu? tu n'approu-
veroies pas partie adverse , et diroies que ton filz a
forligné , car tu estoies appelle Hardi , et cellui fut
paoureux, doubteux et traistre. Tu vraiemént lui pour-
roies dire ce qui est escript ou v^ chapitre des Fais des
apostres : Car tempta^it sathanas cor tuum.^ menti ri
Spiritui SanctOj non es rnentitus hominibus sed Deo.
310 CHRONIQUE [1408]
Pour quoy a lempté sallian ton cuer, et as menti au
Saint Esperit, tu n'as pas menti aux hommes, mais
à Dieu.
La quinte raison est fondée en ce que la vérité du
cas est que partie adverse ne fist point mourir mondit
seigneur d'Orléans à bonne fin ou intencion , mais
pour les occasions lesquelles il a fait publier, c'estas-
savoir pour la convoitise de dominer et d'avoir puis-
sance et auctorité plus grande que devant, et afin qu'il
eust plus largement des pécunes de ce royaume , à ce
que plus richement il peust exaulcer ses serviteurs. Et
ce appert évidemment es maintiens que tint partie ad-
verse devant et après la mort de monseigneur d'Or-
léans. Et est vérité que ung peu avant la mort de
monseigneur de Bourgongne , son père , il s'esforça
de toutes ses forces d'avoir en ce royaume semblable
auctorité , telle pension et pareil estât comme avoit
eu sondit père en son temps. Et pour ce qu'on ne lui
accorda point , pour ce que sondit père estoit oncle de
roy et filz de roy, et homme de grant prudence , les-
quelles choses n'ont point leur lieu en partie adverse,
adonc commença il à machiner comment il pourroit
venir à son intencion. Et pour ce, devant la mort de
monseigneur d'Orléans , fist il semer par le royaume
qu'il avoit grande affection au bien commun , cuidant
que par ce il deust gouverner tout le royaume. Quant
donques il vid que non obstant ses fictions , monsei-
gneur d'Orléans avoit tousjours l'auctorité , ce que
raison donnoit pour ce qu'il estoit filz de roy, et avec
ce estoit plus sage pour avoir auctorité de gouverner
que ledit duc de Bourgongne , pour ce, partie adverse
voiant de toutes pars ses intencions estre frustrées et
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 3M
de nul efiect, conspira contre mondit seigneur d'Or-
léans comment il le pourroit faire occire, cuidant et
espérant que après sa mort nul n'osast à lui contredire
qu'il n'eust tout le gouvernement de ce royaume. Et
c'est la principale cause de ladicte conspiracion et de
la mort de mondit seigneur d'Orléans, non obstant les
choses qui pour lui sont proposées à excuser son ma-
léfice , et qu'il estoit venu à la congnoissance de tous.
Et qu'il soit ainsi , c'estassavoir que pour les causes
dessusdictes il feist mourir monseigneur d'Orléans,
appert évidemment par le maintieng qu'il tint après
son cruel fait. Car, tantost après qu'il fut retourné à
Paris premièrement après la mort de mondit seigneur
d'Orléans, il commença à promovoir et exaulcer ceulx
qui tenoient de lui , et de faire déposer et oster plu-
sieurs bons et vaillans officiers du Roy, sans cause,
tant de ceulx qui avoient eu leur office par le moien
de mondit seigneur d'Orléans , comme d'autres , et
donner lesdiz offices à ceulx qu'il lui plaisoit, afin que
par iceulx il eust plus grande auctorité et puissance.
En oultre , par sa grant puissance s'est esforcé de tenir
en subjection tous ceulx de l'ostel et conseil du Roy
et tous ses officiers, et par espécial ceulx qui ont eu le
gouvernement sur les trésors et pécunes du Roy, afin
que nul ne lui osast riens refuser. Et encores , dit-on ,
qu'il s'esforça de tout son povoir, qu'il eust tous les
trésors du Roy, c'estassavoir la somme de deux cent
mille frans, et de fait il en eut grant partie, tant en
assignacions comme autrement. Et avecques ce , il fist
donner à ses hommes plusieurs pécunes du trésor du
Roy, comme bien scevent ceulx qui ont le manyement
desdiz trésors. Et c'est la fin principale à quoy il ten-
342 CHROMQUK [4408]
doit à venir par la mort de mondit seigneur d^Orléans,
c'estassavoir concupiscence , et pour dominer, et en-
richir les siens. Appert donques que la racine et fon-
dement de son fait est orgueil et convoitise. Mais , au
plaisir de Dieu, ce ne lui proufitera pas, et de fait sera
vérifié le dit de Job , ou vni* chapitre : Cmn hahueril
quod cupierit , possidere non poterit. C'est à dire ,
quant il aura eu ce quil aura convoitië, il n'en
pourra possider. Et ce est tant qu'à la cinquiesme
raison .
La sixiesme raison et finale, est fondée en ce qu'il ne
suiïist pas à partie adverse priver de vie corporelle et
espérituelle, selon son povoir, monseigneur d'Orléans,
mais avecques ce il voult , lui et les siens , priver de
tout honneur et renommée en proposant libelle diffa-
matoire plein de mençonges et faulsetez , en allégant
mauvaises accusacions sans approbacion, et en impo-
sant audit défunct crime de lèse-majesté divine et
humaine, duquel il estoit innocent, comme il apperra
en la tierce partie deceste proposicion. Et peust estre
dit que la juslificacion de cest homicide est plus grant
péchié que ledit homicide , car c'est persévérance en
péché par obstinacion. Car maintenant péché est chose
humaine , mais persévérance en péché est chose pu-
blique. En telle manière est justifier cest homicide et
défendre son propre péché. Donq, qui défend son
propre péchié , il résiste à Dieu en approuvant ce que
Dieu hèt. Et ne lait mie ce que dit le prophète David.
Non déclines cor meum in i>erba malicie^ ad excusan-
dos excusaciones in peccatis. C'est à dire. Sire, tu ne
déclines pas mon cuer en paroles de malice, à quérir
excusacions en péchié.
[1408] D'ENGLERRAN DE MONSTRELCT. 313
De ce propos je viengs à la tierce partie, en laquelle
il me fault respondre aux accusacions contenues ou
libelle dinamaloire qui fut proposé contre Tonneur de
monseigneur d'Orléans. Et est ceste partie divisée en
six poins selon six faulses accusacions proposées par
partie adverse , à la reprouche desquelles je prends la
parole du prophète, laquelle on peut raisonnablement
proposer et dire de la partie monseigneur d'Orléans ,
c'estassavoir : Judica me Domine secunclum justiciam
meam , et secundum innocenciam meam super me.
C'est à dire , Sire , juge moy selon ma justice et selon
mon innocence sur moy. Telle requeste fait le pro-
phète à Dieu, et icelle requeste fait à toy, Sire, ma-
dame d'Orléans , laquelle ne quiert fors jugement et
justice. Il te plaise à oyr les responses de madicte
dame d'Orléans , par lesquelles tu pourras veoir que
mondit seigneur d'Orléans est faulsenient accusé et
injustement, de partie adverse, qui proposa contre lui
six accusacions.
La première accusacion est telle : C'estassavoir que
monseigneur d'Orléans, encores vivant, commist
crime de lèse-majesté divine ou premier degré , en
commectant et faisant sorceries et ydolatries qui sont
contre la foy crestienne et l'onneur de Dieu. Et est
vérité que quant à ceste accusacion , ledit proposant
s'arresta moult peu , disant que le jugement de ceste
accusacion appartient à Dieu qui est roy souverain ,
ainsi comme s'il voulsist dire que ce n'appartient mie
à jugement humain. En laquelle accusacion parla d'un
religieux apostat et d'autres sorceries ausquelles mon-
seigneur d'Orléans donna et adjousta foy et consente-
ment , comme allègue ledit proposant. Mais pour ce,
314 CHRONIQUE [1408]
je respons à ce en la tierce accusacion en laquelle il
allègue ledit religieux , pour ce que à ceste première
accusacion il ne allègue riens, mais le renvoyé au
jugement de Dieu. Il me souffist prouver que monsei-
gneur d'Orléans ayt esté bon et loyal chrestien, et qu'il
ne commist ne fîst onques tel fait, ne approbacion,
obstant Ja dévocion qu'il eut à Dieu dès sa jeunesse.
Car, non obstant les jeux et esbatemens, toutesfoiz son
secours et son retour estoient à Dieu , en soy confes-
sant très souvent. Car le samedi prouchain devant sa
mort, très dévotement il s'estoit confessé et démonstra
à plusieurs , grans signes de contricion , et disoit qu'il
lairroit les jeux et oeuvres de jeunesse , et que du tout
il se occuperoit à servir Dieu, et au bien du royaume.
Et afin qu'on ne cuide point que ce soit chose con-
trouvée, encores vivent les religieux qui le tesmoi-
gneront et plusieurs autres paroles semblables. Et sur
ce soit oy son oncle le duc de Bourbon , qui bien scet
les promesses qu'il fist à Dieu et à lui. Car ung peu
avant son trespas , il lui promist faire tant que Dieu
et les hommes seroient contens de lui, et que tous
ceulx de ce royaume seroient tenus de prier Dieu pour
lui. Je ne sçay se partie adverse avoit oy les nouvelles
de ce très bon propos , et se de ce il se doubtoit , car
c'estoit contre la fin à quoy il contendoit , c'estassa-
voir au gouvernement de ce royaume. Et bien savoit
partie adverse que se monseigneur d'Orléans se feust
gouverné comme il avoit disposé , il eust eue petite
auctorité en ce royaume. Il est donques à pressup-
poser que pour ceste cause il procura si hastivement
la mort d'icellui. O sire Dieu ! lu scez la bonne vou-
lenté qu'il a eue à toy quant il fut occis , et en ce j'ay
L4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 315
grant confidence de son salut. Car, comme dit TEs-
cripture : Justus si morte preoccupatus fuerit , in re-
frigerio erit. C'est à dire , se le juste a esté avancé de
la mort, il sera en refroidement et en repos. Toutes-
fois partie adverse fist ce qu'il peut afin qu'il dampnast
l'âme de lui, comme cy après sera dit. Et après, il est
notoire à tous, que diligemment et notoirement il oioit
messes en mectant toutes choses arrière et paioit tous
les jours ses heures canoniaulx ^ans délaisser. O par-
tie adverse ! pour quoy as tu proposé que ces choses
n'estoient autre chose que ypocrisie et fiction ? Qui a
révélé à toy les secrez des cuers ? Qui te fait juger des
pensées ? Tu ensuis les pharisiens appellans Jhésu-Crist
déceveur et démoniacle. Tu scez que les anges ne
scèvent pas les secrès de noz cuers, et d'iceulx tu veulx
juger. Oy que dit le prophète : Tu es solus scrutans
corda et renés. C'est à dire , ô Dieu ! tu es cellui , et
nul autre , congnoissant les intencions et les cuers. Il
est tout notoire comment il fonda messes et chapelles
religieuses et fist moult de biens aux églises. Soit veu
son dévot testament , et par ce, et autres choses bien
consultées , chascun pourra juger icellui avoir esté de
bonne intencion , et non ydolatre ou sorcier. Or est
vérité que le proposant de partie adverse renvoie le
jugement de ce à Dieu en tant que touche le crime de
lèse-majesté divine , disant que de ce présent cas il ne
veult faire espécial article contre monseigneur d'Or-
léans. Maintenant donques, je demande pour quoy
ledit proposant a ce fait. La cause si est pour ce que
la principale intencion est mauvaisement fondée et
pleine de mençonges en plusieurs lieux. Certainement
les juges humains pevent punir les sorciers et ydolatres
316 CHRONIQUE [1408]
selon leur povoir, et est vérité que plusieurs pour telle
cause ont esté condamnez à mort et en chartre , pour
ce que telz gens sont mauvais chrestiens, et par telles
continuacions s'ensuivent hérésies, et les erreurs dont
il est escript ou quart Livre des Roys, ou xiif chapitre
que Jonatas extirpa et occist tous les divins et sorciers.
Et est escript ou x^ chapitre de Zacharie : Dwini vide-
runt mendacium^ sompniatores loquti sunt frustra.
C'est à dire, les devins sont mençongers et n'ont veu
autre chose que menterie , et les songeurs ont parlé
en vain. Et pour ce est il escript ou xix^ chapitre de
Lévitique : Ne declinetis ad magos , nec ah ariolis
aliquid sciscitemini. C'est à dire, ne va point aux
enchanteurs , et ne demande ne enquiers quelque
chose aux devins. La cause pour quoy il passa si
briefment ceste accusacion est , car il ne sçavoit
riens de monseigneur d'Orléans qui ne feust bon
chrestien et ferme en la foy, sans erreur. O sire Roy !
madame d'Orléans te supplie que la parole escripte
ou XXII® chapitre de Job soit vérifiée ; Salvahitur
innocens in rnundicia manuum suarum. C'est à dire,
que l'innocent sera saulvé en la purté de ses œu-
vres. Et c'est tant qu'à la partie de la première ac-
cusacion.
La seconde accusacion de partie adverse *, est comme
dit le proposant de partie adverse , que monseigneur
d'Orléans estoit favorable à scisme, et par conséquent
il avoit commis crime de lèse-majesté divine ou second
1 . Les premiers mots de cet alinéa , omis dans notre texte ,
comme aussi dans le ms. 8345, rendaient la phrase inintelligible.
Nous les suppléons, comme ils se trouvent dans Suppl, fr. 93 et
dans Vérard.
[1408] D'ENGUERR.\N DE iMONSTRELET. 317
degré, en démonstrant et donnant faveur à Pierre de
La Lune , jadis appelle pape Bénédic. Tant qu'est à
ceste accusacion, je dy que monseigneur d'Orléans
ne donna onques faveur à icellui, fors à bonne fin et
à conclurre la paix de l'Eglise, plus à l'onneur d'icelle
et espécialement de la partie tenant icellui pour ung
pape *. Et est tout notoire que plus grant honneur eust
esté à nostre obédience, se Pierre de La Lune eust fait
son devoir par voie de cession pour l'union de l'Eglise,
que par voye de substraclion. Et ce considéré, se
monseigneur dist : il seroit meilleur d'un peu actendre
afin que ledit Pierre voulsist faire cession de sa vou-
lenté, qu'en trop hastant empirer sa cause, en ce,
on ne peut nul mal entendre. Et est vérité que sur
toutes choses il désiroit l'union de l'Eglise , et créoit
fermement que Pierre de La Lune ' feust appareillé de
faire cession toutes les foiz que l'autre Rommain voul-
droit et seroit prest. Et de fait, plusieurs sont encores
vivans qui icellui duc oyrent jurer, que se il sçavoit
que Pierre de La Lune ne voulsist faire cession , ou
cas que l'autre pape se consentiroit à ce , il lui seroit
plus contraire que aucun du monde. Et ce plusieurs
approuveroient, se besoing estoit. Item , considérons
quelle chose lui povoit proufiter la division de l'Eglise.
Il estoit assez sage pour considérer que tous maulx
viennent de ce. Ne il n'estoit point si ignorant de
mectre son espérance en homme si ancien comme est
Pierre de La Lune. De rechef il scavoit bien que par
l'union de l'Eglise plusieurs biens, tant espirituelz
1. « Pour vray pape » (Ms. Suppl. fr. 93 et Vérard.)
2. Notre texte passe les mots que Pierre de La Lune , qui se
trouvent dans le ms. Suppl. fr. et dans Vérard.
318 CHRONIQtiE [1408]
comme temporelz , povoient à lui , ne à nulz siens
venir et aux autres , plus sans comparoison que par la
division d'icelle. Et afin que je monstre évidemment
l'affection de monseigneur d'Orléans avoir esté sur
toutes choses à l'union de l'Eglise, je vueil raconter
une chose par lui offerte à l'Université de Paris, trois
sepmaines avant son trespas. C'estassavoir comment
monseigneur d'Orléans , que icellui rommain ne vou-
loit point venir à Gennes, ne à Venise, et ne vouloit
point recevoir pour hostages ceulx qu'ilz lui avoient
présenté par le mareschal Bouciquault , et que autre
chose n'empeschoit l'union de l'Eglise, comme Pierre
de La Lune feust prest d'aler ausdiz lieux, adonc dist
les paroles qui s'ensuivent : « O Recteur, et vous tous
mes amis , véez que bien briefment , par la grâce de
Dieu, nous aurons l'union de l'Eglise. Mais que nous
puissions asseurer icellui rommain afin qu'il viengne
ou territoire de Gennes, j'ay proposé de lui offrir ung
de mes filz pour hostage , lequel qu'il vouldra eslire ,
et suis prest de Tenvoier à mes despens à Venise , ou
ailleurs. Et sur ce faictes lectres telles qu'il vous plaira,
et je les signeray. Dictes ce à l'Université en apportant
à moy leur opinion. » Adonc les seigneurs de l'Uni-
versité le regracièrent de ce , en disant que plus ne
povoit offrir. Et en ce il démonstroit sa bonne affec-
tion. Et vivent encores ceulx qu'il avoit adonc or-
donnez à ceste besongne pour aler démonstrer aux
Rom mains et Véniciens icelle présentacion. O vous
messeigneurs î povoit il plus faire que mectre pour
hostage sa char et son sang , et ceulx qui sont prestz à
le tesmoigner ne sont point fenis ou mors , et ne sont
point tesmoings ignorans, mais docteurs et maistres. O
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELEÏ. 519
partie adverse , cy peiiz tu veoir comment ta parole
est contraire à vérité. De ce, te dévoies tu bien taire ,
comme toy mesmes as acquis faveur vers Pierre de La
Lune, autant ou plus que aucuns autres. Car en cellui
temps que Pierre de La Lune estoit le plus accusé , tu
escripvis et envolas à lui afin que tu eusses éveschez et
autres bénéfices pour tes serviteurs. Auquel tu n'en •
voias point ton varlet ou ton page , mais la garde de
ton âme, c*estassavoir ton confesseur, qui parleroit plus
seurement. Disoit on aussi que monseigneur d'Orléans
s' estoit consenti à la perverse excommunicacion en-
volée par Pierre de La Lune pour induire le Roy à son
obéissance. Maintenant il est tout clerc que icelle mau-
vaise excommunicacion ne porte nul effect contre
Pierre de La Lune , fors ou cas que le Roy cesseroit
de à lui obéir, comme il appert par sa bulle. Com-
ment donques pourroit estre que monseigneur d'Or-
léans eust induit le Roy à obéir à lui, et qu'il eust
baillé consentement à ladicte excommunicacion , la-
quelle, selon l'intencion dudit Pierre de La Lune
n'avoit nul effect, fors en cas de substraction ou ino-
bédience. Et est tout certain que Pierre de La Lune est
d'une voulenté assez obstinée à ce faire, et que point
ne se conseilloit, fors à luy mesmes. Et appert assez
bien que nionseigneur d'Orléans ne fut point favo-
rable à ladicte excommunicacion , car elle ne fut point
menée à effect, jusques à tant que monditseigneur
d'Orléans fut mort. Considérez donc , messeigneurs ,
la grant faulte de partie adverse et l'innocence de
monseigneur d'Orléans , lequel peut dire la parole du
prophète : Os peccatoris et os dolosi super me aper-
tiim est loquti sunt advevsum me lingua dolosa et ser-
320 CHROINIQUE [1408]
monibus odii circumdederunt me , C'est à dire, la bouche
du pécheur et pleine de fraude est ouverte sur moy,
et ont parle contre moy par leurs faulx langaiges , et
par paroles de hayne me ont environne. Et ce suffît
quant à la seconde accusacion.
La troisiesme accusacion de partie adverse est que
mondit seigneur d'Orléans s'esforça par moult de
manières de machiner la mort de son prince et sei-
gneur le roy de France , et comme dit ledit proposant,
par trois manières. Premièrement, comme il dit, par
sorceries , maléfices et suggestions. Secondement, par
poisons et venins. Tiercement, par occisions; voulant
occire ou faire occire nostresire le Roy, et ce par
armes, par feu, par eaues ou autres violentes injec-
tions. Et par ce veult conclurre que mondit seigneur
d'Orléans a commis crime de lèze-majesté humaine en
la personne de nostresire le Roy. Quant à la première
manière, où il parle de sorceries faictes par ung moyne,
en une espée, en une dague, en annel et en verge, et
pour ce faire mondit seigneur d'Orléans fist venir ledit
moyne, ung chevalier, ung escuyer et ung varlet,
auxquelz il donna grand pécunes , comme dit partie
adverse, c'est chose faulse et contre vérité. Car mon-
dit seigneur d'Orléans onques ne se consenti à sorce-
ries, ne à autres ars défendus. Et se ainsi enst esté que
ledit moyne eust commis sorceries, et que ce eust esté
par l'exortacion de monseigneur d'Orléans, ce eust
peuestre sceu de léger. Car, contre ledit moyne et ses
complices fut moult grant procès, en la présence des
conseillers du Roy, auxquelz on en peut savoir la
vérité. De rechef fut trouvé par la propre confession
dudit moyne , disant que mondit seigneur d'Orléans
[i408] D'ENGUERRAN DE MONSmELEï. Z±i
lui avoit défendu que là il ne ouvrast point de art
magique et que riens il ne feist qui peust tourner ou
préjudice du Roy. Et comme Dieu scet se de ce eust
esté aucune vérité, il n'eust point esté celé jusques à
maintenant. Par ce appert évidentement la faulseté de
celle accusacion. Et jà soit ce que mondil seigneur
d'Orléans eust aucunes foiz parlé avec ledit moyne,
on considère que mondit seigneur estoit jeune de
Faage de xvni ans, et que telz jeunes princes sont sou-
vent déceuz par telz Lourdeurs pour cause d'avoir
pécune d'iceulx. Tant que de la pouldre des os baillée
à monseigneur d'Orléans enveloppé dans ung petit
drapelet, lequel il porta par aucun temps entre sa
char et sa chemise , comme dit partie adverse , jusques
à ce que ung chevalier lui osta, et pour ce, le eust en
grant hayne, et tant qu'il destruisit ledit chevalier de
ses biens et procura son bannissement du royaume,
certainement ces choses ne sont point véritables. Mais
cellui chevalier fut banni du royaume pour cause
assez notoire, par procès et arrest de parlement. Et
onques de ceste lède chose ne fut mencion , fors par
icellui chevalier, selon le dict de partie adverse. Ledit
chevalier estoit souspeçonneux de hayne , et par con-
séquent personne inhabile de faire serement et porter
tesmoignage contre le défunct. Considérez, Messei-
gneurs, comment la proposicion de partie adverse ne
contient que faulsetez et mençonges, et que les lisans
son libelle pourroient de léger cheoir en erreur, dont
sur ce devroient mectre remède les révérens maistres
de la faculté de théologie le plus lost que faire se
pourroit; car, comme ilz scèvent bien, telles choses.
ne devroient point estre escriptes, ne divulguées. Mais
I Î21
322 CBRONIQUE [1408
plus merveilleuse chose est que par la bouche d'un
théologien il a esté proféré que lesdiz maléfices ont
sorti leur effect en la personne du Roy. Nous sommes
maintenant en telle comparoison , laquelle fist l'aigle
des théologiens, monseigneur saint Augustin, du mé-
decin et d'un astrologien rendans la cause de deux
enfans nez d'un mesme ventre , que nous disons ju-
meaux. L'un estoit moult maigre, et l'autre très gras,
l'astrologien avoit recours à divers accidens , et le
médecin, à ce que le gras eut premier l'àme ou corps,
et pour ce qu'il estoit plus fort , il disoit qu'il sucçoit
à peu près toute la nourreture des deux. Auquel est-il
plus à croire ? Certainement au médecin , comme res-
pond saint Augustin. Semblablement nous povons
dire que plus grant foy doit estre adjoustée à la faculté
de médecine, de ceste matière, qu'au dict d'un maistre
en théologie prononcé sotement. O très-doulx Dieu !
metz remède en ce. Car je vois théologiens affermer
que sorceries sortissent leur effect , certainement c'est
erreur comme la saincte Escripture die que sorcerie
ne sont fors mençonges, et ne sortissent quelque effect.
Dont le sage Salomon, auquel telles choses furent im-
posées, dit ou xxiif chapitre de Ecclésiastique : Quod
dominacio errons et auguria mendacia et sompnia
maleficium mnitas est. C'est-à-dire , divinement d'er-
reur, sortilèges et mençonges, c'est tout ung, et les
songes de maléfice ne sont que vanité. Et ceste aucto-
rité allègue saint Thomas d'Aquin à prouver que telles
sorceries ne sortissent nul effect. O toi Université de
Paris! plaise-toy ce corriger. Car telles sciences abu-
sives ne sont pas tant seulement défendues pour ce
qu'elles sont contre l'onneur de Dieu, mais avec-
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 3i:^
ques ce elles ne contiennent riens de vérité ou d'effect,
et ce est conféré et discuté par les acteurs qui onl
ouvré d'art magique. Ovide dit au livre de Remède
d'amours : Fallitur hermonie si quis main pahida
terre et magicas arles posse juvore putat \ C'est à dire,
celiui est deçeu qui cuide que les mauvaises herbes et
les ars magiques puissent aider. Et aussi, maistré Jehan
de Bar, moult expert en ce mauldit art, lequel fut ars
avec tous ses livres , dist en sa derrenière confession
que le dyable n'apparut onques à lui, et que ses invo-
cacions ou sorceries ne sortirent onques effect, jà soit
ce que à plusieurs il eust paravant dit le contraire , et
espécialement aux grans seigneurs pour avoir leur
argent. Et pour certain, c'est moult merveilleuse chose
de vouloir donner charge à monseigneur d'Orléans
de telles sorceries vaines et faulses, veu que onques
homme ne les hay tant comme il faisoit, en persécu-
tant ceulx qui usoient desdiz ars. El scet bien chascun
que mondit seigneur fut la cause principale du procès
et exécucion faiz contre ledit maistre Jehan de Barre,
et aussi de deux augustins , qui pour leurs démérites
furent exécutez, les gens d'église à ce appelez du con-
seil du Boy. Quant est à ce dont le proposant de partie
adverse a fait mencion, en disant que monseigneur
de Milan, défunct, donna sa fille à monseigneur d'Or-
léans sur espoir qu'elle feust royne de France, et pour
ce, quant elle print congié de lui, il lui dist : « Adieu,
belle fille, je ne quiers jamais à te voir jusqu'à tant
1 . Voici les deux vers d'Ovide :
Viderit, Haemoniae si quis mala pabula terrae
Et magicas artes posse juvare pulat.
324 CHRONIQUE [4408]
que tu seras royne de France. » Pour vérité c'est faulse
chose, car monseigneur le duc de Milan avoit traictié
avec le duc de Gueldres, frère du roy des Rommains ,
qu'il prendroit à femme madame d'Orléans sa fille,
et encores estoient lesdiz messagers faisans leur che-
min à parfaire ledit mariage, quant Bertran Gast,
pour lors gouverneur du conté de Vertus , fiit envoie
du Roy et des ducs de Berry et de Bourgongne , dont
Dieux ait l'âme, à monseigneur de Milan, pour traic-
tier le mariage de sa fîUe et de monseigneur d'Orléans.
Lequel duc de Milan, pour l'onneur du Roy et des
seigneurs de la maison de France, se consenti à
donner sa fille à mondit seigneur d'Orléans, et cessa
à traicter avec ledit duc de Gueldres , révocant lesdiz
messagers par lui envoies à icellui. Tant qu'est des
paroles .-qu'il dist à sa fille, comme il dist, c'est
faulse chose. Car monseigneur de Milan estoit yssu de
Pavie sans parler à sadicte fille, et ce fist-il pour ce
qu'il n'eust peu prendre congié à elle sans pleurer.
Tant qu'est de la parole que de voit avoir dicte mon-
seigneur de Milan à ung chevalier de France par grande
admiracion : «Tu dis que le roy de France est en
bon eslat ? comment peut ce estre ? » , certainement
c'est faulse chose; car monseigneur de Milan estoit
assez secret pour soy taire de telles choses, mesme-
ment devant les François, pour la relacion ^ Plusieurs
sont qui bien sçèvent que monseigneur le duc de
Milan aymoit le roy de France sur tous les princes du
monde, et l'onneur de tout son sang et de la maison
1 . Cest-à-dire de peur qu'elles ne fussent redites , et surtout
devant des Français,
[4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 325
de France , dont tous les ambaxadeurs du Roy et
autres nobles de France Irespassans par son pays , il
honnouroit par grant largesse de dons, et ce pour
Tamour et honneur du Roy tant seulement, et de tous
ceulx du sang royal. Tant qu'à l'istoire de Tomme de
grant proesse, messire Phelippe de Maisières, lequel a
honteusement difTamé ledit proposant, il est vérité
que quant ledit Phelippe vint de Chipre, le roy Charles,
que Dieu pardoint, le retint et en fist son chambellan.
Lequel après le trespas du Roy print humble habit en
l'église des Célestins, ouquel lieu il persévéra dévote-
ment jusques en la fm *. Et pour ce que monseigneur
de Bourgongne trespassé aymoit monseigneur de Mi-
lan, voiant ledit Phelippe estre de grant science et
proesse, et aiant propos d'aler en aide de la Saincte
Terre , icellui envoia à monseigneur de Milan qui le
receut honnorablement et très-voulentiers le veoit et
oioit parler. Et est vérité que devant ce temps ledit
Phelippe onques n'avoit demouré avecques monsei-
gneur de Milan , qui le receut , ne avec messire Bar-
nabbé son oncle. Item ledit Phelippe s'estoit parti
dudit duc de Milan longtemps devant ce qu'il feust
mencion du mariage de monseigneur d'Orléans, ne
de sa femme. Et ainsi appert que ledit proposant de
partie adverse n'est point véritable. En oultre , quant
à ceste accusacion regardant la personne du Roy que
monseigneur d'Orléans, non obtenue la mort du Roy
par sorceries , appliqua autre manière de faire mourir
le Roy pour parvenir à la couronne de France, et
pour ce promist à ung homme quatre mille frans et à
i. Il mourut en 1403, comme nous l'avons déjà dit.
3«6 CHRONIQUE [4408]
ung autre cinquante mille pour confire ladicte poison
et les bailler, mais aucuns loiaulx lui refusèrent et
aucuns lui accordèrent? Certainement c'est mençonge.
Car ceulx qui eussent esté si loiaulx et qui eussent
refusé la voulenté de mondit seigneur d'Orléans et les
pécunes, en vérité par eulx eust esté révélé ledit péché,
pour en ce mectre remède. Et pour ce qu'ilz n'en
firent riens, s'ensuit bien que c'est faulse chose. En
après , partie adverse allègue (ju'en l'ostel de la royne
Blanche, mondit seigneur d'Orléans gecta pouldre en-
venimée sur le plat du Roy. Que ce soit faulse chose,
peut estre prouvé. Car en cellui disner nulle mencion
ne fu faicte de ce fait. Aussi c'est chose clère que se
ladicte Royne eust ce apperçeu en sa maison , elle
l'eust révélé à ses parens et serviteurs du Roy, autre-
ment elle n'eust point esté loyale. Tant qu'est de l'au-
mosnier de ladicte Royne qui, selon ce que dict partie
adverse, se chey à terre comme mort, perdant ses
ongles et cheveux, et de fait mouru, laquelle chose
est faulse , car il vesqui depuis cinq ou six ans. Dont
je puis dire vraiement audit proposant de partie ad-
verse ce qui est escript ou vu* chapitre de Jérémie :
Ecce i^os confiditis in sermonihus mendacii ^ sed non
proderunt vohis. C'est à dire, vous vous fiez en paroles
de mençonges, mais elles ne vous proufiteront pas.
De rechef ledit proposant dist et proposa que monsei-
gneur d'Orléans véant que point ne povoit pervenir
à la mort du Roy par sorceries, ne par poisons, il
trouva une autre manière de destruire le Roy par em-
brasement ou autrement. Et fist donques monseigneur
d'Orléans certains jeux, esbatemens et personnages de
hommes sauvages, vestus de toiles emplies d'estoupes.
[4408] D»RNGUERRA1S DE MONSTRELET. 327
de poix et autres choses , toutes embrasans ; du nom-
bre desquelz estoit le Roy. Et dit en oultre que mon-
seigneur d'Orléans feignit que son habit estoit trop
estroit afin qu'il feust excuse dudit esbatement. Et dit
que ung serviteur advisa le Roy estre en péril par ledit
jeu, et pour ce monseigneur d'Orléans lui dist moult
de paroles injurieuses et laidengeuses, comme dit par-
tie adverse. Et dit finablement que mondit seigneur
d'Orléans bouta le feu en la cotte de l'un d'iceulx,
dont le Roy fut en péril de mort, se Dieu et certaines
dames n'y eussent remédié. Quant à ce, c'est très
véritable chose que monseigneur d'Orléans ne trouva
point lesdiz habitz, ne ces périlleux esbatemens, car
adonc il estoit moult jeune, ne il n'eust lors sçeu trou-
ver telles choses. Aussi monseigneur de Bourgongne
trespassé et monseigneur de Berry, ont bien sceu, qui
trouvèrent lesdiz jeux , et que ce ne fut point mondit
seigneur d'Orléans. Car s'il l'eust fait faire, actendu la
commocion faicte adonc, il n'eust point eschapé de
mort ou de grant esclande, car pour lors il avoit petite
puissance. Et combien que partie adverse die monsei-
gneur d'Orléans non avoir esté vestu desdiz habitz,
feignant que son habit estoit trop estroit, ce n'a au-
cune apparence de vérité , parce que monseigneur
d'Orléans estoit le plus gresle de la compaignie. Et
est vérité que monseigneur d'Orléans et sire Phelippe
de Bar, devant le commencement dudit jeu , yssirent
pour veoir la dame de Clermont, laquelle n'avoit point
esté à Saint- Pol aux espousailles et nopces pour les
quelles lesdiz jeux avoient esté trouvez. Lesquelz ,
quant ilz furent retournez , trouvèrent tous les habiz
vestus, et ce fut la propre cause pour quoy monsei-
328 CHRONIQUE [1408]
gneur d'Orléans ne se vesti point desdiz \estemens.
A ce qu'on dit que mondit seigneur d'Orléans volt
embraser le Roy nostre sire, c'est mençonge. Car
mondit seigneur d'Orléans et Phelippe de Bar, cuidans
vestir lesdiz habiz , et à nul mal pensans , dirent en-
semble à Pierre de Navarre que on boutast le feu sur
iceulx vestus desdiz habiz afin que iceulx ainsi embra-
sez courussent entre les dames pour icelles espo ven-
ter. Et encores est vivant Pierre de Navarre , qui bien
de ce diroit au Roy la vérité. Toutesfoiz , supposé
qu'en ce fait de jeunesse monseigneur d'Orléans eust
mis le feu sur l'un des habiz d'iceulx , actendu qu'il
avoit ordonné que le feu feust mis aussi bien sur
l'un que sur l'autre , il n'est point a croire qu'il le
feist à maie intencion. Appert donques le dict de
partie adverse estre mençonge. Mais je me conforte
en ce que dit le prophète : Perdes omnes qui lo-
quuniur mendacium. C'est à dire, tu Dieu, perdras
tous ceulx qui parlent mençonges. Et ou xx* chapitre
des Proverbes est escript : Qui profert mendacia pe-
ribit. C'est à dire, que cellui qui profère mençonges
périra.
Quant à ce que partie adverse veult dire que mon-
seigneur d'Orléans ait fait aliances avec Henry de Lan-
castre, maintenant soy disant roy d'Angleterre, ou
préjudice du Roy et de tout le royaume , et couloure
son dict en ce que Richard, jadis roy d'Angleterre,
dist au roy de France que les dessusdiz seigneurs de
Milan et d'Orléans estoient toute la cause de sa mala-
die, ledit proposant a dit rnauvaisement et contre
vérité. Car, quant Henry de Lancastre vint en France ,
il fut reçeu honnorablement de Dosdiz seigneurs comme
[i408] DENGUERRAN DE iMONSTRELET. 329
leur parent, et fréquentoit avecques monseigneur
d'Orléans et les autres du sang royal moult familière-
ment. Auquel , comme amy du Roy, il fist aliances
avec monseigneur d'Orléans. Laquelle convenance ou
aliance feut leue et publiée en la présence du Roy et
de plusieurs seigneurs du sang royal et de son conseil.
Et sembla la chose estre bonne , licite et honneste pour
le bien du Roy et du royaume. Pour quoy il appert
assez que monseigneur d'Orléans ne fîst aucunes
aliances contre le roy Richard entre eulx , comme
avoient fait ledit roy Richard et le roy de France. En
après monseigneur d'Orléans fut à Calais au roy Ri-
chard, duquel il fut reçeu bien honnorablement comme
son très cher frère. De rechef après la mort dudit roy
Richard, monseigneur d'Orléans eut et démonstra
grant dueil et tristesse de sa mort, et pom^ ce se rendit
ennemi de Henry de Lancastre par lectres de dé-
fiances* par lesquelles il arguoit icellui de crime de lèse-
majesté perpétrée contre son seigneur le roy Richard,
en offrant lui seul combatre contre ledit Henrv, ou
certain nombre , tant contre tant, ou puissance contre
puissance , pour venger la mort dudit roy ïlichard.
Et ces choses démonstrent assez que mondit seigneur
d'Orléans aymoit fortle roy Richard, pour ce qu'il estoit
allé au roy de France par le dessusdit mariage , et que
nul amour il n'a voit vers ledit Henry de Lancastre
pour ce qu'il avoit estendu sa main contre ledit roy
Richard. Quant à ce que ledit proposant de partie ad-
verse dit , que mondit seigneur d'Orléans estant avec-
ques Pierre de La Lune , s'esforça d'obtenir bulles
1. On les a vues plus haut, p. 43.
330 CHRONIQUE [1408]
audit Pierre de La Lune, ce n'est point vérité. Car
adonc monseigneur d'Orléans procura et obtint cer-
taines aliances entre ledit Pierre, adonc nommé Béné-
dict, et le roy de France, molt espéciales et notables ,
par lesquelles icellui Bénédict promectoit au Roy de
lui donner aide et garder Testât de lui et de sa lignée,
comme il appert par les bulles sur ce faictes. Il est
donques moult à esmerveiller comment ung sage
homme ose proposer ce qui tant évidemment est con-
traire à vérité. Quant à ce que partie adverse dit qu'il
soustint ledit Pierre de La Lune , à ce j'ay respondu
cy-dessus. Et avec ce , mondit seigneur d'Orléans
trouva lui mesmes que lesdiz contendans de la papa-
lité ne vouloient convenir prestement par procureurs
à faire cession , et ce despleut plus à Pierre de La
Lune. Appert donques évidemment que monseigneur
d'Orléans est innocent au regard des cas proposez
contre lui. O sire Roy! il te plaise donques conserver
par justice son innocence , selon ce qui est escript ou
XIII® chapitre de Job : Jasticia custodit innocends
i^iam. C'est à dire, justice garde la voie de l'inno-
cent. Et est quant à la tierce accusacion de partie
adverse.
La quarte accusacion de partie adverse si est , que
par l'espace de trois ans , mondit seigneur, par au-
cunes inductions fraudulentes , et par espoentemens
qu'il fist à la Royne d'aucunes choses , il cuida , elle
et ses en fans , mectre hors de ce royaume et mener à
Luxembourg, afin qu'il peust ce royaume mieulx gou-
verner à sa voulenté. Quant à ceste accusacion faulse
et perverse, monseigneur d'Orléans, en toutes choses,
servit et honnoura la Royne , donnant aide à garder et
[1408] D'ENGIÎERRAN DE MONSTRELET. 334
soustenir Testât du Roy et de ladicte Roy ne. Et de ce
ne convient-il plus parler. Car, par la grâce de Dieu ,
elle estant présente , scet bien la vërilë , laquelle ,
quant il lui plaira le pourra dire plus pleinement.
Toutesfoiz je ne scay se de ce elle s'est complainte
à partie adverse, ou aucun autre. Je croy que le
contraire du propos de partie adverse sera trouve
véritable , et que telles choses sont trouvées pour la
diffamation du défunct.
La quinte accusacion dudit proposant de partie ad-
verse est que monseigneur d'Orléans commist crime
de lèse-majesté ou tiers degré. C'estassavoir en la per-
sonne de monseigneur le Daulphin, que Dieux ab-
soille! et dit que monseigneur d'Orléans machina que
il mengast la pomme envenimée, laquelle il envoya
par ung enfant , à qui le toly la nourrice d'un des
enfans de monseigneur d'Orléans et la donna audit filz
de mondit seigneur d'Orléans , qui la menga et de ce
mourut, selon le dict dudit proposant. Laquelle chose
est faulse et controuvée. Mais est vérité que l'un des
filz de monseigneur d'Orléans mourut jà pièca, du
cours de ventre dont plusieurs mouroient à ce temps.
Et sur ce, soient oys lesphisiciens, c'estassavoir maistre
Guillaume le Boucher et maistre Jehan de Beaumont ,
qui visitèrent icellui filz , et ilz en dirent la vérité ,
c'estassavoir que point il ne mourut par intoxication.
Et considérez , messeigneurs, que ce n'est point chose
créable. Car jamais aucune nourrice des filz monsei-
gneur d'Orléans n'eust osé donner à l'enfant pomme
ou poire , sans le commandement de madame d'Or-
léans. Et aussi , quant ladicte nourrice aloit par les
jardins , à tout l'enfant , elle n'estoit point seulement
332 CHRONIQUE [1408]
acompaignée de trois ou de quatre notables femmes ,
lesquelles n'eussent point souffert icelle donner à Ten-
fant pomme , ne autre chose semblable. O très noble
et très amé duc d'Aquitaine ! tandis que tu es jeune ,
aprens à ay mer justice , comme fist Salomon. Ad vise
les maulx qui pevent advenir se justice n'est gardée.
Car se tu ne le fais , par ce n'auras aymé tes frères.
Hz seront en péril de mort , se ainsi estoit fait comme
partie adverse a commencé. Soit considéré le dict du
prophète, qui dit : Justicie Domini recte^ letificantes
corda. C'est à dire, les justices de Nostre Seigneur sont
droicturières, esjouissans les cuers.
La sixiesme accusacion et finale , comme dit le pro-
posant de partie adverse , est que monseigneur d'Or-
léans commist le crime de lèse-majesté ou quart degré
en destruisant le Roy de ses pécunes , et le peuple, en
tenant gens d'armes sur les champs et sur le pays , et
en faisant tailles intolérables. Messeigneurs , c'est bien
merveilles comment partie adverse a ce imposé à
mondit seigneur d'Orléans. Car il est notoire à chascun
que pour les choses advenir en ce royaume aucunes
tailles furent faictes , mais ce ne fut point au prouffit
de monseigneur d'Orléans, comme elles aient esté ex-
posées par grande délibéracion du Roy et de tous les
seigneurs de son sang et du conseil royal, mais pour
le fait de partie adverse ou royaume de Hongrie *, et
pour sa raençon furent faictes grandes tailles par
tout le royaume et grant somme d'argent cueillie et
transportée en Turquie et en autres lieux hors dudit
1 . Il s'agit de la bataille de Nicopoli , donnée le 28 septembre
1396, où Jean sans Peur, qui n'était alors que comte de Nevers
se vit prisonnier de Bajazet , et mis à une rançon énorme.
[4 408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 333
royaume. Laquelle chose fu grant dommage irrépa-
rable.
Et quant est à ce que partie adverse veult dire que
monseigneur d'Orléans print en la tour du Palais
quatre mille frans, je dy que c'est faulse chose. Car,
se aucunes pécunes estoient en la tour du Palais,
elles furent distribuées et exposées selon l'ordon-
nance du Roy, et ce peut estre sçeu par la garde
d'icelle tour et par les comptes des receveurs à ce
ordonnez.
Partie adverse argue aussi et dit que mondit sei-
gneur print encores ou chastel de Meleun la somme
de cent mille frans. Et pour à ce respondre , il est no-
toire comment la Roy ne et monseigneur d'Orléans
alèrent à Meleun pour eulx esbatre et comment partie
adverse virft à Paris irraisonnablement , à tout grant
compaignie de hommes d'armes , et par sa puissance
fîst retourner monseigneur d'Acquitaine alant après la
Royne, sa mère\ Conséquemment il se fortifia de
hommes d'armes soubz intencion d'aler à Meleun
contre la Royne et monseigneur d'Orléans. Adonc
fut-il nécessaire à la Royne de mander gens de guerre
pour la seureté et garde d'elle. Et fut advisé qu'il se-
roit bon de prendre ledit trésor pour paier lesdictes
gens d'armes ; ne monseigneur d'Orléans n'en appli-
qua onques riens à son prouffit. Et quant le Roy eut
de ce congnoissance , il fut bien content. Et ainsi il
appert que lesdictes pécunes furent despendues tant
seulement à l'occasion du fait dampnable de partie
adverse , et non d'autruy.
1. Voy. plus haut, p. 108.
334 CHRONIQUE [1408]
Tant qu'aux hommes d'armes qu'on dit monsei-
gneur d'Orléans avoir tenus sur le pays , il est vérité
que aucuns hommes d'armes estans sur le pays di-
soient eulx estre à monseigneur d'Orléans afin que
aucun ne leur osast nul mal faire , et si n'a voient ne
lectres, ne mandement de lui, mais lui desplaisoit des
maulx qu'ilz faisoient aucunes fois. Dont de ce, quant
il en fut parlé au conseil du Roy, lui mesme procura
lectres du Roy envoiées à tous haillis et officiers du
royaume , qu'ils appellassent tous les nobles et gens
du pays pour contraindre lesdiz malfaicteurs de yssir
du royaume , en punissant iceulx de leurs mauvaises
œuvres. Et par ce il appert que sans cause on a donné
charge à mondit seigneur d'Orléans desdictes gens
d'armes.
O tu 1 partie adverse , considère les dommages très
grans et irréparables qui ont esté en plusieurs lieux en
ce royaume par les hommes d'armes lesquelz tu as
tenus et fait venir, entre lesquelz estoient estrangers,
sans estre paiez, gastans et destruisant tous lieux en ce
royaume où ils passoient. Et chascun doit avoir com-
passion des cas advenus , si piteux que nul n'en por-
roit assez pleurer.
O tu roy de France! prince très excellent, pleure
donques ton seul frère germain que tu as perdu, l'une
des précieusez pierres de la couronne , duquel toy
mesmes devroies faire ou procurer la justice. O toy!
Roy ne très noble , pleure le prince qui tant te hou-
nouroit, lequel tu vois mourir si piteusement. O tu,
mon très redoublé seigneur, monseigneur d'Acqui-
taine , pleure ! qui as perdu le plus beau membre de
tout ton sang, de conseil et de seigneurie, pour quoy
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 335
tu escheu de paix en très grande tribulacion. Otoy,
duc de Berry, pleure ! qui as veu le frère du Roy, ton
nepveu , fmer sa vie par grief martire pour ce qu'il
estoit filz et frère de Roy et non pour autre chose. O
tu , duc de Bretaigne ! pleure l'oncle de ton espouse ,
qui grandement t'amoit. O tu , duc de Bourbon ,
pleure ! car ton amour est enfouye en terre. Et vous
tous autres , nobles princes , pleurez , car le chemin
est ouvert pour vous faire mourir traitreusement et
sans défier. Pleurez , hommes et femmes , povres et
riches , jeunes et vieulx , car la doulceur de paix et de
transquilité vous est ostée estant, que le chemin vous
est monstre d'occire et mectre guerre entre les princes,
par lequel vous estes en guerre et en misère et en voie
de toute destruction. O vous! hommes d'église et
sages, pleurez le prince qui très grandement vous
aymoit et honnouroit. Et pour l'amour de Dieu, vous
clercs, et nobles hommes de tous et divers estats, con-
sidérez comment en ces choses doresenavant vous fe-
rez. Car jà soit ce que partie adverse vous ait déceuz
par sa faulse induction et pour ce avez esté à lui favo-
rables , néantmoins puisque vous congnoissez cel ho-
micide, lequel partie adverse a perpétré, les faultes et
mençonges en son libelle diffamatoire proposées, et
conséquemment l'innocence de monseigneur d'Or-
léans, et doresenavant vous lui baillez faveur en quel-
que manière, sachez ce estre contre le Roy, et par ce
vous encherrez en péril de perdre corps et biens ,
comme autre foiz on a veu en cas semblable. Entendez
donques, princes et hommes de quelque estât que vous
soiez, à soustenir justice contre ledit de Bourgongne ,
qui par l'omicide par lui commis a usurpé la domina-
336 CHRONIQUE [4408]
cion et auctorité du Roy et de ses fîlz , et a soustrait
grant aide et consolacion, car il a mis le bien commun
en grande tribulacion , en confundant les bons status
sans vergongne , en soustenant son péchë contre no-
blesse , parenté , serement , aliances et asseurances ,
contre Dieu et la court de tous ses sains. Cest incon-
vénient ne peut estre réparé ou apaisé fors par le bien
de justice. Et c'est la cause pour quoy madame d'Or-
léans et ses filles vinrent à toy, sire Roy, et à vous tous
du sang et conseil royal , à vous supplians que vous
vueillez considérer l'injure faicte à iceulx , icelle ré-
parer par la manière qui tantost vous sera requise par
son conseil , et par toutes autres manières qu'il pourra
estre fait, afin que par tout le monde soit divulgué que
monseigneur d'Orléans fiit occis cruelement et injus-
tement, et diffamé faulsement. Et en ce faisant, vous
ferez vostre devoir comme vous y estes tenus, et dont
vous pourrez acquérir la vie éternelle , selon ce qui
est escript ou xxi® chapitre du livre des Proverbes :
Qui sequitur justiciam inveniet çitam etgloriam. C'est
à dire , qui ensuivra justice , il trouvera vie et gloire.
Laquelle nous octroit, cellui Dieu qui vit et règne sans
fin par tous les siècles des siècles* Amen.
/»
CHAPITRE XLV.
Comment les conclusions se prindrent contre le duc de Bourgongne à
cause de la complainte faicte par la duchesse d'Orléans et ses enfans.
Et la response qui leur fut faicte par le chancelier de France.
S'ensuivent les conclusions de ladicle proposicion ,
laquelle prestement [fut] faicte par ledit maistre Guil-
laume Gousinot, leur advocat et conseiller, auquel fut
[1408] D'ENGLERRAN DE MONSTRELET. < 337
adjoinct le chancelier de France, de par le Roy, afin
qu'il feist telles conclusions qu'il plairoit à ladicte
dame et audit seigneur d'Orléans son filz. Lequel ad-
vocat, après plusieurs excusacions, afin qu'il venist
ausdictes conclusions et monstrast le cas estre piteux
et favorable , print le theume qui s'ensuit : ffec vidua
erat ^ quam ciim vidisset Dominus ^ misericordla motus
est super eam. Ces paroles sont escriples en l'évangile
du dimanche ensuivant, ou vn^ chapitre de saint Luc.
Et est à dire : qu'il estoit une vesve , et quant Nostre
Seigneur la vyt, il fut meu de miséricorde sur icelle.
Très noble prince*, quant Nostre Seigneur entra en
une cité nommée Naym, voiant le corps d'un jeune
homme porté en sépulture , et quant il ot regardé la
mère dudit jeune homme , qui vesve estoit , il fut meu
de pitié sur icelle pour ce qu'elle estoit vesve , et lui
restitua son filz.
Très véritablement je puis dire de ma dame d'Or-
léans les paroles dessusdictes , c'estassavoir qu'elle
estoit vesve , laquelle plaint et gémit la mort de son
seigneur et mary, de laquelle et de son fait doit après
ensuivir. Et Nostre Seigneur fut meu sur icelle. C'est
le Roy, qui est nostre sire , tant qu'à la dominacion
terrienne. Et non mie tant seulement icellui, mais
aussi le seigneur d'Acquitaine et autres princes et sei-
gneurs terriens de tout le monde et gens quelconques,
voians madame d'Orléans ainsi desconfortée doivent
estre meuz à compassion , en lui donnant confort et
aide et lui faire bonne justice de la cruelle mort de
1. C'est la leçon du ms. Suppl. fr, 93. Le nôtre et celui qui
porte le n° 8345 , mettent : princesse»
1 22
?>38 CHRONIQUE [U08]
son mary. Et jà soit ce que en tous cas et en tous
temps justice doye eslre observée à ung chascun,
pour tant que c'est bonne œuvre et méritoire , selon
ce qu'il est escript ou c et v® pseaume : Bead qui eus-
todiunt judicium et faciunt justiciam in omni tempo re ;
c'est à dire, bien eureux sont ceulx qui gardent juge-
ment et font justice en tous temps; toutesfoiz, au
regard des vesves qui ont perdu leurs maris et des or-
phenins qui sont privez de leur père , justice doit
veiller plus diligemment et plus habundamment que
es autres cas. Et selon tous les drois divins , canoni-
ques et civilz , justice doit secourir aux vesves et en-
fans orphenins , sur tous autres. Nous avons ce , pre-
mièrement en la saincte Escripture, ou xxii' chapitre
de Jhérémie : Facite judicium et justiciam et libérale
vi oppressum de manu calumpniatoris pupillum et vi-
duam. C'est à dire , faictes jugement et justice , et dé-
livrez celui qui est opprimé par force , de la main de
l'imposant faulsement par péchié d'aultrui, et délivrez
l'orphenin et la vesve. Tant qu'au droit canon , les
décrets dient que c'est propre chose aux roys faire ju-
gement et justice , et délivrer de la main des oppres-
sans les orphenins et les vesves , qui plus légièrement
sont opprimez des puissans. Tant qu'est au droit civil,
il est tout.cler que l'orphenin et la vesve sont espécia-
lement privilégiez en plusieurs cas, comme il est
escript en plusieurs lieux. Maintenant, madame d'Or-
léans a perdu son mary, ses fîlz ont perdu leur père.
Certainement, s'il feust trespassé de mort naturelle, le
cas ne feust point si piteux. Mais il leur est osté mali-
cieusement en la fleur de sa jeunesse. Et en vérité ce
présent cas est si piteux que toutes lois, usages et
[1408] D'ENGLERRAN DE MONSTRELET. 339
sliles doivent estre interprétés et exposez en la faveur
d'iceulx contre partie adverse. Et premièrement, tant
qu'est au Roy, nostre souverain seigneur, il y est tenu
et obligié espécialement du commandement de Dieu ,
auquel il ne peut , ne doit estre inobédient sur peine
de péché mortel et mectre sa dominacion en voye de
perdicion , comme il est escript en Jliérémie , ou cha-
pitre dessusdit : In memetipso juraçi . dicil Dominas ,
quia in solitudine erit domus vestra. C'est à dire , j'ay
juré par moy raesmes , dist Nostre Seigneur, que , si
vous ne faictes justice, vostre maison sera en désert. Et
ce se concorde assez à la response que fist saint Remy
au roy Clovis quant il le baptisa. Ledit Roy demanda
à saint Remy com longuement durroit le royaume de
France , et saint Remy lui respondi qu'il durroit ainsi
longuement que justice en icellui régneroit. Donques,
au sens contraire, quant justice cessera, la dominacion
fînera. Dont, du Roy peut estre dit ce qui est escript
ou droit canon : Quod justicia est illud quod confirmât
imper ium. C'est à dire , que justice est la chose qui
conferme tout empire ou royaume. Et toy, duc d'Ac-
quitaine, tu es cellui qui est tenu, après le Roy, à
faire bonne justice, selon ce qui est escript en la
pseaulme : Deus^ judicium tuum régi da^ et jiisticiam
tuam filio régis. C'est à dire, ô tu, Dieu, donne au
Roy ton jugement, et au filz du Roy ta justice. Tu es
l'ainsné filz du Roy, auquel, par la grâce de Dieu tu es
à succéder et à estre nostre roy et seigneur. Entens à
ce, pour l'amour de Dieu, car à toy espécialement
appartient. Se tu n'y mets la main, quant tu vendras à
ta dominacion, par aventure tu trouveras icelle des-
truicte et désolée , car chascun prendra sa part , chas-
340 ^CHRONIQUE [1408]
cun à son tour vouldra estre maistre , se ce cas par ta
défaulte demouroit impuny. Vous aussi , seigneurs ,
ducs et contes de ceste maison de France , parens du
défunct , et les autres nobles , qui aymez l'onneur et
la seigneurie du Roy , vous devez poursuir ceste que-
relle, car vous estes obligez au Roy garder son hon-
neur contre tous , ainsi que par la grâce de Dieu vous
avez fait ou temps passé , dont ce royaume est loé et
exaulcié sur tous les royaumes des chrestiens, en tant,
que les Anglois , Alemans et autres estrangers , sont
jadis venus querre justice en ce présent royaume.
Messeigneurs , pour Famour de Dieu acquitez voz
loyautez et seremens envers madame d'Orléans, selon
sa parfaicte confidence, car, après Dieu et le Roy,
vous estes son souverain refuge. Ne on ne doit point
doubter à faire justice pour paour de l'esclande ou de
persécucion. Car, comme il est escript en la reigle de
droit : Utilius est quod scandalum nasci pevmictatui,,
quant méritas relinquatur. C'est plus prouiïilable chose
qu'on laisse venir esclande , que vérité soit laissée. Et
jà soit ce qu'il feust certain que par ceste exécucion de
justice grans maulx et griesves persécucions deussent
ensuir, pourtant celle justice ne doit estre laissée;
mais ainçois seroit vice reprouchable, se pour la crainte
du péchant on n'osoit faire justice. Car en nulle ad-
versité de temps justice ne doit point estre délaissée.
Pour ce, messeigneurs, faictes ce que dit le prophète :
Viriliter agite et confortatur cor i^estruni, et sustinete
Dominum, C'est à dire , faictes vigoreusement et soit
vostre cuer conforté , et soustenez Notre Seigneur,
Car, en vérité je dy hardiement que contre un incon-
vénient qui pourra advenir par exécucion de justice ,
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 341
cent en advenront se on procède par aultre voye, par
défaulte de justice : Judicate pupillo et humili ^ ut non
apponat magniflcare se homo super terram. C*est à
dire, jugez à l'orphelin et à Tumble afin que Tomme
ne se ose plus enorgueillir sur terre. C'est que la puni-
cion de ce cas soit si grande et si notoire, que doresen-
avant nul n'ose commectre sur terre si grant et si
horrible pëchié, et que ce soit mémoire perdurable.
C'est la fin à laquelle tendent madame d'Orléans et
ses filz. Et est assavoir qu'il convient que ce malélice
soit tellement réparé et si grandement qu'il peut estre
en ce monde. Pour laquelle réparacion estre faicte ,
madame et ses enfans prendroient voulentiers conclu-
sion criminelle tendant à la punicion du corps , s'il
povoit estre fait par bonne manière. Mais pour ce que
lesdictes conclusions appartiennent au procureur du
Roy seulement , selon la coustume de France , elle
descend à la manière qui s'ensuit : c'est assavoir que
par le jugement , et de vous , il soit ordonné que à
certain jour, quant il plaira au Roy et à vous, ladicte
partie adverse, c'estassavoir le duc de Bourgongne,
soit admené dans ce chastel du Louvre, ou ailleurs, là
où il plaira au Roy et à vous ordonner, et en la pré-
sence du Roy ou de monseigneur d'Acquitaine et de
tous ceulx du sang de la maison de France et du con-
seil du Roy et de tout le peuple , ledit duc de Bour-
gongne , sans ceinture et sans chaperon , estant à
genoulz devant madame et ses enfans, accompaignée
d'autant et de telles personnes qu'il leur plaira , con-
fesse publiquement et à haulte voix que malicieuse-
ment et par agait il a fait occire monseigneur d'Orléans,
par hayne , envie et convoitise, et non pour autre
342 CHRONIQUE [U08]
chose, nonobstant lesdictes choses qui par lui ont esté
proposées et divulguées au contraire après ledit cas
advenu. Et que à justifier et couvrir son péché , il a
fait proposer contre vérité les choses contenues en sa
proposicion. Et die que de toutes ces offenses et chas-
cune d'icelles il se repent et lui desplaist , et demande
pardon à madame d'Orléans et mon seigneur d'Orléans
son filz , en suppliant humblement à iceulx qu'ilz lui
vueillent pardonner ses offenses. En proposant en
oultre , lui riens savoir contre le bien et honneur de
monseigneur d'Orléans défunct, et qu'il rappelle toutes
choses qu'il a dictes. Lesquelles choses ainsi parfaictes
en Testât dessusdit , soit mené en la court du Palais ,
et après à Saint-Pol , en l'ostel du Roy. Esquelz lieux,
sur haulx estaiges pour ce appoinctez, il die publique-
ment les paroles dessusdictes , en la présence de ceulx
que à ce vouldront commectre et ordonner madame
d'Orléans et son filz. Et semblablement soit mené ou
lieu où le cas fu commis. Ouquel lieu , lui estant à
genoilz, soit, jusques à tant que certains prestres qui à
ce seront ordonnez , auront dictes les sept pseaulmes
et la letanie avec toutes les choses appartenans , pour
l'âme dudit défunct. Et que après ce , il baise la terre
en demandant pardon à Dieu, à madame d'Orléans et
à ses filz, des offenses contre eulx commises. Et que
de la forme des paroles que là et es autres lieux dessus-
nommez , et aussi de la manière de l'amende , soient
faictes lectres royales, tant et en tel nombre qu'ilz en
seront contens , qui soient envoiées par toutes les
bonnes villes de ce royaume en enjoingnant aux juges
qu'elles soient publiées au son de la trompeté, afin
que de ce soit faicte mencion par tout le royaume et
[1408] D'ENGIJERRAN DE MOISSTRELRT. 343
dehors. En oultre pour les réparacions des dessusdictes
offenses et afin que de ce soit mémoire pardurable,
les maisons appartenans audit duc de Bourgongne
dedens Paris soient desmolies et destruictes et demeu-
rent en parduraljle ruine , sans réparacion ou édifica-
cion ou temps avenir. Et que es lieux de chascune
maison soit faicte une haulte et notable croix de pierre
gravée et en chascune d'icelle soit fait un g grant et
fort tableau * ouquel soit escripte la cause de ladicte
destruction. Et que , ou lieu où monseigneur d'Or-
léans fut occis, soit faicte une croix semblable aux
autres dessusdictes , en laquelle soit mis ung tableau
ou sera escript ce que dit est. Et que la maison dont
yssirent les homicides , en laquelle ilz furent mussez
pour certain temps, soit destruicte. Lequel lieu, et
des maisons voisines, ledit duc de Bourgongne soit
contraint de acheter, et à ses dépens y soit édifié ung
notable chapitre de»chanoines de six vicaires et de six
chappellains , duquel la collacion appartiengne à ma-
dame d'Orléans et à ses successeurs. Ouquel collège
soient dictes chascun jour six messes pour l'âme dudit
défunct , et la plus grande messe sera du Temps avec-
ques toutes les heures canoniaulx. Lequel collège sera
fondé de mil livres parisis de rente amortie. De rechei
soit garny de vestemens , livres, aournemens et autres
choses neccessaires, et tout aux despens dudit duc de
Bourgongne. Et soit escripte sur l'entrée dudit lieu en
grosse lectre la cause de la fondacion d'icellui. En
oultre, ledit duc de Bourgongne pour le salut de l'âme
dudit défunct , soit condempné à fonder un collège de
4 . Il faut entendre par là un bas-reliel en pierre.
344 CHRONIQUE [1408]
douze chanoines, de douze vicaires et de douze clercs
de la ville d'Orléans , de laquelle prenoit son nom
ledit défunct, duquel colliege les bénéfices apparlien-
gnent à la collacion de madame d'Orléans et de ses
successeurs les ducs d'Orléans. Lequel collège soit
notablement édifié et assigné en tel lieu où il sera bon,
de deux mille livres parisis de rente , et soit gariiy de
livres, vestemens, calices, croix et aournemens, avec
autres choses utiles et neccessaires à tel collège , sur
la porte duquel soit escripte la cause de la fondacion
d'icellui. Et afin que de ce soit mémoire aux estran-
gers de nacion , ledit duc de Bourgongne soit con-
demné à faire édifier deux chapelles, l'une à Jhérusa-
salem, au saint Sépulchre, et T autre à Romme, et
assigner icelles de rente ou valeur de cent livres pa-
risis selon la monnoie du pays , et des choses necces-
saires et propres à telles chapelles. Et en chascune
d'icelles soit dit perpétuellement chascun jour une
messe pour l'âme du défunct , et à l'entrée d'icelles
soit escripte la cause de la fondacion , comme es col-
lèges dessusdiz. En après ledit duc de Bourgongne, de
fait soit contraint à paier la somme d'un million d'or,
non mie au proufit de madame d'Orléans , ne de ses
filz, mais à faire hospitaux, collèges de religieux, cha-
pelles, aumosnes et autres œuvres de pitié pour le
salut et remède de l'âme dudit défunct. Et que pour
acomplir les choses dessusdictes toutes les terres et
seigneuries que ledit duc de Bourgongne a en ce
royaume, de fait soient mises en la main du Roy, afin
qu'elles soient vendues pour l'acomplissement des
choses dessusdictes. Après ce , que ledit duc de Bour-
gongne soit condemné à tenir prison fermée tout par-
[1408] D'ENGUKRRAN DE MONSTRELET. 345
tout et en quelconque lieu qu'il plaira au Roy, jusques
à ce que les choses dessusdictes soient soufTisamment
acoinplies. Et après toutes ces choses faictes, ledit duc
de Boiirgongne soit envoie oultre mer en exil pardu-
rable , ou au moins y demeure l'espace de vingt ans ,
à pleurer et gémir son péchié , ou jusques à tant que
bon semblera estre fait. Et après ce qu'il sera retourne,
il lui soit enjoint sur les peines qui pevent estre dictes
qu'il n'aprouche jamais la Royne , ne les filz de mon-
seigneur d'Orléans trespassé , à cent lieues près , en
quelque lieu qu'ilz soient, ou il soit condemnë faire
telles rèparacions ou si grandes amendes l^onnorables,
fondacions et voyages , pour le cas par lui commis ,
selon la quantité et énormité dudit cas , et tellement
que de ce soit mémoire pardurable. Et aussi soit con-
dempné es dommages et despens que ont porté , por-
tent et porteront madame d'Orléans et ses filz, pour
l'occasion des choses dessusdictes. Et dient aussi que
selon raison , maintenant il leur doit estre fait et ad-
jugié , sans procès ou dilacion , actendu que le cas est
si notoire, tant de fait comme de droit. Car il est
certain que le cas advint, et que ledit de Bourgongne
a confessé icellui publiquement, tant en jugement
comme dehors. Premièrement , il confessa purement
et nuemeiit icellui cas en la présence du roy de Cécile
et monseigneur de Berry, assignant nulle cause, fors
qu'il avoit ce fait par l'ennort du dyable. Ce mesme
fait a confessé en plusieurs lieux devant plusieurs no-
tables personnes. Et ainsi par icelle confession appert
que selon raison doit valoir en son préjudice qu'il doit
estre tenu pour convaincu dudit cas , et sans procès
seulement doit estre condtmpné ; ne il ne doit point
346 CHRONIQUE [1408]
estre reçeu selon raison à dire Topposite , ne à cou-
lourer ou couvrir aucunement sadicte confession , el
sy ne doit point estre oy autrement qu'il l'a fait pre-
mièrement , veu qu'en icelle confession il s'est arresté
et que icelle plusieurs foiz il l'a récité. Ce approuve
Innocent , ou premier chapitre de Election , et Guil-
laume de Montelau , ou chapitre des Constitutions , et
ce avons nous en la trente-uniesme cause et seconde
question , ouquel lieu , le pape Nicolas tint le roy
Lotaire pour convaincu en son préjudice d'un certain
cas duquel il avoit escript audit pape, comme il appert
oudit chapitre. Et toutefois icelle confession avoit esté
faicte tant seulement en une lectre envolée hors juge-
ment. Doncques par plus forte raison ledit de Bour-
gongne doit estre convaincu dudit cas par la confes-
sion de sa propre bouche, faicte et récitée en plusieurs
lieux, sans neccessilé d'autre inquisicion ou procès.
Toutesfoiz il convient parler de confession faicte en
jugement. Il est vérité qu'il a confessé le cas dessusdit
en jugement. Car, en la présence de toy, sire d'Acqui-
taine , quant tu séois en justice , représentant la per-
sonne du Roy, et devant les seigneurs du sang royal
et devant tous ceulx du conseil du Roy, et devant
grant multitude de peuple assemblé à la requeste du-
dit duc de Bourgongne , il a confessé ledit cas. Et
ainsi ne peut-il point dire qu'il n'ait confessé icellui
cas en jugement et devant juges compétens. S'ensuit
donques qu'il ne convient faire autre procès ou exti-
macion de cause, ne pronunciacion de sentence, selon
aucun. Car la confession, en droit doit estre pour
adjugée selon les lois en plusieurs lieux , et espéciale-
ment en la première loy pourquoy n'est point requise
[4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 847
pronunciacion de sentence contre celliii qui a confessé
son pécliié en jugement. Car cellui qui Ta confessé
aucunement est condempné par sa sentence , selon la
dessusdicte loy. It m , dit la loy : In confitentem sunt
nulle partes judicands. C'est à dire, nulles parties sont
du jugement contre le confessant. Et supposé que sui-
vant aucuns, la prononciacion de la sentence soit
requise, actendu que ce présent cas est moult notoire.
Ainsi autrefois a esté déterminé par la sentence et ju-
gement des roys du temps passé contre aucuns grans
seigneurs du temps de adonc , c'estassavoir, puis que
les fais estoient notoires, autre procès ne inquisicion
n'estoit point requise. Et ainsi sera fait de ce présent
cas, car raison le requiert. Toutesfois il est trouvé
qu'en ceste présente matière il convenist faire inquisi-
cion ou procès , qu'il ne convient pas , comme il est
dit cy-dessus, en ce cas madame d'Orléans est appa-
reillée de prouver s'il estoit besoing , toutes les choses
de par elle proposées , tellement que selon raison il
devra suffire. Et par ce que dit est, ma dicte dame ne
peut eu ceste matière faire fors tant seulement con-
clusions civiles , et que les conclusions criminelles ,
lesquelles voulentiers feroit se elle povoit , appartien-
nent au procureur du Roy tant seulement, selon la
cousturae de France. Pour ce, madame supplie et
requiert que le procureur du Roy se vueille adjoindre
avecques elle , et qu'elle face conclusions criminelles
par le conseil des seigneurs selon que le cas le re-
quiert. Et ainsi , comme elle dit , il lui doit estre fait
selon raison. »
Jusques cy a esté récité le transcript des conclusions
de la duchesse d'Orléans et de ses filz.
348 CHRONIQUE [1408]
Après lesquelles conclusions, par le conseil des sei-
gneurs du sang royal et d'autres du conseil du Roy
qui là estoient présens , le duc d'Acquitaine fist res-
pondre par le cliancelier à madame d'Orléans que lui,
comme lieutenant du Roy en ceste partie et représen-
tant sa personne et les personnes du sang royal et du
conseil du Roy, estoient bien contens d'elle pour le
fait de son seigneur et mary, jadis duc d'Orléans, et
que icellui tenoient pour bien excusé et descliargé, et
que des choses dessusdictes par elle requises, on lui
feroit bonne et briesve expédicion de justice, tant
que de ce par raison elle devroit estre contente.
Et bien peu après , cellui mesmes jeune duc d'Or-
léans , Charles , fist hommage au Roy de la duché
d'Orléans et de ses contez et autres terres. Puis, pre-
nant congié à la Royne, au Dauphin son filz et aux
princes du sang royal estans adonc à Paris , se party
avec ses gens d'armes, retournans à Blois , dont il
estoit venu. Et la duchesse douairière , mère dudit
duc d'Orléans , et sa femme , demourèrent pour lors
la cité de Paris.
CHAPITRE XLVI.
Comment l'arcevesque de Reims appella des constitucions faictes à Paris
par l'Université.
En ce temps mesmes , Guy de Roye, arcevesque de
Reims, qui très espécialement avoit esté mandé à Paris
de par le Roy pour estre au conseil des prélas qui là
se tenoit pour l'union de l'universelle Eglise, n'y ala,
ne envoya. Et avecques ce ne volt point bailler son
[i408j D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 349
consentement audit conseil, mais par ung sien chap-
pellain et procureur par lui envoyé , à tout ses lectres
scellées de son seel et signées de son seing manuel et
corroborées par ung publique notaire, appella d'icellui
conseil et de toutes les ordonnances et estatus d'icellui
fais et à faire, tant pour lui et sa diocèse, comme pour
sa province et subjectz. De laquelle appellacion , le
Roy et tout le clergié furent très mal contens, et pour
tant, prestement, à Finstance et recjuesle de l'Univer-
sité de Paris, ledit procureur fut prins et mené prison-
nier en une cruelle chartre où il fut moult longue-
ment. OuqUel temps , le cardinal de Bordeaulx , natif
d'Angleterre \ vint à Paris , en partie pour ladicte
union de l'Eglise. Et adonc retournoient audit lieu de
Paris, maistre Pierre Paoul et le patriarche d'Alixandre
nommé maistre Simon Cramault, lesquelz deux avoient
esté envoyez en Ytalie comme ambaxadeurs du roy
de France et de l'Université de Paris aux deux conten-
dans à la papalité, desquelz les prélats assemblez au
conseil dessusdit désiroient grandement la venue afin
qu'ilz feussent advertis par iceulx de aucunes beson-
gnes qu'ilz avoient à faire. Lequel maistre Pierre
Paoul, docteur en théologie, chevauchoit moult sou-
vent en habit de docteur avecques ledit cardinal , tout
d'un lez comme chevauchent les nobles femmes. De-
vant lesquelz cardinal et docteur, l'abbé de Caulde-
becque, de l'ordre de Cisteaulx, proposa de par l'Uni-
versité pour l'union de l'Eglise. Et après , icellui
1 . « Ce cardinal estoit natif d'Urbin en Italie et non d'Angle-
terre. En 1409 il prenoit encore qualité de cardinal deBourdeaux.
C'est pourquoy je crois qu'il faut rayer le mot r/afif. » (Notes de
Ducange.)
350 CHRONIQUE [1408]
cardinal, lui partant de Paris, par Boulongne sur mer
s'en ala à Calais , et puis en Angleterre au concile qui
dedens brief temps y devoit estre assemblé. Et lors
l'abbé de Saint-Denis et ung docteur en théologie, qui
estoient en prison au Louvre par le commandement
du Roy, furent mis dehors à la requeste du cardinal
de Bar, et furent du tout délivrez contre la voulenté
de l'Université de Paris. Et pareillement, maistre Pierre
d'Ailly, excellent docteur en théologie , évesque de
Cambray, lequel estoit arresté à l'instance de ladicte
Université pour tant qu'il n'estoit point à elle favo-
rable , fut aussi délivré par le pourchas du conte Wa-
leran de Saint-Pol et du grant conseil du Roy.
Si estoient lors par toutes les parties de chrestienté
grans divisions entre les gens d'église par le moien
des deux contendans à la papalité , lesquelz on ne po-
voit concorder, ne faire renoncer à l'Église univer-
selle.
CHAPITRE XLVII.
Comment le duc Jehan de Bourgongne vint en aide de Jehan de Bavière,
évesque de Liège, son beau-frère, où il se combati contre les Liégois,
lesquelz il vainqui en bataille.
Or est ainsi qu'en ce temps le duc Jehan de Bour-
gongne dessusnommé, estoit moult ententif et curieux
d'assembler gens de guerre pour secourir et aider son
beau-frère l'évesque dé Liège \ lequel , comme dit est
ailleurs , les Liégois avoient débouté de son pays et
4 . Il se nommait Jean de Bavière , et le duc Jean sans Peur
avait épousé sa sœur, Marguerite de Bavière;
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 831
icelliii asségié en la ville de Trect*. Et pour tant, pour
lui faire secours manda de tous ses pays le plus de
gens qu'il pot finer, et aussi en autres lieux voisins
ses amis et allez , c'estassavoir ceulx de la duché et
conté de Bourgongne, de Flandres, d'Artois et des
marches de Picardie, lesquelz y vindrent en très grant
nombre et noble appareil. Vindrent aussi plusieurs
Savoyens ; et avecques ce , manda le conte de Ma-
reuse% escoçois, lequel estoit à Bruges, à tout environ
quatre vingts combatans, prest pour retourner en Es-
coce , lequel y vint. Et s'assemblèrent tous environ le
Tournésis. Auquel lieu ledit duc vint devers eulx , et
ot aucun parlement avecques ses plus léables capi-
taines en la ville de Tournay. Et de là , le onziesme
jour du moys de septembre ^ se tira , à tous ses gens
d'armes, en grant nombre de charroy chargez de vivres
et d'artillerie vers Engien \ ouquel lieu il fut reçeu par
le seigneur dudit lieu très joieusement. Et lendemain
ala à Nivelle en Brabant, à une lieue près de Pierrelves,
appartenant héréditablement au seigneur de Pierrelves
dessusnommé, gouverneur du pays de Liège. Et de là
se tira en la ville de Florines ^ Auquel lieu vindrent
devers lui , envolez de par le roy de France comme
ambaxadeurs, messire Guichard Daulphin et sire Guil-
laume de Tignonville , naguères prévost de Paris ,
avecques lesquelz estoient messire Guillaume Bourra-
i, Maestricht.
2. Ducange propose "de lire Mara ou Murray, deux comtés
d'Ecosse.
3. En 1408 le 11 septembre tombait un mardi,
4. Enghien.
o. Florennes.
332 CHRONIQUE [1408]
tier, secrétaire dudit roy. Lesquelz, après qu'ilz eurent
audience de parler audit duc , lui remonstrèrent com-
ment ilz estoient là envoiez de par le Roy et son grant
conseil pour deux choses : la première , afin que les
Liègois dessusdiz et leur évesque se voulsissent sub-
mectre du discord qu ilz avoient l'un contre l'autre
sur le Roy et sur son grant conseil; secondement, le
Roy signifioit au duc de Bourgongne par ses lectres
royaulx, la poursuite que la duchesse d'Orléans doua-
gère et ses enfans faisoient contre lui pour la mort
du duc d'Orléans défunct , et les responses que fai-
soient iceulx ses adversaires contre les accusa cions
que autrefois il avoit faictes à l'encontre d'icellui duc
d'Orléans, et comment elle requéroit très instamment
justice et ses conclusions lui estre adjugées contre
ledit duc de Bourgongne , en disant que le droit lui
devoit estre fait , et par nulles raisons le Roy ne se
devoit ne povoit excuser qu'il n'en feist justice. A quoy
fut respondu en brief par ledit duc de Bourgongne,
quant à la première requeste , qu'il vouloit , pour tant
qu'il lui touchoit , obéir au Roy et à ses commande-
mens , mais son beau-frère , Jehan de Bavière , du-
quel il avoit la seur espousée \ lui avoit requis à grant
instance qu'il lui feist et donnast secours à l'encontre
des communes et subjectz du pays de Liège, qui contre
lui s'estoient rebellez, et de fait l'avoient asségé. Et en
avoit eu pareillement requeste du duc Guillaume ,
conte de Ilaynau, son beau-frère, et aussi frère à Jehan
de Bavière. Pour quoy, quant à ce ne povoit dissi-
muler, ne rompre son armée , pour ce que entretant
i . Voy. la note de la page 330.
[4408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 353
que ambaxadeurs yroient d'un coslé et d'autre , iceulx
communes pourroient mectre ledit Jehan de Bavière ,
leur évesque , en trop grant danger et neccessilë , qui
en conclusion pourroit estre exemple à telles manières
de gens que sont communaultez , commencement de
rébellion universelle ; et que avecques ce , le Roy et
les seigneurs de son grant conseil , légèrement et sans
préjudice se povoit (sic) bien déporter de telles et pa-
reilles requestes, actendu que nulles des parties dessus-
dictes n'estoient subjectes au royaume de France.
Et quant au second point, icellui duc Jehan de
Bourgongne fist sa response , que lui retourné de ce
voiage et entreprinse il yroit devers le Roy, et feroit
envers lui et tous autres tout ce qu'à bon subject et
si prouchain parent du Roy comme il estoit , appar-
tenroit.
Après lesquelles responses, iceulx ambaxadeurs
voians qu'ilz ne po voient pour lors avoir autre provi-
sion sur le contenu de leur dessusdicte ambaxade ,
furent assez conlens , et , enfin , se conclurent , les
deux chevaliers dessusdiz , d'estre à la journée que
actendoit le dessusdit duc de Bourgongne d'avoir à
rencontre d' iceulx Liégois. Durant lequel temps , vint
devers ledit duc de Bourgongne, du pays de Haynau,
ledit Guillaume, son sérourge*, acompaigné des contes
de Conversen , de Namur et de Salmes en Ardenne,
avec plusieurs notables seigneurs, tant chevaliers
comme escuiers , de ses pays de Haynau , Hollande ,
Zélande, Ostrevant et autres lieux, jusques au nombre
de douze cens bacinès ou environ , et deux mille pié-
1 . Son beau-frère , sororius.
i 23
354 CHROINIQUE [1408]
tons bien habillez avecques lui , et de cinq à six cens
chariots et charètes chargées de vivres et habillemens
de guerre. Et après que audit lieu de Florines et en la
marche d'environ, ilz eurent eu plusieurs consaulx l'un
avec l'autre pour savoir comment ilz se auroient à
gouverner et conduire en cel exercite, se conclurent
en fin qu'ilz se tireroient, chascun à tout sa puissance,
par deux divers chemins en approuchant leurs enne-
mis , et que à certain jour se trouveroient tous en-
semble pour iceulx combatre, se ilz les vouloient ac-
tendre. Et fut ordonné que ledit duc Guillaume yroit
pardevers Huy, en dégastant le pays par feu et par
espée. Et le duc de Bourgongne^ avec lui le conte de
Mareuse et toute leur puissance , chevauch croient par
aucuns jours tout le chemin de la chaucée Brunehault,
laquelle mène tout droit à Tongre et à Trect^ Ouquel
lieu de Trect , le seigneur de Pierrelves et les Liégois
avoient , comme dit est , asségé leur évesque et sei-
gneur, Jehan de Bavière. Et ainsi les deux ducs des-
susdiz, chevauchans par divers chemins, en dégastant
le pays , le mardi , mercredi , jeudi et vendredi , vin-
drent le samedi au vespre , loger en ville de Monte-
nay ^, assise sur ladicte chaucée , et en icelle et à l'en-
viron se logèrent tous ensemble , faisans un seul et
singulier ost , pour lequel conduire et loger estoient
ordonnez deux mareschaulx , c'estassavoir, par le duc
de Bourgongne, le seigneur de Vergy, et de par le
duc Guillaume , le seigneur de Jumont. En laquelle
4 . A Tongres et à Maëstricht.
2. Peut-être Monttnaken sur les liiuites du Brabant et du pays
de Liège. Par une date donnée plus bas , on voit que ce samedi ,
jour où ils y arrivèrent, était le 22 septembre 4408.
[1408] D'ENGUERRAN DE iMONSTRELET. 355
compaignie estoienl bien cinq mille bacinets, sept cens
arbalestriers et quinze cens archers, toute gent de
bonne estoffe, avecques bien seize cens, tant cbariolz
que charectes, chargez d'armeures et vivres, artilleries
et plusieurs autres choses neccessaires à guerre, comme
dessus est dit. Ouquel jour de samedi, le dessusdit sei-
gneur de Pierrelves , et son filz qui estoit ëvesque de
Liège, par Taccord de iceulx du pays tenans leur siège
devant la ville de Trect, oyrent certaines nouvelles
par leurs espies et autres gens qu'ilz avoient à ce com-
mis , que les deux ducs dessusdiz , très puissamment
acompaignez, les approuchoient en destruisant leur
pays. Et pour ce, tantost et hastivement se départirent
de leurdit siège et s'en retournèrent, bien quarante
mille hommes, en la cité de Liège, et là se logèrent.
Laquelle cité est à cinq lieues ou environ , de celle
ville de Trect. Et eulx là venus tindrent moult grant
parlement avecques les autres Liégois qui point n'a-
voient esté audit siège. Après lequel parlement, fut crié
publiquement en plusieurs lieux de la ville de par
ledit seigneur de Pierrelves, leur maieur et gouver-
neur, et de par son filz , leur évesque , que tout
homme qui pourroit armes porter, lendemain bien
matin , au son de la cloche , feussent prestz et appa-
reillez pour yssir d'icelle ville avecques les dessusdiz,
et aler où ilz les vouldroient mener et conduire. La-
quelle chose fut ainsi faicte. Car lendemain, xxiu^ jour
du moys de septembre , mil quatre cens et huit *,
yssirent de ladicte cité , comme on povoit estimer à
la veue du monde , bien cinquante mille hommes ou
i . C'était un dimanche.
3S6 CHRONIQUE [1408]
environ, entre lesquelz estoienl de cinq à six cens
hommes de cheval bien armez selon la coustume des
François. Et si avoit de cent à six vingts archers d'An-
gleterre qui là estoient venus servir en soldées, et avec
ce grant multitude de chars et de charètes , ribaude-
quins et coule vrines^ chargez et troussez de plusieurs
et divers habillemens à eulx duisibles et neccessaires.
Et ainsi comme il leur avoit esté mandé au son de la
cloche , s'en yssirent dès le point du jour, tous en-
semble , en belle ordonnance , aians grant désir de
eulx assembler à bataille contre leurs adversaires, et
en ensuivant leur maieur, et évesque , dessusdit , les-
quelz pour vray y alèrent très enuis et en partie comme
contrains. Et leur avoit , le damoisel de Pierrelves , en
plusieurs de leurs consaulx remonstré moult bien que
ce leur povoit estre grant péril de eulx assembler en
bataille contre leurs adversaires, pour ce que c'estoient
en la plus grant partie tous nobles hommes, usagez et
esprouvez en fait de guerre, et d'une seule mesme vou-
lenlé et concorde sans diverses opinions les ungs avec -
ques les autres, ce que point n'estoient lesdiz Liégois,
comme il leur disoit ; et leur valoit mieulx demourer
en leurs villes et fortresses, gardans icelles, et traveiller
leursdiz adversaires par diverses manières en les ren-
contrant à leur avantage, et iceulx par longue continua-
cion débouter de leur pays. Lesquelles remonstrances
ne furent point agréables ausdictes communes, et leur
sembloit que, veu le grant nombre qu'ilz estoient,
1 . Petites pièces de campagne , qui se portaient à dos de che-
val. Voy. l'ouvrage intitulé Etudes sur le passé et P avenir de l'ar-
tillerie. (Paris, 1846, in-4.) Et plus particulièrement le t. I",
p. 46, où il est parlé de cette affaire. Voy. aussi, plus bas, p. 359.
[1408] D'EÎSGUERRAN DE MONSTRELET. 357
leurs ennemis ne pourroient résister contre eulx , et
ne prenoient point en gré icelles remonstrances. Et
pour tant , icellui leur maieur, voiant iceulx Liégois
par signes et par paroles ardamment désirer ladicte
bataille, les mena en pleins champs, et les mist tous
en bonne ordonnance , en les exortant et les admon-
nestant moult souvent et amiablement, qu'à ce jour ilz
voulsissent estre d'une mesme Youlenté à eulx bien
entretenir tous ensemble pour vivre et mourir tous
ensemble delez Fun l'autre en défendant leur vie et
leurs pays contre leurs adversaires, qui les venoient
assaillir. Et en ce faisant et remonstrant , furent menez
et conduiz jusques assez près de Tongres, à cinq lieues
de ladicte cité de Liège. Auprès de laquelle ville de
Tongres estoient arrivez et venus le samedi au soir *
les deux ducs dessusnommez avec leur puissance, qui
desja estoient advertis que lesdiz Liégois avoient levé
leur siège pour les venir rencontrer et combatre. Et
pour ce , après qu'ilz eurent euz plusieurs consaulx
avecques leurs capitaines et autres des plus expers de
leur compaignie, envoi èrent le dimanche, très matin,
environt deux cens chevaucheurs, que conduisoit Ro-
bert le Roux et autres gentilz hommes de la marche
d'environ , pour enquerre la vérité , de leurs adver-
saires. Lesquelz, assez tost après retournans, rapor-
tèrent pour vray à iceulx deux princes qu'ilz avoient
veuz lesdiz Liégois en très grant nombre , venans en
ordonnance de bataille. Lesquelz oyans ces nouvelles,
firent hastivement et diligemment préparer toutes
leurs gens et les mectre en belle et bonne ordonnance
1 . 22 septembre.
358 CHRONIQUE [1408]
pour aler contre iceulx et les rencontrer. Et quant ilz
eurent chevauché environ demie lieue ilz les apper-
ceurent tout à plain , et aussi les povoient veoir lesdiz
Liégois estans assez près de Tongres. Et adonc s'ap-
prouchèrent assez près les ungs des autres, et se mirent
les deux ducs et toutes leurs gens, à pie, en une place
assez avantageuse , pensans que lesdiz Liégois ven-
roient à eulx pour les envayr, et ne firent que une
seule bataille afin de mieulx soustenir le fès de leurs
adversaires, laissans derrière eulx leurs chevaulx, cha-
riotz et charètes, et mirent par manière de eles ^ grant
partie d'archers et d'arbalestriers. Lesquelz archers
conduis! ce jour très sagement, de par le duc de Bour-
gongne , le sire de Miraumont. Lequel duc de Bour-
gongne estoit à destre de la bataille, et le duc Guil-
leume à senestre , chascun d'iceulx ducs acompaigné
de ses gens. Et là, après qu'ilz eurent fait leurs ordon-
nances et mis leurs gens en conduite selon l'opinion
des plus expers de la compaignie , furent fais de ceste
partie grant quantité de nouveaulx chevaliers. Et assez
tost après les dessusdiz Liégois, enflez et remplis d'or-
gueil, réputans lesdiz ducs et leurs gens peu de chose,
s'approuchèrent assez près d'iceulx , et eulx traians ,
sur le droit lez , vers une place haulte nommée com-
munément le Champ du Comble de Hasebain , et là
s'arrestèrent en moult belle ordonnance, aians avecques
eulx l'estandart Saint-Lambert et plusieurs bannières
de leurs mestiers. Et la cause pour quoy là s'arrestè-
rent , si. fut pour ce que les plus anciens de leurs gens
disoient qu'en ce mesme lieu leurs ancestres avoient
1 . C'est-à-dire sur les ailes de leur corps de bataille.
[1408] D'RNGUERRAN DE MONSTRELET. 359
autre foiz eu victoire, et pour tant présentement
creoient l'avoir de rechef. Et là incontinent commen-
cèrent à eulx mectre en très belle ordonnance de ba-
taille , et gectèrent plusieurs canons contre leurs ad-
versaires*, desquelz grandement les travaillèrent. Et
est assavoir que entre ces deux batailles y avoit une
petite valée , et ou fons et milieu d'icelle avoit un g
petit fossé par lequel couroient les eaues en temps de
pluye. Et quant lesdiz ducs et leurs gens eurent ung
petit actendu, voians que lesdiz Liégois ne se par-
toient du lieu et place pour les approucher, prindrent
brief conseil avec aucuns de leurs chevaliers , expers
et sachans en armes, pensans que plus hardis sont en
bataille les envaïssans que ne sont les actendans , se
conclurent et délibérèrent tous d'un commun accord
que prestement ilz yroient assaillir lesdiz Liégois tous
ensemble en bonne ordonnance , par pauses et repo-
semens pour le fès de leurs armeures, et iceulx comba-
troient en leur dicte place avant qu'ilz se fortifiassent,
ne acreussent plus par nombre de combatans. Toutes
fois en ceste mesme heure ordonnèrent pour rompre
Tost desdiz Liégois et iceulx envaïr par derrière , cinq
cens hommes d'armes à cheval , ou environ , avecques
mil combatans. Desquelz furent conducteurs et capi-
taines de par le duc de Bourgongne les seigneurs de
Crouy, de Heilly, de Neufville et de Rasse , chevaliers,
et avecques eulx Enguerran de Bournonville, escuier.
Et de par le duc Guillaume furent commis et ordon-
nez , avecques les dessusdiz , les seigneurs de Le Ha-
meide et de Ligne , chevaliers , avecques eulx Robert
i. Tirèrent plusieurs volées de canon.
360 CHRONIQUE [1408]
le Roux , escuier, qui tous ensemble se tirèrent aux
plains champs, ainsi comme il leur a voit esté ordonné.
Et adonques, iceulx Liégois véans la dessusdicte com-
paignie départir de l'ost des deux ducs et aler au
loing, comme dit est, cuidèrent pour vray qu'ilz s'en-
fuissent pour doubte de ce qu'ilz les véoient en si
grant nombre. Si commencèrent de toutes pars à crier
à haulte voix en leur langaige : Fuio ! fuiol en répétant
par plusieurs foiz ladicte parole. Mais incontinent
ledit seigneur de Prerelves , comme sage et bien en-
seigné en fait de guerre , les retrahit bénignement et
doulcement de leur cry, noise et violence , disant :
« Mes très chers amis , telle compaignie à cheval que
vous véez devant vous ne s'enfuit point comme vous
cuidez , mais quant la compaignie à pié , moult plus
grande comme vous povez veoir, sera ententive à vous
envayr et encombrer, prestement ceulx que vous véez
à cheval survendront de travers par bataille instruite
et ordonnée, et s'esforceront de vous ouvrir et séparer
par derrière tandis que les autres vous assauldront
par devant. Et pour tant, très chers amis, nous avons
la bataille devant noz yeulx , que je vous avoie tous
jours desconseillé , laquelle de tout vostre cuer vous
désirez à avoir comme se desjà feussiez seurs de la
victoire. N^antmoins , comme autre foiz vous ay dit ,
pour ce que je ne suis pas si bien exercité en armes ,
ne ne sommes pas ainsi armez comme sont noz en-
nemis , lesques à peu près sont tous fais et aprins de
la guerre , vous avoie conseillé et dit , que tarder la
bataille vous estoit prouffitable, et que vous eussiez
gardé vostre pays , vos villes et fortresses , et iceulx
voz ennemis envays et diminuez petit à petit. Peut
[1408J D'KNGUERRAN DE MONSTRELFT. 361
estre qu'ilz se feussent lannez et retraiz en leurs mar-
ches, ou au moins on eust peu trouver aucun bon
appoinctement, toutesfoiz le jour est venu que avez
tant désiré , si vueillez tous d'une mesme voulenté
mectre toute vostre espérance en Dieu, et envayr bar-
diement et courageusement vos adversaires pour dé-
fendre vostre pays et garder vos francbises. »
Après lesquelles paroles par lui dictes et remon-
strées, il voult mectre une compaignie à cheval de
ses meilleurs hommes pour aler contre les autres des-
susnommez. Mais à vérité dire , lesdictes communes
ne le vouldrent point laisser monter à cheval , ains
lui dirent moult de lédenges et reprouches, icellui
réputans pour traistre. Lequel, souffrant paciemment
leur forte et rigoreuse rudesse , ordonna briefment son
ost en quarrure, et par devant estoit en triangle, c'est
a dire à trois costez. Après ordonna au dos, au destre
et senestre costé de l'ost, ses chariotz et charètes très
bien establies et par belle ordonnance ; et estoient les
chevaulx sur le derrière par ung des costez. Et par
dedens estoient leurs archers et leur arbalestriers, des-
quelz le traict estoit de petite valeur, exceptez les
archers d'Angleterre, qui bien furent mis et ordonnez
es lieux plus convenables et neccessaires. Et ledit sei-
gneur de Pierrelves, acompaigné de son filz, évesque,
et d'aucuns de sa compaignie les plus excellens en
armes , en manière de bon meneur, se mist ou front
devant contre ses adversaires. Durant lequel temps, en
ce mesmes dimanche*, environ une heure après midi,
les deux ducs dessusnommez, semblablement en mar-
1 . 23 septembre.
36!2 CHRONIQUE [4 408]
chant avant pour aler à l'encontre de leursdiz adver-
saires, exonèrent leurs gens chascun endroit soy moult
amiablernent , disans qu'ilz envaïssent vigoreusement
et hardiement iceulx, et qu'ilz se combatissent de
courage ferme et estable contre ceste sote gent, qui
estoient rebelles à leur seigneur et moult rudes , en
eulx confians en leur grant nombre et multitude,
disans que se ainsi le faisoient ilz auroient la victoire,
et emporteroient sans faillir honneur perdurable.
Après lesquelles choses et autres semblables dictes et
remonstrèes par lesdiz ducs , chascun à sa gent, ilz se
retrahirent chascun en leurs lieux auprès de leurs
bannières. Et tantost, par reposées, comme dit est,
s'^approuchèrent moult fort de leurs ennemis, lesquelz
commencèrent moult fort à gecter et à traire de ca-
nons. Si portoit , la bannière du duc de Bourgongne ,
ung gentil chevalier nommé messire Jaques de Cour-
tramblé, lequel à Taproucher chey à genolz, dont
aucuns eurent grant desplaisance, doubtans que ce ne
feust signe d'aucun mal à venir. Mais il fu tost relevé
a l'aide de ceulx qui estoient emprès lui pour la garde,
et se porta et maintint ce jour très prudentement. Et
estoit ledit chevaher natif du pays dudit duc de Bour-
gongne. Et la bannière du duc Guillaume fut poatée
en ceste besongne par ung gentil chevalier nommé
Othe d'Escaussure , qui bien la maintint.
En après, les deux osts joignans l'un contre l'autre,
y eust très aspre, horrible et espoventable bataille
commencée d'une partie et d'autre , laquelle dura par
l'espace d'une heure ou environ, en frapant et doublant
cops merveilleusement et souvent, les ungs sur les
autres. Et ce pendant, la compaignie à che\al dessus-
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 363
dicte, si comme il leur avoit esté commandé et en-
joinct, prestement que lesdictes batailles furent assem-
blées , vindrent et assaillirent au dos lesdiz Liégois ,
lesquelz par Fempeschement des chariotz et charètes ,
a très grant peine entrèrent en eulx. Mais en la fin,
par leur force et vaillance firent tant qu'ilz eurent en-
trée , et par moult grant entente les commencèrent à
séparer, diviser et ouvrir, abatre et occire. Et ainsi
qu'ilz estoient de ce faire très ententifz, les aucuns
d'iceulx eslevans leurs yeux, virent bien six mille
Liégois partans de leur ost et bataille , lesquelz, à tout
leurs enseignes et bannières de mestiers , s'en alèrent,
moult légèrement fuians vers une ville champestre
estant à demie lieue , ou environ, de ladicte bataille.
Après lesquelz ladicte compaignie à cheval, voians
iceulx ainsi fuir, délaissèrent ce qu'ilz avoient encom-
mencé et chacèrent iceulx et les envayrent très aspre-
ment , non mie tant seulement une foiz , mais plu-
sieurs, iceulx abatans et occians très terriblement,
sans en avoir mercy. Et furent là adonc faictes si
grans douleurs , gémissemens et complaintes d'iceulx
ainsi prosternez et abatus , que ce seroit longue chose
à dire. Et finablement furent mis en si grant desroy et
desconfiture, que pour crainte de la mort aucuns s'en
fiiioient es bois, et les autres en autres lieux où ilz se
povoient musser et saulver. Ainsi donques, icelle com-
paignie du tout desconfite, occis, navrez, prins et
despoullez par ceulx de cheval , comme dit est , s'en
retournèrent lesdiz de cheval, de rechef, en la grosse
bataille, pour secourir leurs gens qui se combatoient
par merveilleuse vertu et puissance contre leurs enne-
mis qui se défendoient et les assailloient très puissam-
364 CHRONIQUE [U08]
ment. Et pour vérité ceste bataille fut moult doubteuse.
Car, par espace de demie heure on ne povoit point
cognoistre ne parcevoir, laquelle compaignie estoit la
plus puissante en combatant. Si estoit lors grant
cruaulté de oyr le grant bruit que faisoient là les deux
parties Tune contre l'autre ; et crioient à haulx cris
les Bourguignons et Hennuiers, chascun dessoubz sa
bannière , Nostre Dame Bourgongne ! et Nostre Dame
Haynau ! Et les dessusdiz crioient : Saint Lambert ,
Pierelves ! Et peust estre que iceulx Liégois eussent eu
la victoire, se celle compaignie de cheval, retournée de
l'occision des dessusdiz fuians, ne feust seurvenue au
dos desdiz Liégois. Laquelle compaignie se porta si
vaillamment en ceste besongne, que leurs adversaires
furent incontinent par eulx trespercez, jà soit ce qu'à
leur povoir ilz résistassent contre eulx. Et adonô, en
assez brief terme fu faicle de eulx grant occision, sans
prendre nullui à raençon. Et là , pour vray, par la
force et vigueur des dessusdiz de cheval commencèrent
à cheoir gens sans nombre Tun sur Vautre , car, avec
ce , le fès de la bataille des gens de pié tourna sur
eulx. Pour quoy ilz furent, en assez brief terme , du
tout tournez à desconfiture , et cheurent par millers,
mors et navrez, en grant confusion et désolacion, Tun
sur l'autre, en telle manière qu'ilz gisoient là par
grans monceaulx. Et de ce on ne doit point avoir
grant merveille. Car assemblées de communes, petite-
ment armez et pleines de leurs voulentés irraisonna-
bles, non obstant qu'ilz soient grant nombre , à peine
pevent ils résister contre multitude de nobles hommes,
acoustumez et esprouvez en armes, mesmement quant
Dieu le souffre ainsi estre fait. Et en icelle heure,
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 365
assez près de la bannière du duc de Bourgongne , où
estoit le plus grant fès de ladicte bataille , clieirent le
seigneur de Pierelves et ses deux filz , c'estassavoir
cellui qui estoit esleu évesque , et ung autre , lesquelz
prestement furent mis à mort. Et là furent mors le
damoisel de Salmes, qui portoit l'estandart Saint-Lam-
bert, c'estassavoir le filz ainsné du conte de Salmes
dessusdit , qui se combatoit aux deux ducs, sire Jehan
Collet et plusieurs autres chevaliers et escuiers jusques
au nombre de cinq cens, et les archers Anglais, et
bien vingt huit mille desdictes communes ou au des-
sus. Messire Bauldouyn de Montjardin *, pour saulver
sa vie se rendit au duc de Bourgongne et fut mené et
conduit hors de la bataille , et depuis fut donné par
ledit duc à messire Guichard de Boves^
Tant qu'est à parler de la constance et hardiesse
d'icellui duc de Bourgongne et comment en sadicte
bataille , au commencement d'icelle , en décourant de
lieu à autre sur ung petit cheval , exortant , et baillant
à ses gens couraige, et comment il se maintint jusques
en la fm , nul besoing d'en faire longue déclaracion.
Car, pour vray il le feist lors si grandement, qu'il en
fut lors prisié et honnoré de tout chevaliers et autres
de ses gens. Et onques de son corps sang ne fut traict
pour ce jour, combien qu'il feust plusieurs foiz ti;a-
veillée et actaint de traict et d'autres dars. Toutesfoiz
quant il lui fut demandé après la desconfiture se on
cesseroit de plus tuer iceulx Liégois, il respondi qu'ilz
mourroient tous ensemble, et que point ne vouloit
qu'on les preist à raençon , ne meist à finance. Pareil-
1. Messire Bauldin de Montgardin, chevalier {Suppl. fr. 93).
2. Messire Wicart de Bours (Suppl. fr, 93).
366 CHRONIQUE [1408]
lement le duc Guillaume et tous les autres princes
avecques toute la chevalerie et noblesse d'icelles deux
parties, soy portèrent très vaillamment. Et y furent
mors de leurs gens en celle journée , environ de cinq
à six cens hommes, entre lesquelz furent mors, Jehan
de La Chapelle, chevalier, conseiller du duc, messire
Florimont de Brimeu , Jehan de La Trimoulle , qui ce
jour avoit esté fait chevalier, Hugotin de Nanton ,
Jehan de Thouenne , viconte Brunequel *, natif d'Ac-
quitaine , Daniel de Lampoule *, natif de Haynnau ,
Roland de La Mote et aucuns autres jusques au nombre
de cent à six vingts hommes , et le surplus varlets. Et
adonc que les dessusdiz ducs furent demourez victo-
riens , yssirent de la ville de Tongres environ deux
mille hommes, pour cuider aider leurs gens. Mais
quant ilz les virent de loin g ainsi desconfis , ilz se
commencèrent à retraire vers leur ville, mais ilz furent
poursuivis de la compaignie de cheval, dont est faicte
mencion , et de rechef en occirent grant quantité , et
puis retournèrent devers lesdiz ducs. Lesquelz , après
qu'ilz virent tout à plain qu'ilz estoient demourez vic-
toriens sur la place et que leurs ennemis estoient du
tout desconfis, s'assemblèrent ensemble, et là, en re-
graciant humblement leur Créateur de leur glorieuse
fortune , firent grant joye les uns avecques les autres.
Et tantost se logèrent en leurs tentes auprès du lieu
où ladicte bataille avoit esté, et là demourèrent quatre
jours et trois nuis \ Duquel lieu les ambaxadeurs du
i. Jehan de Theuenne, visconte de Brunequet {Suppl. fr. 93),
lis. BruniqueL
2. Daniel de La Poulie {ibid.).
3, La chronique, Cord, 10, donne sur cette bataille quelques
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 3C7
Roy dessusnommez, se départirent dudit duc de Bour-
gongne, et , par Tournay et autres lieux, s'en retour-
nèrent à Paris devers le Roy et son grant conseil. Mais
para vaut leur venue , ledit duc de Bourgongne avoit
envoie ung sien chevaucheur portant ses lectres et la
nouvelle de sa victoire devers le dessusdit Roy et
autres ses bons amis. Pour lesquelles nouvelles plu-
sieurs grans seigneurs et autres ses adversaires , qui
estoient à Paris, en entencion de faire poursuite devers
le Roy contre ledit duc pour la mort du duc d'Orléans
défunct, ne furent point de ce grandement resjouys,
mais en eurent grant desplaisir en cuer, et par le con-
traire , ceulx tenans son party en eurent grant joye.
Or est ainsi que le lundi , lendemain de ladicte ba-
taille, ainsi qu'à xii heures, Jehan de Bavière, évesque
de Liège , et avecques luy le damoiseau de Hainse-
berge^ et plusieurs autres, nobles et non nobles,
détails intéressants que nous reproduisons ici. « Et fu celle ordon-
nance et bataille le xxiii" jour du mois de septembre. Ledit jour, à
beure de tierce (neuf heures du matin) se mirent ensemble les deux
parties dessusdictes, et à l'assambler commenchèrent Liégois à
traire leurs canons et leurs trébus , mais ilz les avoient si hault
assis que ilz passèrent par dessus la bataille de leurs anemis et ne
firent gaires de maulx. Et après le trait desdiz canons , assam-
blèrent les deux batailles l'une contre l'autre et commenchèrent à
combattre main à main. Là y eubt grant eslequis et grande occi-
sion , et se frappèrent Bourguignons , Flamens , Piccars et Hen-
nuyers es Liégois moult raddement. Et ilz se défendirent au
mieulx que il/ porrent de leurs planchons à longues pointes. Et
ainsi que la bataille estoit en ce point , frappèrent ceulx de cheval
es Liégois, par derière , par tel manière que ilz furent incontinent
desconfiis. « (Bibl. imp., Cord. 16, fol. 334 v"}. Cette chronique
porte la perte des Liégeois à vingt-huit mille hommes.
1 . Le damoisiau de Hinsberch {Suppl. fr, 93).
368 CHRONIQUE [1408]
jusques au nombre de six cens bacinets ou environ ,
vindrent de la yille de Trect^ où ilz avoient esté assé-
gez, en l'ost des deux ducs dessusnommez , lesquelz il
remercia très humblement du secours qu'ilz lui avoient
fait, et fut d'iceulx et de leur chevalerie reçeu à très
grant joye. Si lui fut à sa venue fait présent de la teste
du damoisel de Pierelves^, lequel avoit esté trouvé
mort avecques ses deux filz dessusdis. Et fut ladicte
teste mise au bout d'une lance pour icelle monstrer à
tous ceulx qui la vouldroient veoir. Et le mardi en-
suivant, le jour de Saint Fremin martir% la cité de
Liège, Huy, Dinaht et Tongres , avecques toutes les
autres bonnes villes de la terre et de l'évesché de
Liège , excepté le chastel de Buillon *, voians et oyans
la graude destruction de leurs gens et la puissance de
leurs ennemis, actains de paour, non voians espérance
de quelque secours , se rendirent en l'obéissance des-
diz ducs de Bourgongne et de Hollande, par le rapport
de leurs ambaxadeurs , lesquelz à ce faire ilz envoiè-
rent à iceulx , en suppliant aussi très humblement
audit Jehan de Bavière , leur seigneur et évesque, qu'il
les voulsist recevoir à mercy et miséricorde, requérans
très humblement sa grâce. Laquelle chose ledit évesque
leur octroya par le moien des deux ducs dessusdiz ,
pourveu toutesfoiz que tous les coulpables de la sédi-
cion mauvaise et perverse , desquelz plusieurs estoient
encores vivans , qu'on leur dénommeroit , ilz les ren-
droient et délivreroient en la main desdiz ducs, pour
1. Maastricht.
2. Dudit sire de Pierwez (^tt/?/?. fr. 93).
3. Le mardi 25 septembre 1408, jour de la Saint-Firmin.
4. Bouillon, en Luxembourg.
[1408J D'ENGUERKAIN DE MONSTRELET. 300
en faire ce que par eulx en seroit appoincté par justice.
Et pour ce , cliascune d'icelles bonnes villes bailla
bons hostaiges et bonne seurté telle qu'ilz voldrent
avoir. Et lors les deux ducs, avec eulx l'ëvesque, et
tout leur ost, partans dudit lieu, alèrent vers Liège. Et
se loga ledit duc en une ville nommée Flavie * sur la
rivière de Meuse , à une lieue près de ladicte cité de
Liège. Et le duc Guillaume et l'évesque son frère se
logèrent assez près , es montaignes. Le dimenclie en-
suivant, iceulx ducs et l'évesque, avec tous les con-
seillers desdicles parties, se mirent ensemble, et y eut
plusieurs propos mis avant , et furent en conseil sur
les besongnes dessusdictes jusques au mardi ensuivant.
Auquel jour l'évesque dessusnommé ala en la cité de
Liège, et fut reçeu du remenant des habitans en
grande liumilité. Et desjà estoient prins en icelle et
dans toutes les autres villes, et mis en prison, les plus
coulpables de ladicte conspiracion. Si ala première-
ment à l'église cathédrale de Saint-Lambert faire son
oraison , et icelle réconsilier, et après ala au palais,
où il fut très humblement requis de tout son peuple
généralement, qu'il eust de eulx miséricorde, laquelle
requeste il accorda , et tost après retourna aux champs
devers les ducs. Lendemain , environ deux heures
après midi , s'assemblèrent iceulx ducs et l'évesque en
ung lieu assez hault qui estoit auprès de leur ost ,
avecques eulx plusieurs nobles de leur compaignie.
Et là, par messire Jehan de Jumont', mareschal du
duc Guillaume , comme dessus est dit, et selon l'or
4. ^hvye (Suppl. /r. 93).
2. Jehan de Jeumont(jè/c?.)
1 24
370 CHRONIQUE [1408]
donnance descliz ducs et évesque , fist amener de la-
dicte cité le damoiseau de Rochefort, noble homme *,
et Jehan de Saraine % chevalier, et autres jusques à
quinze bourgois, lesquelz par le bourrel, les ungs
après les autres, eurent les cols coppez.Et pareille-
ment, plusieurs hommes d'église, et aussi aucunes
femmes , à cause de ceste conspiracion, furent mortes
et noiées en la rivière de Meuse'. Et lendemain lesdiz,
et aussi F évesque , à tout leur ost , tous ensemble se
tournèrent vers Huy et se logèrent à trois lieues près
en une ville nommé Beaucloquier. Ouquel lieu ilz
eurent plusieurs parlemens ensemble sur les afaires du
pays , et là vint le conte de Nevers , qui venoit au
secoiu-s de son frère le duc de Bourgongne , à tout
quatre cens combatans. Ouquel lieu pareillement fu-
rent amenez par ledit seigneur de Jeumont , dix-neuf
bourgois de ladicte ville de Huy, qui, comme les
autres et pour pareil cas furent décapitez , et comme
devant furent noiez plusieurs gens d'église et aucunes
femmes. Vint aussi au lieu dessusdit devers icellui duc
de Bourgongne, Amé de Viri, Savoisien, noble homme,
et très expert en armes, pour le servir, acompaigné
de trois cens bacinès du pays de Savoye. En après
i. Noble homme et riche {Suppl. fr. 93.)
2. Jehan de Sarrainye {ibid.)
3. La chronique, Cord. IG, (fol, 335) confirme ces détails.
Œ Après ces choses ainsi faictes , fu commis messire Jehan de Jeu-
mont de aller en la ville de Liège, et autres avoec luy, et de faire
faire justice de tous ceulx qui seroient trouvez couppables de
la] traison et rébellion dessusdicte. La furent pluiseurs hatriaux
coppés(cols couppés) et pluiseurs gens noyez, tant hommes
comme femmes. Et entre les aultres y fu le demoisel de
Rochefort décelez » .
[1408] D'ENGUEPxRAN DE MONSTRELET. 371
lesdiz ducs, l'évesque et leurs conseillers, eurent plu-
sieurs parlemens et par plusieurs journées sur les
afaires du pays de Liège. Et en fin conclurent tous
ensemble, aveeques Jehan de Bavière , lequel fut lors
appelle Jehan sans-Pitiè, qu'ilz s'assembleroient tous
ensemljle en la cité de Tournay, le jour Saint-Luc *
ensuivant, pour là conclurre et délibérer sur toutes
les besongnes qu'ilz avoient à faire touchans ceste
matière. Et après qu'ilz eurent fait faire, ou pays, plu-
sieurs justices de très grant nombre de gens à cause
des conspiracions dessusdictes, et aussi qu'ilz y eurent
fait abatre et démolir les fortifications de la ville de
Huy, Dinant et d'aucunes autres places, se départirent
iceulx ducs du pays pour retourner en leurs lieux, et
amenèrent avec eulx très grant nombre de Liégois,
lesquelz estoient baillez en hostage de par les bonnes
villes du pays de Liège, afin de entretenir entièrement
les traictiez qui leur seroient appoinctez à faire. Des-
quelz hostages une partie furent envoiez à Mons en
Haynau et à Valenciennes, de par le duc Guillaume.
Et l'autre partie fut menée à Lisle, à Arras et es autres
places du duc de Bourgongne. Lequel duc s'en ala en
son pays de Flandres, et le duc Guillaume, enHaynnau,
après ce qu'ilz eurent donné congé à leurs gens
d'armes, dont la plus grant partie retournèrent es
lieux dont ilz estoient venus , remplis et enrichis très
habondamment des biens desdiz Liégois. Lesquelz
Liégois généralement demourèrent en leur pays très
dolens et amatis de la meschance qui leur estoit ad-
venue.
1 . Le 1 8 octobre.
372 CHRONIQUE [1408]
Si furent en cest exercite * avecques le duc de Bour-
gongne plusieurs grans seigneurs de ses pays. C'estas-
saYoir, des pays de Bourgongne : messire Jehan de
Châlon , messire Gautier de Hurpes ", le seigneur de
Vergi, maresclial de Bourgongne, le seigneur de Saint-
George , Jehan de La Balme , messire Guillaume de
Champdivers , messire Jacques de Courtramblé , le
seigneur de Montagu et plusieurs autres. Et des marches
de Picardie , les seigneurs de Croy, de Heilly, de Fos-
seux , de Waurain '', sire Boort Quieret et ses frères ,
le seigneur d'Ancy \ le seigneur de Basse ^, le seigneur
de Bremeu^, messire Benauld de Créqui, seigneur de
Couches \ Enguerran de Bournonville , le seigneur de
Ront, messire Raoul de Flandres, le seigneur de Poix,
messire Guichard de Bours^, le seigneur de Mailli, le
seigneur de Chièvres et le seigneur d'Azincourt. Et du
pays de Flandres , messire Jehan et messire Loys de
Guistelle , le seigneur de Hames , messire Jehan de
BailloeP et messire Colars de Fosseux. Et en général
toute la plus grant partie de tous les nobles des des-
susdictes marches de Picardie. Et pareillement y a\ oit,
icellui duc Guillaume , assemblé tous les nobles et sei-
gneurs de ses pays avecques plusieurs autres ses allez.
Si y fut aussi Jehan de Béthune , frère au \icomte de
1. En cette expédition. (V. le Rel. de S. Denis, IV, 152 et 153.)
2. Gaultier de Rulpes {Suppl. fr. 03.)
3. De Waurin (ibid.)
4. Le seigneur d'Inchi {ibid.) •
5. Le seigneur de Raisse {ibid.)
6. Le seigneur de Brimeu {ibid.)
7. Seigneur de Contes {ibid.)
8. Le seigneur d'Auxi {ibid.)
8. Jehan de Bailleul {ibid.)
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTREJ.ET. 373
Meaulx. A laquelle assemblée ne se vouldrent point
trouver, comme il fut commune renommée, Anthoine
de Brabant , frère au duc Jelian de Bourgongne , ne
^Yaleran de Luxembourg, conte de Saint-Pol, pour ce
qu ilz scavoient aucunement les paroles et convenances
qui avoient esté entre ledit Jehan de Bavière d'une
part , et le seigneur de Pierrelves et son filz d'autre
part , pour la résignacion de ladicte évescliié , comme
en autre lieu est plus à plain déclairé, ju soit ce qu'ilz
y meissent autres excusacions.
En après les dessusdiz ducs et toutes leurs gens partis
et retournez hors du pays de Liège , environ le jour
qu'ilz se dévoient assembler en la cité de Tournay ,
avec eulx Jehan de Bavière, pour rendre leur sen-
tence à rencontre des communaultez , bonnes villes
et pays de Liège , leur furent envoiez ambaxadeurs
notables et solemnelz d'icelle cité, lesquelz leur requi-
rent instamment qu'il leur pleust à eulx assembler et
convenir en aucune autre bonne ville , disant et en
eulx excusant que telle et si grande assemblée leur
pourroit porter grant préjudice pour la petite provi-
sion des vivres et autres choses nécessaires qu'ils
avoient de présent. Laquelle requeste leur fut desdiz
seigneurs accordée assez bénignement, et en lieu
d'icelle, s'assemblèrent en la ville de Lisle, au jour
qui estoit prins par eulx, comme dessus est dit. Et là
furent amenez en la présence des dessusdilz ducs tous
les Liégeois , ou au moins la plus grant partie , qui
avoient estes baillez en ostaige, et aussi plusieurs
autres , lesquels estoient commis à y estre pour oyr
ladite sentence que dévoient déterminer les dessusdiz.
Laquelle fut telle que cy-endroit sera déclairée.
374 CHRONIQUE [1408]
S'ensuit la sentence dicte et prononcée par escript
aux dessusdiz hostagers et commis dudit pays de
Liège, selon l'ordonnance des ducs de Bourgongne
et de Holande, laquelle ilz veulent que selon la déclai-
ration d'icelle, elle soit de tout fermée et accomplie
sans quelque faulle ou interdict, quant à présent, et
le surplus retiennent à eulz à déclairer et faire déter-
minacion entière, toutes et quantes foiz qu'il leur
plaira.
Premièrement. Ils mectront en leurs mains toutes
les franchises, coustumes et privilèges que avoient et
ont les habitants de la cité de Liège et des villes et
pays de l'évesché situées en icelui pays de Liège, de
la conté de Los , du pays de Hasebain , de Saintron ,
la terre de Buillon *, et des appartenances, aians lois,
privilèges , franchises et coustumes. Et ordonnent de
présent que les bourgeois de la cité de Liège et les
autres dessusnommez apportent en la ville de Mons
en Haynnau , lendemain de la Saint-Martin prochain
venant, au monastère des escoliers de ladicte ville,
toutes leurs lectres , privilèges , lois , libertez et fran-
chises qu'ils ont , et icelles bailleront es mains d'au-
cunes personnes qui audit jour et lieu seront com-
mises et députées de par lesdiz seigneurs à icelle rece-
voir. Et ceulx qui apporteront lesdictes lectres seront
tenus de jurer sur leurs âmes et sur les âmes de ceulx
qui les envoieront , qu'ils n'ont point laissé aucunes
lectres de leursdiz privilèges, lois, libertez et fran-
chises frauduleusement. Et ordonnent lesdiz seigneurs,
que se aucune desdictes lectres de privilèges, lois, fran-
1. Saint-Tron, au pays de Liège. Bouillon, en Luxembourg.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 375
chises et libériez estoient délaissées à apporter devant
les dessusdis commis, deslors ceulx des dessusdictes
citez, villes, terres et pays de Liège et des apparte-
nances, qui ne les auroient envoies, en sont privez
pardurablement.
Item, Ordonnent et establissent lesdiz seigneurs,
que es mains de leursdiz commis , au jour et lieu des-
susdit, toutes aliances ou convenances pour eulx tou-
chans icelles villes , citez et pays , soient apportées et
baillées ausdiz commis, sur peine et seremens sem-
blables, comme dessus est dit en deux autres articles
touchans iceulx privilèges et aliances.
Item, Veulent que après la visitacion desdictes
lectres de privilèges , de là en suivant celles dont sera
appoincté et ordonné, ne puissent donner nouvel pri-
vilège révesque de Liège et son chapitre aux habi-
tans desdictes cités, villes et pays, ne à aucune d'icelles,
que ce ne soit par le consentement et conseil de iceulx
ducs dessusnommez ou de leurs successeurs.
Item. Ordonnent que doresenavant en la cité, villes
et pays dessusdiz ne seront fais aucuns officiaulx^
nommez maistres, jurez, gouverneurs et ducteurs des
arts et mestiers, ou autres officiers quelconques,
créez ou constituez par la communaulté. Mais dores-
navant seront telles offices adnuUées , et les exercices
d'icelles.
Item, Ordonnent et establissent, qu'en ladicte cité
et es autres villes des pays dessusdiz, les baillis, pré-
vostz, maieurs et autres noms d'offices seront créez
et instituez par leur évesque , et conte de Los et des
1 . Aucuns de ces officiers que l'on nomme maîtres, jurés, etc.
37G CHRONIQUE [1408]
apartenances. Et aussi les eschevins seront renouvelez
ciiascun an en chascune ville où il est coutume de
avoir eschevins, jusques à certain nombre, selon l'exi-
gence et grandeur des villes. Auquel esclievinage estant
en ville notable et fermée , ne seront point mis en-
semble le père et le fils, deux frères, deux serourges,
deux cousins germains, l'oncle et le nepveu, ou cellui
qui auroit espousé la mère de l'un d'iceulz, afin d'es-
chever les faveurs des ordonnances qui y pourroient
estre. Et seront tenus les officiers, et cbascun d'iceulx,
de jurer à leur crèacion' et constitution solemnelle-
ment , à maintenir et acomplir , cbascun selon lui ,
tous les articles et poins contenus es ordonnances
faictes par iceulx devant déclairez.
Item, Veulent et ordonnent que ledit évesque ou
seigneur de Liège , cbascun an , en la fin de cbascun
escbevinage pourra créer et establir telz escbevins
qu'il lui plaira, ou ceulx qui auront esté escbevins en
l'an précédent, ou autres, selon son bon plaisir , pour-
veu qu'ils ne soient de lignage ou affinité, comme dit
est devant. Par lesquels escbevins seront jugées les
causes, et déterminées, appartenans audit escbevinage,
et les biens communs appartenans aux villes où ils
seront instituez. Et que les escbevins de ladicte cité
seront tenus rendre compte en la fin de cbascun an
de leur administracion devant leur seigneur et évesque
de Liège et ses commis ou députez, et devant ung
commis et député par cbapitre et ung de par les
autres églises. Et ceux des autres villes seront
tenus de rendre compte devant leur seigneur de
Liège tant seulement, ou devant ses députez ou com-
mis à ce.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 377
Item. Ordonnent et establissent que toutes les con-
fraries des mestiers eslans en la cité et villes dessus-
dictes cesseront doresnavant, icelles ramenant à néant.
Et si ordonnent que les bannières d'icelles confraries
et mestiers, c'estassavoir celles de la cité , seront ap-
portées par les habitans d'icelle ou palais du seigneur
de Liège et baillées à ses commis à tel jour qu'ils leur
feront savoir. Et les bannières des mestiers des autres
villes seront apportées par les habitans d'icelles à
certain jour et lieu que ordonneront à ce les commis,
pour ordonner desdictes bannières par iceulx comme
il leur semblera bon et expédient.
Item. Ordonnent que en ladicte cité et aucunes autres
villes de ce mesme pays de Liège et des appartenances
aucun ne sera réputé bourgois s'il ne demeure sans
fraude en ladicte cité ou es villes desquelles il vouldra
avoir la bourgoisie. Et se aucun a bourgoisie pour le
présent en ladicte cité ou es autres dictes villes, ilz
adnullent icelles. Et toutefois , posé qu'ilz feussent
bourgois des villes où ils seront demeurans, ils ne se
pourront aider par ladicte bourgoisie de cas nouvaulx
pour raison des héritages de eulx et autres , tant de
personnes et actions personnelles, comme des héritages,
que la cognoissance n'appartiengne aux seigneurs
soubz lesquelz icelles personnes seront demourans et
lesdiz héritages situez.
Item^ Ordonnent que maintenant et au temps avenir
ladicte cité de Liège et les villes de Huy et de Dinant
et autres villes du pays de Liège, de la conté de Los,
du pays de Hazebain et autres , appartenans à la cité
de Liège , ne soient , ne facent assemblées , ne con-
saulx ensemble , ne quelque ville avec autre ne face
378 , CHRONIQUE [1408]
aucunes congrégacions ne assemblées, et ainsi les
habitans de ladicte cité les aucuns avec les autres,
et pareillement de chacune des autres villes , que ce
ne soit de l'auctorité ou consentement de leurdit éves-
que, ou du chapitre de Liège quant le siège de l'é-
vesque sera vacant.
Item, Ordonnent et établissent que ledit évesque
de Liège ou autres du pays de Liège , de la conté de
Loz, du pays de Hazebain, aians administracion dudit
éveschié, ceulx du chapitre de Saint-Lambert de Liège,
ceulx de ladicte cité ou autres d'iceulx pays, dès main-
tenant et à toujours mais , ne seront , ne se porteront
en armes contre le roy ou roys de France, contre eulx
ou Tun d'iceulx , contre les ducs ou contes dessus-
nommez, ne aussi contre le conte de Namur qui pour
lors sera, ne contre le pays, fors pour Tempereur en
sa compaignie , et que icellui mesme empereur y soit
en propre personne. Se n'estoit que le roy de France,
ou les dessusnommez ou Tun d'iceulx , envayssent
comme ennemis ledit pays de Liège.
Item, Ordonnent et establissent par durablement
en mémoire pardurable de ladicte victoire et en signe
de conqueste desdiz pays faicte par lesdiz seigneurs ,
que quant iceulx ducs ou seigneurs vouldront passer
la rivière de Meuse par aucune partie dudit pays de
Liège et la conté de. Los, Talée ou retour leur sera
ouverte soit par quelzconques villes fermées ou autres
lieux et passages telz qu'il leur plaira ou à l'un d'iceulx,
soit qu'ils viengnent pour passer, à tout gens d'armes
ou autrement, pourveu toutefois qu'ils ne souffreront
aux gens desdictes villes et passages faire aucun grief,
et que vivres leur seront administrez pour leur argent
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 379
sans ce qu'on leur vende plus cher qu'on a acoustumé
pour cause de ce.
Item. Ordonnent et establissent que leurs monnoies
et de l'un d'iceulx ou de leurs successeurs ducs ou
contes dessusdiz , duchez ou contez, es diz pays et
seigneuries, auront leurs cours et seront aloués comme
en leur pays, ou de leurs successeurs ou de l'un
d'iceulx.
Item, Ordonnent et establissent que ou lieu et en la
place où ilz obtindrent victoire soit fondée et édifiée
ime église, en laquelle seront quatre chapelains et
deux clercs, et sera garnie de chasubles, calices, et
autres aournements à dire et célébrer messes, et autres
telz services divins qui sera ilec fait perdurablement
pour le salut de ceulx qui moururent en ladicte ba-
taille. Desquels chappellains la collacion apparlendra
à ceulx , successivement par ordonnance et ainsi qu'il
sera advisé. Et feront faire à leurs dépens la collacion
de ladicte église, et icelle pourveoir tant seulement
pour une fois de chasuble, calice et autres aourne-
ments à ce appartenans. Et l'évesque de Liège ordonne
sur les constitucions * à lui revenans, deux cens escus
d'or de rente annuelle pour lesdiz chappellains et
clercs , c'estassavoir pour chascun chappellain qua-
rante escus et pour chascun clerc dix escus et pour
retenir ladicte église , vingt escus.
Item, Feront nosdiz seigneurs, que le xxin® jour de
septembre, ouquel jour fu faicte ladicte bataille , qu'a
tel jour chascun an pardurablement une messe de la
Vierge Marie sera solemnellement célébrée et chantée
\. » Confiscacions » (Ms. Suppi, fr, 93).
380 CHRONIQUE [1408]
par le prévost ou doien de Tëglise Saint-Lambert de
Liège ou cueur et au grant autel de ladicte église, et
en ce mesme jour après vespres seront dictes et chan-
tées \igiles de mors , et lendemain sera dicte une
messe de Requiem solemnellement oudit cuer et oudit
grant autel , pour les âmes des trespassez en ladicte
bataille et de tous autres. Et requerront nosdiz sei-
gneurs, de ce faire ausdictes églises collégiales et mo-
nastères de ladicte ville et cité et à tous autres collèges
et abbayes, tant de hommes comme de femmes, dudit
pays, de la conté de Los et des appartenances.
Item, Requerront nosdiz seigneurs à l'évesque de
Liège et à sondit chapitre , que sur eulx et sur toutes
autres églises ilz enjoingnent , commandent et ordon-
nent par estatus lesdiz services estre célébrez en chas-
cune desdictes églises collégiales et monastères, comme
dessus est dit , pour pardurable mémoire, et que pour
celle victoire toute personne d'église des pays dessus-
nommez furent et sont remis en leurs lieux paisible-
ment.
Item, Ordonnent et establissent nosdiz seigneurs
que doresenavant l'évesque de Liège qui maintenant
est , et ses successeurs évesques de Liège , ou aians
l'administracion dudit éveschié quant le siège sera
vacant, ceulx du chapitre de Saint-Lambert de Liège,
institueront et mectront tel chastellain et cappitaine,
de telle nacion qu'il leur plaira , ou chastel de Huy,
ouquel aussi mectront telle garnison de gens d'armes
et provision de vivres comme il leur semblera bon et
expédient et comme seigneur franc peut et doit faire.
Et auront franchement entrée et yssue vers la ville de
Huy, ne ceulx dudit pays ne pourront , ne devront
[1408] D'ENGUKRRAIV DE MONSÏRELKT. 381
mectre aucun empescîiement qu'ilz ne ayent leur entrée
et yssue vers les champs. Pareillement et semblable-
ment ordonnent estre fait du cliastel d'Estoquillon*
et de Buillon, quant à la constitucion desdiz chastel-
lains et garnisons.
Item. Ordonnent nosdiz seigneurs, que ou cas que
aucuns quelz qu'ilz soient, s'esforceroient ou venroient
par voie de fait ou de molestacion, ou travail irraison-
nable , aucunement contre les dons d'église ou autres
dons d'offices qui ont acoustumez estre donnez à vie
par ledit évesque de Liège , seront tenus à résister et
défendre de tout leur povoir, sans fraude aucune.
Item, Et pour ce que encores sont vivans des mau-
vais et pervers conspirateurs, et fuilifz hors desdiz
pays de Liège et des contez de Los , et se sont retraiz
et reçeuz es pays voisins ilz ordonneront et commec-
tront certaines personnes à ce habiles et ydoines, par
lesquelles diligemment on enquerra où telles personnes
seront et les noms d'iceulx, et soubz quelz seigneurs ilz
se sont transportez. Et quant ce sera sçeu, les sei-
gneurs des lieux dessoubz qui lesdiz conspirateurs se
seront retrais , seront requis à fin qu'ilz les prengnent
ou facent prendre pour bailler à la justice dudit
évesque de Liège afin qu'ilz soient punis comme il
sera de raison , ou au moins que iceulx seigneurs cha-
çent lesdiz fiiitifz hors de leur pays, ou facent cliaçer
et contraignent à yssir telz conspirateurs. Et se on
povoit obtenir vers iceulx seigneurs que desdiz con-
spirateurs ilz voulsissent faire justice, tant vauldroit
mieulx; et que tous telz conspirateurs comme con-
1. ce Du chastel ^'Eslocquilien » (Ms. SuppU fr. 93).
382 CHRONIQUE [1408]
traires et rebelles à leur seigneur et esmouveurs de
peuple, soient bannis hors du pays- de Liège , de la
conté de Los et des apartenances. Et en oultre , sera
crié par tous les pays de Liège et de la conté de Los ,
que aucuns ne reçoivent lesdiz conspirateurs ou aucuns
d'iceulx, mais, s'il est aucun qui sache quilz soient
èsdiz pays , il sera tenu de iceulx prendre et amener à
la plus prouchaine justice du seigneur, le plus tost qu'il
pourra , sur peine d'estre puni de semblable punicion
en corps et en biens comme seroient ou devroient
estre telz conspirateurs punis. Et en cas que en fai-
sant ou voulant faire leur devoir mort s'en ensuivroit,
pour ceste cause riens ne leur en sera demandé du
tout en tout.
Item, Ordonnent que les murs du chastel de Re-
nin *, les portes et les tours , seront abatues et des-
truictes , tant en la valée comme en la montaigne , et
les fossez remplis. Et ne sera icelle ville, plus réparée
ne restorée ou temps avenir, de murs, de tours, ne
de fossez.
Item. Pareillement sera fait de la ville , chastel et
fortresse de Commun ^ ? tous les murs , tours et portes
seront abatues et destruictes ; et ainsi tous les murs
des autres garnisons et défenses estans sur la rivière
de Sambre. Tous les fossez seront remplis , et plus ne
seront , ne villes , ne chasteaulx , ne autres défenses
ou retrais, aux habitans desdictes villes ne autres quelz-
conques par quelque manière , ou au temps avenir ne
seront plus fortresses , ne les fossez plus refaiz.
1. Lis. Thuin, comme dans Suppl. fr. 93. Thuin est situé sur
la Sambre à quelques lieues en amont de Charleroy.
2. Sic dans Suppl fr. 93.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 383
Item. Que les portes de Dinant , les murs et toutes
les tours , soient destruictes et abatues tout oultré le
fleuve de Meuse et dedens ladicte ville , et qui par les
habilans de ladicte ville, ou par autres quelzconques,
ne pourront pardurablement estre réédifiez par quelque
manière.
Item, Que ceulx de ladicte ville de Culvin^, de
Fossez ', Commun et Dynant , ne autres quelzconques
des autres villes , cité et pays , dès maintenant et par-
durablement ne pourront estre réédifiez par eulx , ne
par autre les faire refaire , ne réédifîer les villes fer-
mées, défenses et garnisons, en montant de Namur
en Haynnau, entre les deux fleuves de Meuse et de
Sambre.
Item, Sera abatue et destruicte une des portes de
la ville de Tongres , c'estassavôir celle qui regarde la
ville de Trect ^, avec quarante piez du mur de cbascun
costé de ladicte porte , sans ce que jamais puist estre
réédifiée. Et avecques ce, ceulx de ladicte ville de
Tongre seront tenus de remplir, ou faire remplir à
leurs despens les fossez par eulx fais devant ladicte
ville , en laquelle ils asségèrent leurdit seigneur.
Item, Pour ce que, à moult grans despens, coustez,
mises et fraiz , ilz ont subjugué et mis en leur obéis-
sance le pays de Liège dessusdit , et avecques ce ont
eu en leurs pays grans pertes pour cause de faire ladicte
subjection , comme il est assez notoire , ilz veulent et
ordonnent que sur les héritages de ladicte cité , villes
et pays dessusnommez , sera imposé , ceuilli et levé
4 . Couvin , entre Rocroy et Marienbourg.
2. Fosse, à l'Est de Charleroy.
3. Maestricht.
384 CHROISIQUE [1408]
une aide de deux cens et vingt mille escus d'or*, à
icelle lever le plus tost que faire se pourra , eue pre-
mièrement considéracion sur la faculté et richesse de
cliascun desdiz habitans.
Item. Pour ce que plusieurs liostages sont baillez
en leurs mains à tenir leurs ordonnances , faictes et à
faire , ilz ordonnent que si aucuns desdiz hostages
trespassoient avant que les choses dessusdictes feussent
acomplies , ceulx de la ville ou villes , de laquelle ou
desquelles estoient les dessusdiz hostages mors , ilz
seroient tenus de renvoier et remetre personnes en tel
nombre et en telle suffisance que cellui ou ceulx qui
seroient mors, avoient esté.
Item, Ordonnent que quant les lectres seront faictes
contenans les promesses et obligacions à tenir toutes
les choses par eulx ordonnées , l'évesque de Liège ,
son chapitre , et tous les habitans qui se sont submis ,
venront et consentiront , prometront et octroieront
pour eulx et pour les autres desdiz pays , que ou cas
que les choses ordonnées pour le temps avenir ou
aucunes d'icelles ne seront gardées sans violer ne tres-
passer, et que le dessusdit évesque de Liège , ses suc -
cesseurs évesques ou esleus de Liège , le chapitre
dessusnommé, ou ceulx desdictes villes , cité et pays ,
d . a Deux cens mille escus sans partie — paieront pour leur mef-
faiture. » Est-il dit dans la pièce intitulée : La bataille du, Liège ^
(Voy. La Barre , Méni, pour servir à Vhist. de France et de Bour-
gogne, p. 378.) Par suite d'une erreur de chiffre qui se trouvait
dans le manuscrit, cette pièce porte la date de 1468. Mais elle se
rapporte si bien à la bataille de Tongres , qu'on y lit la date pré-,
cise du jour, qui est le 23 septembre. De plus on y trouve les
noms de Jean de Bavière et de la plupart des seigneurs mention-
nés par Monstrelet.
[1408] DTNGUERRAN DE MONSTRELKT. 385
yroient ou feroient autant de foiz qu*ilz encherroienl ,
et pour chascune foiz. Ce que feroient en la peine de
deux cens mil escuz d'or du coing for*^é et enseigné *
du roy de France, ou d'autres florins d'or de France,
à la valeur desdiz escuz. C'estassavoir, cinquante mil
escuz à l'Empereur ou Roy Rommain qui sera pour
le temps ; cinquante mil escuz au roy de France ; et à
chascun desdiz ducs ou à leurs successeurs es duchez
et contez dessusnommées, cinquante mil; à prendre
et lever ladicte somme sur iceulx Liégois, par l'appré-
hension de leurs biens et de leurs corps , en quelque
lieu qu'ilz pourront estre trouvez. Et avec ce, se
consentiront et octroieront ceulx dudit pays de Liège,
que s'il advenoit qu'on alast au contraire desdictes
ordonnances ou d'aucunes d'icelles, comme dessus est
dit , que dès maintenant et lors , l'évesque ou esleu de
Liège et l'arcevesque de Coulongne, qui sont pour le
présent ou qui seront lors et chascun d'iceulx , puis-
sent mectre interdict généralement èsdictes cité, villes
et pays de Liège et des appartenances. Et en oultre ,
aussi tost que en la saincte Eglise de Dieu ung seul et
vray, non doubteux, pape sera, que semblablement
^ar icellui puissent estre interditz. Lequel ne devra
estre osté , ne relasché , que aincois ne soit réparé ce
qui aura esté fait au contraire desdictes ordonnances,
et que lesdictes peines pécuniaires ne soient aincois
paiées, comme dit est dessus. Et s'il advenoit que
aucune partie des dessusnommez, aucunes villes ou
aucun particulier d'iceulx pays, feissent au contraire
4. On disait aussi scigné, qui porte le signe , la marque ; mar-
qué au coin du roi de France.
I 25
386 CHRONIQUE [j408]
desdictes ordonnances ou d'aucunes d'icelles, et après,
que par iceulx ducs ou par l'un d'iceulx ou par leurs
successeurs, l'ëvesque du Liège ou esleu, ou son
\icaire en son lieu , ceulx du chapitre, et les bourgois
de ladicte cité , pour eulx et pour tous les autres ha-
bitans desdiz pays , auront esté requis et sommez de
faire contraindre lesdiz empescheurs et alans au con-
traire desdictes ordonnances ou d'aucunes d'icelles, à
réparer ce qu'ilz auront forfait dedens ung mois prou-
chain ensuivant, et que icellui ou ceulx ne se désis-
toient ne réparoient le forfait ledit mois ainsi passé
après ladicte sommacion , le dessusnommé encourroit
es peines des amendes et des interditz cy-dessus dé-
clairez. Et néantmoins seront réparez et remis au pre-
mier estât et deu ce qu'ilz auront fait au contraire
après l'intencion de nosdiz seigneurs. Et aussi ilz
ordonnent et establissent que doresenavant leurs sen-
tences et ordonnances seront faictes et tenues entière-
ment et mises en escript, et en seront lectres faictes et
séellées de leurs seaulx, et baillées, au seigneur évesque
de Liège et à son chapitre unes, à la cité de Liège
unes , et pareillement à chascune des villes , unes.
Lesquelz seigneurs, l'évesque et son chapitre, ceulx d&
ladicte cité et des villes , bailleront lectres , chascune
d*icelles ainsi qu'il appartendra , ausdiz ducs, c'estas-
savoir, ledit évesque et le chapitre soubz leurs grans
seaulx, d'avoir eu et receu agréablement lesdictes
ordonnances. Et ceulx de ladicte cité et des villes,
pareillement bailleront leurs lectres séellées des grans
seaulx de ladicte cité et de chascune desdictes villes ,
en eulx obligant à iceulx ducs es peines contenues
èsdictes ordonnances.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 387
Item. Pour ce que plusieurs, tant ecclésiastiques
comme séculiers, personnes nobles et non nobles, ont
baillé plusieurs requestes et supplicacions contenant ,
que pour l'occasion desdictes rebellions lesquelles sont
advenues oudit pays , ilz ont eu plusieurs dommages
déclairez en leursdictes supplicacions , et pour ce que
nosdiz seigneurs n'y ont peu encores entendre à pré-
sent, ilz adviseront ou feront adviser sur les clioses
contenues en leursdictes supplicacions , le plus tost
qu'ils pourront.
Toutes les cboses dessusdictes mises par escript ,
furent prononcées par le commandement desdiz ducs
et en leur présence , en la ville de Lisle , en la grant
sale , le xxini* jour du mois d'octobre , l'an de grâce
mil quatre cens et liuit.
CHAPITRE XLYIII.
Comment grande assemblée fut faicte pour procéder contre le duc de
Bourgongne , et comment tout fut délaissé pour les nouvelles de la
victoire qu'il avoit eue contre les Liégois.
Or est ainsi que durant le voiage que fist le duc de
Bourgongne ou pays de Liège , comme dessus est dit ,
s'assemblèrent à Paris au mandement du Roy très
grant nombre de seigneurs , c'estassavoir le roy de
Cécile, Charles, roy de Navarre, le duc de Bretaigne,
le duc de Bourbon , avec plusieurs autres , lesquelz ,
pour la plus grant partie, estoient aidans et favorables
à la duchesse d'Orléans doagère^ et ses enfans pour la
mort du feu Loys, duc d'Orléans. Et furent tenus plu-
4. Valentine de Milan.
388 CHRONIQUE [1408]
sieurs consaulx sur cette matière pour savoir comment
le Roy se auroit à gouverner à l'encontre du duc Jehan
de Bourgongne, qui estoit principal facteur de cest
homicide , comme en autre lieu est plus à plain dé-
clairé. Esquelz consaulx fmablement fut conclud qu'on
procéderoit contre lui en toute rigueur selon les termes
de justice, et que , se il ne vouloit obéir, le Roy, tous
ses vassaulx et subgetz , se mectroient sus , à tout la
plus grant puissance qu'ilz pourroient fmer, et yroit
contre lui pour le subjuguer et tous ses aidans. Et
mesmement , en ces propres jours , au pourchas de
ladicte duchesse d'Orléans et ses enfans, en la pré-
sence de la Royne, du duc d'Acquitaine et de tous les
princes là estans avecques le conseil royal , le Roy
révoqua et adnulla du tout les lectres de pardon qu'il
avoit autre foiz données et octroiées à icellui duc de
Bourgongne pour la mort dudit défunct, et icelles juga
estre de nulle valeur. De laquelle révocacion , ladicte
duchesse , pour elle et sesdiz enfans, demanda lectres,
lesquelles elle obtint. Et tantost après, se parti de Paris,
avec elle sa belle fille , femme au jeune duc d'Or-
léans *, et retourna à Blois. Et tost après vindrent cer-
taines nouvelles devers le Roy et tous les seigneurs
estans à Paris , comment le duc de Bourgongne avoit
victorieusement desconfit les Liégois. Et retournèrent
devers le dessusdit roy de France les ambaxadeurs
qu'il avoit envoiez devers lui, c'estassavoir messire
Guichard Daulphin , et messire Guillaume de Tignon-
ville, dont dessus est faicte mencion, lesquelz, comme
dit est, avoient esté en ceste besongne. Et racontèrent
4 . Isabelle , veuve de Richard II.
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELKT. 3£9
de point en point toute la manière et conduicte qui
avoit esté faicte. Pour lesquelles nouvelles, plusieurs
qui paravant avoient esté fort enclins et volentifz de
eulx monstrer en rigueur au dessusdit duc de Rour-
gongne, commencèrent à baisser les lestes et estre
d'opinion contraire que paravant avoient esté , doub-
tans la constance, hardiesse et puissance que avoit lors
icellui duc, lequel, comme on leur disoit, estoit recon-
forté, à tous périlz, fortunes et aventures qui lui pour-
roient advenir, de résister contre tous ceulx général-
ment qui se vouldroient trouver ses adversaires. Et à
la vérité , tantost après , toutes les conclusions qui
paravant avoient esté prinses contre lui furent mises à
néant et dérompues , sans icelles poursuir ne mectre à
effect. Et fut ordonné que toutes gens de guerre s'en
retourneroient es pays dont ilz estoient venus.
Et adonc les ambaxadeurs de Henry de Lenclastre ,
roy d'Angleterre \ qui estoient venus à Paris devers le
roy de France pour impétrer trêves durant ung an
entier, lesquelles ilz obtinrent, s'en retournèrent dudit
lieu de Paris, par Amiens, à Boulongne sur la mer et
delà à Calais. Ouquel chemin, de rechef oyrent nou-
velles de la victoire que ledit duc de Bourgongne avoit
eue en Liège , comme dessus est dit , dont ilz se don-
nèrent grant merveille , et le nommèrent Jean Sans-
Paour.
Lequel duc de Bourgongne, en ce temps, estoit
moult curieux et ententif de actraire de son parti plu-
sieurs nobles hommes et gens de guerre de tous ses
pays , à fin de se fortifier contre ses adversaires , des-
4 . Henri IV.
390 CHRONIQUE [1408]
quelz il pensoit avoir plusieurs. Et avec ce , tint plu-
sieurs consaulx avecques ses deux frères et ses deux
sérourges, c'estassavoir le duc Guillaume et Jehan de
Bavière , et plusieurs autres ses féaulx amis et conseil-
lers , pour avoir advis et dèlibéracion comment il se
auroit à conduire et gouverner sur les grans afaires
qu'il avoit touchans ceste matière. Esquelz consaulx
fut finablement conclud de résister, à toute puissance,
contre tous ceulx qui nuire lui vouloient , réservé le
Roy en sa personne , et le duc d'Acquitaine. Et aussi
lui promirent ses deux frères et ses deux sérourges
dessusdiz , de lui faire toute l'aide et assistence qu'ilz
pourroient , tant de leurs personnes comme de leurs
subgetz, en réservant tant seulement le Roy et ses
enfans.
CHAPITRE XLIX.
Comment le roy Charles se parti de Paris et ala à Tours en Touraine.
De la paix qui se fîst des enfans d'Orléans et du duc de Bourgongne
en la ville de Chartres. Et de la mort de la vesve du duc d'Orléans.
Or est vérité qu'en ce temps, Charles, roy de
France , partant de Paris acompaigné des roys de Cé-
cile et de Navarre , de la Royne , sa femme , du duc
d'Acquitaine , des ducs de Berry et de Bourbon , ses
oncles, et plusieurs autres seigneurs du sang royal,
avec grant nombre de gens d'armes , fut conduit et
mené en la cité de Tours en Touraine, pour là faire
sa demeure et ^a résidence. Laquelle départie despleut
moult aux bourgois et habitans de Paris et en furent
fort troublez et esmeuz , et tant qu'ilz tendirent leurs
chaynes. Et avec ce , envoièrent hastivement devers
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 391
le duc de Bourgongnej qui lors se tenoit à Lisle, lui
noncier comment le Roy dessusdit s^estoit départi , et
qu'ilz entendoient que la plus grant partie des sei-
gneurs qui l'emmenoient ne l'avoient point bien pour
agréable*. Lesquelles nouvelles oyes d'icellui duc , ne
lui fureiît point plaisans , et doubta qu'on eslongnast
le Roy de la ville de Paris pour lui faire contraire ,
pour ce que les seigneurs qui le gouvernoient sentoient
assez que les Parisiens aymoient très fort icellui duc
de Bourgongne, et ne désiroient que autre eust le gou-
vernement du royaume ne du Roy, ^non lui , parce
qii'ilz entendoient et leur avoit-on donné à entendre ,
que ou cas qu'il auroit ledit gouvernement, il mectroit
jus par tout le royaume toutes gabelles , imposicions ,
quatriesmes et autres subsides , qui couroient au pré-
judice du menu peuple. Lequel duc eut premièrement
conseil avecques les ducs de Rolande et de Brabant et
autres ses féaulx , et remanda ses gens d'armes , de
Bourgongne, qui jà estoient en Laonnois pour retour-
ner en leurs pays , et, avec plusieurs autres qu'il avoit
fait assembler de tous ses pays, se tira en Vermendois,
où il fist passer ses monstres *. Et après, à fout iceulx,
cbevaucbant vers Paris, se loga le xxuf jour de no-
vembre en la ville de Saint-Denis en France , et ses
gens ou plat pays et là environ. Et lendemain, en
cbevaucbant vers ladicte ville de Paris, toutes ses gens
d'armes, en belle ordonnance de bataille , yssirent de
celle ville et vindrent au devant de lui bien deux mille
combatans ou environ , lesquelz le conduirent et
1 . Lui , le duc de Bourgogne.
2. Où il pass!» ses troupes en revue.
392 CHRONIQUE [1408]
acompaignèrent très honnourablement jusques à son
hostel d'Artois en Paris \ Si crièrent plusieurs Parisiens
à sa venue , par plusieurs quarrefours , à haulte voix
Noël. Toutesfoiz en aucuns lieux il leur fut défendu
qu'ilz ne criassent plus ainsi, pour cause de l'envie des
seigneurs du sang royal. Et furent aucuns serviteurs
du Roy qui dirent à aucuns d'iceulx crians Noël, vous
lui povez démonstrer et faire bonne chère et lie, mais
pour lui , ne à sa venue , vous ne devez point ainsi
crier. Mais ce non obslant , de tous notables hommes
et gens d'auctorité lui fut faicte aussi grant honneur
et réception comme ilz eussent fait au Roy leur sou-
verain seigneur. Et aucuns briefz jours ensuivans, le
duc Guillaume , conte de Haynnau , qui estoit venu
audit lieu de Paris bien acompaigné , sans demeure ,
à la requeste et instance dudit duc de Bourgongne ,
ala audit lieu de Tours, bien acompaigné des seigneurs
de Saint-George , de Croy, de La Vielz ville et de Dol-
hain , avec aucuns du conseil dudit duc de Bour-
gongne, sur intencion de traicter sa paix envers le
Roy et les seigneurs là estans. Lequel conte de Hayn-
nau , venu audit lieu de Tours , fut par le Roy, la
Royne et autres grans seigneurs, très honnorablement
reçeu et festié. Car déjà le mariage estoit fait de Jehan,
duc de Touraine , second filz du Roy, et de la fille
dudit duc , et aussi il estoit prouchain parent à ladicte
Royne. Tantost après laquelle récepcion, icellui conte
de Haynnau, et avecques lui ceulx qu'il avoit amenez,
ouvrirent la matière en plein conseil pour laquelle ilz
estoient venus , c'estassavoir pour faire la paix du duc
4. Rue Manconseil.
L1408J D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 393
de Bourgongne , comme dit est dessus. Et après que
plusieurs offres et traictiez eurent esté mis avant devers
le grant conseil du Roy, finablement fut ordonné que
le Roy envoieroit certains ambaxadeurs à Paris , in-
struis de sa voulenté, pour parler à icellui duc de
Bourgongne et lui dire la fui par laquelle il povoit
retourner en la grâce du Roy. Et furent à ce commis,
le duc Loys en Bavière , frère de la Royne , Montagu ,
grant maistre d'oslel dudit Roy et aucuns autres ex-
pers conseillers. Lesquelz , avec le duc Guillaume ,
conte de Haynnau , et les autres qui estoient venus
avecques lui , retournèrent en la cité de Paris , et
furent iceulx traictiez monstrez et déclairez au duc
de Bourgongne. Et pour ce que du tout ne lui furent
point agréables, et qu'il avoit en suspicion ledit Mon-
tagu , ne fu point content de les passer, ne accorder,
par la manière qu'ilz lui avoient esté envoiez. Et lui
mesmement, de sa personne dist plusieurs injures et
reprouches à la personne dudit Montagu , lequel les
receut assez paciemment, en soy excusant. Et depuis
fut icellui traictié aucunement corrigé, et reporté audit
lieu de Tours devers le Roy, et en la fin fut accordé
en la manière que cy-après sera déclairé. Car, devant
le temps que lesdiz traictiez se pourparloient et qu'ilz
feussent paraccordez , la ducbesse d'Orléans doagère,
femme du duc Loys d'Orléans défunct, et fille Galéas,
duc de Milan , trespassa en la ville de Blois *, comme
on disoit, de courroux et de déplaisance de ce qu'elle
ne povoit avoir droit ne justice de la mort de son feu
mary, envers le Roy et son conseil , contre le duc
1. Le 4 décembre i408.
394 CHRONIQUE [1408]
Jehan de Bourgongne. Pour laquelle mort, icellui duc
fut assez joyeulx, pour ce que icelle duchesse conti-
nuoit moult asprement et diligemment à l'encontre de
lui. Et fut son cuer enterré à Paris avec ledit duc d'Or-
léans son mari , et son corps à Blois. Après la mort
de laquelle , Charles , son premier filz , demoura fran-
chement duc d'Orléans et de Valois , conte de Blois et
de Beaumont, seigneur de Coucy et d'Ast, avec plu-
sieurs autres seigneuries , et Phelippe , le second filz ,
fut conte de Vertus , et Jehan, qui estoit mainsné , fut
appelle conte d'Angoulesme. Lesquelz trois^frères des-
susdiz, avec une seur qu'ilz avoient, demourèrent
moult jeunes , orphelins de père et de mère *. Toutes-
foiz ilz avoient esté jusques à ce temps moult notable-
ment conduis et endoctrinez , mais à la vérité dire ,
tant pour la mort du dessusdit duc d'Orléans leur
père , et de la duchesse leur mère , ilz assemblèrent
gens de conseil et d'aide , et par espécial y furent plu-
sieurs seigneurs , tant du sang royal comme du grant
conseil du Roy, lesquelz ne furent point si obstinez ne
enclins à poursuir contre le duc de Bourgongne qu ilz
estoient paravant. Et ce apparut clèrement es jours
ensuivans , tant par les traictiez qui se firent entre
iceulx enfans d'Orléans et ledit duc, comme autre-
ment. Car, non obstant que iceulx traictiez ne feussent
point du tout à la plaisance dudit duc de Bourgongne,
comme dit est devant , toutesfoiz furent-ilz corrigez
par telle manière que icelles parties vindrent à con-
i, Charles, duc d'Orléans, était né en 1391, Philippe, comte
de Vertus, en 1396, Jean, comte d'Angouléme, en 1404, et Mar-
guerite d'Orléans, en 1406. Elle épousa Richard de Bretagne,
comte d'Étampes.
[1408] D'ENGUERRA^N DE MONSTRELET. 395
cliision , selon la teneur et les poins cy-après dé-
clairez.
Premièrement , fut ordonné de par le Roi et son
grand conseil que ledit duc deBourgongne separtiroit
de Paris, à tous ses gens d'armes, et i^etourneroit en
son pays jusques à certain jour , c'estassavoir le pre-
mier merquedi de février *, qu'il retournerait devers
le Roy en la ville de Chartres, accompaigné tant seule-
ment de cent gentils hommes armez, et les enfans
d'Orléans en auroient cinquante. Auquel jour fut
ordonné que le duc Guillaume, conte de Hayn-
nau, auroit quatre cens hommes d'armes de par le
Roi pour la seureté du lieu. En oultre fut ordonné
que icellui duc de Bourgogne, quant il viendra de-
vant le Roi , aura un homme de son conseil qui dira
les paroles que devroit dire ledit duc , et pour icelles
conformer ledit duc respondra : u Nous le voulons et
accordons ainsi. » En après, selon la teneur dudit traie-
tié, le Roy dira audit duc de Bourgogne : « Nous vou-
lons que le conte de Vertus, notre nepveu, ait l'une
de vos filles en mariage. » Et par ce traictié ledit duc
de Bourgogne lui doit assigner trois mille livres pari-
sis de rente , et pour une fois , doit payer cent et cin-
quante mille francs d'or.
Après icellui traicté accordé , le duc Guillaume se
parti de Paris et ala en Haynau , et bien peu après
ledit duc de Bourgongne donna congié à tous gens
d'armes , et se parti de Paris pour aler en la ville de
Lisle , auquel lieu il manda le duc de Brabant , son
frère, le duc Guillaume , et Tévesque de Liège, ses
4. Répondant au 1" féviier 1409 (N. S.)
39G CHRONIQUE [1408]
sérourges , avec plusieurs autres grans seigneurs. Et
estoit pour lors grant discord entre le duc de Brabant
et le duc Guillaume , pour tant que le père d'icellui
duc Guillaume a\oit emprunté au temps passé à la
duchesse de Brabant défuncte , cent cinquante mille
florins pour mener guerre à aucuns qui lui avoient
esté rebelles ou pays de Holande. Laquelle somme
ledit duc de Brabant disoit à lui appartenir, et pour
ceste cause, par Fennortement de ses Brebançons,
avoit prins ung chastel nommé Houdain , séant entre
Brabant et Holande. Lequel discord, ledit duc de Bour-
gongne appaisa entre les princes dessusdiz , et mist
grant peine à ce faire, afin que d'eulx se peust mieulx
aider es afaires, qu'il avoit moult grans.
Après lesquels traictiez finez, et qu'ils se furent par-
tis l'un de l'autre , ledit duc Guillaume assembla en
Haynau, selon l'ordonnance du Roy nostresire, quatre
cens bacinets et autant d'archers, entre lesquels es-
toient principaulx les contes de Namur, de Gonversen
et de Salme ^ Le duc de Bourgongne pareillement, le
comte de Penthièvre, son beau filz en sa compaignie,
se party de Lisle, et lendemain du jour des Gendres '
vindrent au giste à Bapaumes et de là à Paris , en-
semble le duc Guillaume et autres dessusnommez , le
conte de Saint-Pol, le conte de Vaudémont et plu-
sieurs autres grans seigneurs. Après ce, le samedi
i. Salm.
2. Le lendemain du jour des Cendres, correspondant au 7 mars
1409(N. S.) j mais il y a ici une erreur de date, ainsi qu'on va le
voir par les deux suivantes, lesquelles sont exactes, et qui pour-
tant se rapportent à des faits annoncés comme postérieurs à
celui-ci.
[4408] D'ENGUERKAN DE MONSTUELET. 397
second jour de mars*, vindrent tous ensemble en la
ville de Galardon, séant à quatre lieues près de Char-
tres. Le mercredi ensuivant', Guillaume, duc de Ho-
lande, ala, à tout ses quatre cens bacinets, par devers
le Roy, qui lors estoit en ladicte ville de Chartres. Le
samedi ensuivant', ledit duc de Bourgongne se parti
de Galardon pour aler devers le Roy, accompaigné
de six cens hommes d'armes, et quant il vint assez
près de Chartres, il envoia toutes ses gens d'armes en
ladicte ville , fors cent chevaucheurs qu'il retint en sa
compalgnie selon le traictié fait paravant , et entra à
Chartres environ dix heures avant midi , chevauchant
jusques à l'église, devers le cloistre des chanoines,
auquel lieu il se loga.
Or est ainsi que le duc d'Orléans et le conte de
Vertus, son frère, acompaignez tant seulement de
cinquante chevaucheurs selon le contenu du traictié
dessusdit, entrèrent en l'église de Nostre-Dame de
Chartres avec le Roy, leur oncle , la Reyne, le duc d'Ac-
quitaine, leur filz, et plusieurs autres princes. En la-
quelle église, pour icelles besongnes acomplir , fut fait
et charpenté unhault plancher d'aiz, et là estoit le Roy
assis près d'un crucifix, et entour lui estoient assistans,
la Royne , le Daulphin et sa femme , fille au duc de
Bourgongne, les roys de Cécile et de Navarre, les
ducs de Berry et de Bourbon , le cardinal de Bar, le
marquis du Pont, son frère, l'arcevesque de Sens,
et l'évesque dudit lieu de Chartres. Et aucuns^autres
contes et prélats estoient derrière le Roy avec lesdits
4. Date exacte. En 1409 (N. S.) le samedi tombait le 2 mars.
2. Le 6 mars 4 409 (N. S.)
3. Le 9 mars 1409 (N. S.)
398 CHRONIQUE [1408]
enfans d'Orléans. Et à l'entrée de l'église estoient or-
donnez de parle Roy plusieurs hommes d'armes estans
comme en une bataille. Et fut fait ledit solier afin
que le peuple là venant , ne traveillast point lesdiz
seigneurs , et afin que on peust veoir apertement ce
qu'on devoit là besongner. Tantost après , ledit duc
de Bourgongne venant devers le Roy, prestement tous
se levèrent à l'encontre de lui les seigneurs devant diz,
réservé le Roy, la Royne et le Daulphin. Et inconti-
nent ledit duc et le seigneur de Loliaing\ son advo-
cat, approuclians le Roy, s'agenouillèrent. Et là par
ledit de Lohaing furent dictes au Roy les paroles qui
s'ensuivent : « Sire veez cy le duc de Bourgongne, vostre
serviteur et cousin, venu pardevers vous pour ce qu'on
lui a dit que vous êtes indigné sur lui pour le fait
qu'il a commis et fait faire en la personne de monsei-
gneur d'Orléans, vostre frère , pour le bien de vostre
personne et de vostre royaume , comme il est prest de
vous dire et de vous faire véritablement sçavoir quant
il vous plaira. Et pour tant , vous prie , mondit sei-
gneur, tant et si humblement comme il peut , qu'il
vous plaise à oster vostre yre et indignacion de vostre
cuer, et le tenir en vostre bonne grâce. »
Après ces paroles dictes par ledit seigneur de Lo-
haing, icellui duc de Bourgongne dist de sa bouche au
Roi : « Sire ! de ce je vous prie. « Et prestement après
ces paroles, le duc de Berry dist au duc de Bour-
1. Dans l'état de la maison de Jean, duc de Bourgogne, donné
par La Barre , on ne trouve de nom se rapprochant de Lohaing,
que celui-ci : « Messire Jean de Loyn, chevalier, conseiller, cham-
bellan. î> {Méni. pour servir à Vhist. de France et de Bourgogne,
t. II, p. 409.)
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 399
goiigne, avant que le Roy respondist onques, qu'il se
tirast ung peu arrière. Et ainsi le fist. De reclief, le
duc de Berry s'agenouilla devant la Royne et lui dit
en brief aucunes paroles en bas , et tantost après son
filz, leDaulpbin, les deux roys de Cécile et de Navarre
et le duc de Berry s'agenoillèrent devant le Roy, en
disant : « Sire ! nous vous prions qu'il vous plaise à
passer la prière et requeste de vostre cousin de Bour-
gongne » . Àusquelz le Roy respondit : a Nous le voulons
et accordons pour l'amour de vous. » Adonc le duc de
Bourgongne approucba le Roy, lequel lui dist : « Beau
cousin , nous vous accordons vostre requeste et vous
pardonnons tout. )> Après ce, ledit duc de Bourgongne
et ledit de Lobaing vindrent devers les deux enfans
d'Orléans dessusnommez , estans derrière le Roy,
moult fort pleurans , ausquelz dist le seigneur de Lo-
baing : « Messeigneurs, vecy le duc de Bourgongne
qui vous prie qu'il vous plaise à oster de vostre cuer
se vous avez aucune vengence ou bayne pour le fait
qui fut perpétré en la personne de monseigneur d'Or-
léans vostre père , et que dores en avant vous demou-^
rez et soiez bons amis ensemble ». Après lesquelles
parolles dictes ledit de Bourgongne parla de sa boucbe
disant : « Et de ce je vous en prie. » Et lesdiz enfans
riens ne respondirent. Dont leur commanda le Roy
qu'ilz accordassent la requeste de leur beau cousin de
Bourgongne. Et ilz respondirent : « Sire ! puisqu'il
vous plaist ce nous commander, nous lui accorderons
sa requeste et lui pardonnons toute la malévolence
que nous avons encontre lui. Car en riens ne voulons
désobéir à cbose qui soit à vostre plaisir. » Et là tan-
tost , par le commandement du Roy, le cardinal de
400 CHRONIQUE [1408]
Bar apporta ung messel ouvert sur lequel jurèrent les
deux parties. C'estassavoir, les deux enfans d'Orléans
d'une part , et le duc de Bourgongne d'autre part, sur
les sainctes évangiles , en les atoucbant , promirent
tenir perdurablement et garder ferme paix et entière
l'un avecques l'autre, sans en riens aler au contraire,
en appert ne en couvert. Et là fut dit par la bouche
du Roy ausdictes parties : « Nous voulons que dores
mais en avant vous demourez et soiez bons amis en-
semble , et vous défendons estroictement par nostre
auctorité royale que vous ne faciez , ne pourcbaciez
grief, ne dommage l'un à l'autre, ne à quelconque
autre personne qui à vous deux ont esté favorables ,
porté ou donné conseil ou aide , et n'aiez à eulx , ne
monstrez quelconque hayne, sur quanque vous pour-
riez mesprendre et forfaire envers nous , excepté les
facteurs de l'omicide devant dis, qui à tous jours sont
et seront bannis de nostre royaume. » Après les pa-
roles du Roy dictes en la forme que vous oez , iceulx
princes promirent et jurèrent féablement et véritable-
ment entretenir ledit traictié. Et lors le duc de Bour-
gongne ala baiser sa fille, femme du duc d'Acquitaine,
Daulphin \ Et environ une heure après que les be-
songnes orent esté traictées ainsi que dit est , icellui
duc de Bourgongne print congié au Roy et à la Royne,
et à tous les seigneurs là estans, très joieux d'icelle
paix ainsi faicte, et se partit de la ville de Chartres, et
s'en ala disner à Galardon. Et les aucuns desdiz sei-
gneurs furent d'icelle paix moult desplaisans et fort
i . Marguerite de Bourgogne , accordée le 5 mai i 403 et mariée
le 31 août 1404, à Louis de France, duc de Guienne, dauphin de
\iennois.
[1408] D'ENGUKRRAN DE MONSTRRLET. 40i
murmurans en secret, disans que doresenavant on
auroit bon marché de murdrir les seigneurs puisqu'on
en estoit quicte sans faire autre réparacion.
En oultre les deux enfans d'Orléans dessusdiz et
toutes leurs gens , après qu'ilz eurent prins congié au
Roy, à la Roy ne, au Daulphin et aux autres seigneurs,
s'en retournèrent à Blois , dont ilz estoient venus , et
n'estoient bien contens, ne ceulx de leur conseil aussi,
de celle paix. Le marquis du Pont, filz au duc de Bar,
cousin audit duc de Bourgongne , qui para van t ce
jour n' estoit point aymé pour la cause du duc d'Or-
léans avant trespassé , vint après lui audit lieu de Ga-
lardon , et là disnèrent ensemble en grande concorde
et union comme on peut veoir. Et environ deux heures
après midi, le duc Guillaume, le conte de Saint-Pol
et plusieurs autres grans seigneurs, vindrent devers
ledit duc de Bourgongne à son logis de Galardon , et
puis tous ensemble retournèrent à Paris. Et après , le
Roy, la Royne etleur filzle Daulphin, lesroys, princes
et cardinal dessusnommez vindrent audit lieu de Pa-
ris, au jour de la my-quaresme. A l' encontre desquelz
vindrent hors de ladicte ville les ducs de Bourgongne
et de Zélande , le cardinal de Bordeaulx , qui pour ce
temps estoit à Paris pour aler au concile à Pise. Et
pareillement ceulx de Paris, jusques au nombre de
deux cent mille , tant hommes comme femmes , vin-
drent à rencontre de leur Roy, crians à l'entrée de la
porte à liaulte voix : Noël ! et menans très grant joie
pour le retour du Roy à Paris , et avecques ce , pour
paix faicte , comme dit est devant, de la mort du duc
d'Orléans , et leur sembloit que Dieu y avoit estendu
grandement sa grâce et sa miséricorde d'avoir consenti
ï 26
402 CHRONIQUE [1408]
que une si grande besongne et apparence de guerre
estoit si tost estainte et appaisée. Mais ilz n'avoient
point regard ne considéracion à ce que depuis il en
advint. Toute foiz la plus grant partie des Parisiens
estoient obstinez et du tout afTectez avec ledit duc de
Bourgongne. Car ilz espéroient que par ses moiens
toutes tailles et subsides seroient mises jus. Mais ilz ne
veoient pas clèrement tous les mescbefz et adversitez
qui depuis en advinrent ou royaume et à eulx mesme,
pour les besongnes dessusdictes. Car bien tost après
la guerre se resmut entre lesdictes parties, très cruelle,
comme cy-après sera remonstré.
CHAPITRE L.
Comment la royne d'Espaigne mourut , et du mariage du roi de Dace
et de Norvège.
En cest an mouru la royne d'Espaigne , seur de
Henry, roi d'Angleterre , mère du jeune roy d'Es-
paigne et de la royne de Portugal. Après la mort de
laquelle, les Espaignolz donnèrent congié à tous les
Anglois , hommes et femmes , serviteurs de ladicte
royne ; lesquelz retournèrent en Angleterre tristes et
envieux de cuer.
Et d'autres part, en ceste mesmes saison, très grant
nombre de prélas , arcevesques , évesques et abbés se
partirent de plusieurs et divers lieux de clirestienté
pour aler au concile de Pise *, sur intencion de mectre
4. Il s'ouvrit le 25 mars d409 (N. S.) Le 5 juin suivant, on y
prononça la sentence définitive contre les deux contendans à la
papauté, Grégoire XII et Benoît XIII, et le 26 du jnéme mois, on
[1408] D'ENGUERRAN DE MONSTOELET. 403
paix et union universelle en l'Église, laquelle par moult
longtemps avoit este en grande perplexité , dont les
princes de plusieurs royaumes , et aussi les prélas et
les autres gens d'auctorité estoient très desplaisans.
En après, en ce mesme temps, Henry, roy de Dace*
et de Norvège et d'Esclavonnie, print à femme la fille
du roy Henry d'Angleterre. Lesquelz royaumes avoient
esté mis en la main dudit roy de Dace par la royne
d'iceulx pays, laquelle se dèmist de sa propre voulenté,
du tout , de l'onneur et prouffit d'iceulx royaumes en
en revestant ledit roy Henry.
y élut pape Pierre de Candie , qui prit le nom d'Alexandre V.
(Voy. Raynaldi, t. VIII, p. 283 et suiv.)
1. C'est Eric IX , roi de Danemark, lequel épousa Philippine,
fille de Henri IV, roi d'Angleterre. Mais Monstrelet se trompe de
beaucoup sur la date de ce mariage. Il est du 7 décembre 4405.
Voy. Rym.,t. IV, p. 92.
FIN DU TOMF PREMIER.
APPENDICE.
LETTRES DE REMISSION
ACCORDÉES PAR HENRI VI, ROI D'ANGLETERRE, ,
A ENGUERRAN DE MONSTRELET.
1424. /
Henry, par la grâce de Dieu , roy de France et d'Angle-
terre. Savoir faisons à tous présents et avenir , Nous avoir
esté humblement exposé de la partie de Enguerran de Mons-
trelet, cappitaine du chastel de Frevench * pour nostre très-
cher et très amé cousin le conte de Saint-Pol : comme
environ le mois de février, Tan mil un* xxii , ouquel temps
les villes de Crotoy, Noielle , Rue et Maisons lez Ponthieu ,
tenoient parti contraire à nous, desquelles villes issoient
souvent plusieurs gens d'armes Armignaz, pour aller à
Guise et es mectes d'environ , et passoient parmy les pais
obéissans à nous , un nommé Jehan le sergent , parent dudit
Enguerran , feust venu audit chastel de Frevench pour le
veoir, et arriva avec lui, Jehan de MoUiens, qui long temps
a suy les guerres de Nous et de nostre très cher et très amé
cousin le duc de Bourgogne. Etjeurent la nuitié audit chastel
de Frevench. Et landemain, au matin, ledit Jehan de Mol-
liens dist audit Enguerran : « Enguerran , se vous voulez
i . Aujourd'hui Frévent.
406 APPENDICE.
estre prest, vous m®, quant vous manderay, je vous feray
gangnier bon bustin et de bonne prise, car j'ay aucuns qui
sont mes féables, qui m'ont promis de moy livrer Armignaz
portant grans finances d'or et d'argent. » Et ledit Enguer-
ran lui respondit qu'il seroit tout prest et qu'il lui fist savoir
le jour. Et environ six ou huit jours après, revint ledit Mol-
liens parler audit Enguerran , et lui dist qu'il avoit parlé à
son homme, nommé Colinet de Grandcliamp dit L'eschopier,
et qu'il serait heure de partir au bout de deux jours. Et dist
ledit Molliens qu'il orroit certaines nouvelles à Lisle. Et sur
ce , parti ledit Enguerran , Guilbin de Croix , son frère, et
Jacob de Croisectes, son varlet, et ledit Molliens, lui ii", et
alèrent droit à Lisle. Et là vint ledit Colinet de Grandchamp
et dist ausdiz Molliens et Enguerran , que ceulx qui qué-
roient passeroient à venir, de Guise à Tournay, et de Tournay
au Pont à Vendin, et de là au Crotoy ou es places ennemies
d'entour. Et fut par lesdiz Molliens, Enguerran et Colinet,
conclud que le dit Colinet les yroit garder, et il les acten-
droit au Pont à Vendin. Et au second jour ou environ ,
vindrent passer ceulx mesmes et ledit Colinet avec, qu'il
fist les signes tels que diz estoient. Et tantost eulx passez,
ledit Molliens et ledit Enguerran et leurs gens, vindrent
montez à cheval , et à demie lieue dudit pont les vindrent
ataindre, et destrousser de un à v*^ escuz d'or, et avec ce leur
ostèrent plusieurs bouges esquelles il avait pluseurs menues
besoingnes, et leur décoppèrent leurs sangles et brides. Et
lors ceste chose ainsi faicte, vindrent chevauchier lesdiz
Enguerran et Molliens, vers Saint Pol, et, environ de iiii à
six lieues, partirent leur bustin, et s'en ala chascun ou bon
lui sembla. Et quant est dudit Enguerran il tira au chastel
de Frevench, dont il estoit capitaine. Et au bout de huit
jorn-s après, vint Colart Janglet, qui avoit espousé la seur
dudit Colinet Eschoppier, audit chasteau de Frevench, devers
ledit Enguerran , et lui dist comment ledit Colinet avoit fait
APPENDICE. 407
destrouçer Jehan le Vaasseur , son beau-frère , et m ou im
marchans d'Abbeville , et dist audit Enguerran qu'il estoit
renommé de y avoir esté. Et lors ledit Enguerran lui dist la
vérité, et comment ledit Molliens et ledit Colinet , son beau
frère, lui avoient donné à entendre que ceuls estoient des
places ennemis à nous , et nonobstant , se ledit Molliens et
ledit Colinet lui avoient donné bourdes à entendre, et que
se ilz n'estoient de bonne prise, il estoit prest, se il l'avoit
mauvaisement pris, de bien rendre, et que ceulx qui avoient
fait ceste perte ne se soussiassent de ce que ledit Enguerra»^
son frère, et varlet, en avoient eu, et que ils ne perdroient
riens. Et après ce, feust Hue le Sergent, parent duditEnguer-
ran, et Colart Jouglet, alez à Ligny sur Canche, et ledit
Enguerran avecques eulx , et là lui distrent qu'ils estoient
mauvaisement trahis , et que ceulx que on avoit destroussé
estoient de la ville d'Abbeville. Et lors ledit Enguerran fut
de ce grandement courroucé, et dist qu'il courrouceroit ledit
Molliens et ledit Colinet qui ce lui avoient donné à entendre.
Et depuis ce, feust mandé Jehan le Vaasseur, Jehan Brunet,
et ceulx qui ceste perte avoient faicte, par ledit Hue le Ser-
gent, et vindrent à Arras , et là frit ledit Enguerran parler à
eulx, et conclud icellui Enguerran de eulx récompenser de
ce que lui, son frère, et varlet, en avoient eu. Dont ledit
Jehan le Vaasseur et ledit Brunet dirent , présent ledit Hue
le Sergent : « Enguerran 1 nous sommes bien acertenez que
vous avez esté trahi, et ce vous a fait ledit Jehan de Molliens,
et faictes bien pour vostre descharge, de prendre ledit Mol-
liens et le nous livrer. » Et adont ledit Enguerran dist aux
dessusdiz qu'il le prendroit de bon cœur, et mectroit grant
peine de à eulx le livrer. Et depuis fut ledit Enguerran ,
bien accompaigné, en la maison dudit Molliens pour le
prendre et livrer audit Vaasseur et Brunet. Mais il sailli par
une petite fenestre et s'en fouy, et ne l'a depuis ledit Enguer-
ran peu prendre, combien qu'il s'en est rais en grant peine.
408 APPENDICE.
Et depuis 'toutes ces choses ainsi faictes, fut traictié par Jehan
de Maillefeu , parent dudit Enguerran, à Abbeville , ausdiz
Jehan le Vaasseur, Jehan Brunet et autres, que pour tout ce
que ledit Enguerran, Guillebin son frère, et Jacob son varlet,
avoient eu, furent lesdiz marchans récompensez tout plaine-
ment. Et passa ledit Jehan le Vaasseur lettres obligatoires
royaulx, lui faisant fort de tous ceux qui perle avoient eu à
ceste besoingne, et qui en quicta ledit Enguerran, sondit
frère, et varlet, promectant de eulx en jamais poursuir, en
disant qu'il estoit d'eulx bien récompensé. Mais non obstant
toutes les choses ainsi faictes, a esté faicte informacion par
nos officiers , des choses dessusdictes. Pour laquelle chose
ledit Enguerran doubte que nostre procureur ou autres le
veulent de ce poursuir, qui seroit en son grand préjudice.
En nous humblement suppliant , que actendu que ledit
Enguerran cuidoit certainement que les choses dessusdictes
ainsi prises feussent à noz ennemis , et ainsi lui avoit esté
donné à entendre, et que quant la vérité est venue à sa
congnoissance il a restitué ce que lui, sesdiz frères et varlet,
en avoient eu, et se sont lesdiz marchans tenuz pour con-
tens, comme dit est. Nous, sur ce vueillons audit Enguerran
nostre grâce et miséricorde impartir. Pourquoy, Nous ces
choses considérées , et actendu les bons et aggréables ser-
vices faiz à Nous et à nostre dit cousin de Bourgogne par
ledit Enguerran , en nos guerres et autrement , et espérons
que face ou temps à venir, audit Enguerran de Monstrelet,
ou cas dessus dit, avons remis , quicté et pardonné , remec-
tons, quictons et pardonnons, de nostre grâce espécial,
plaine puissance et auctorité royal, le fait et cas dessusdit,
avec toute peine , amende et offense corporelle , criminelle
et civile , en quoy il puet estre encouru envers nous et jus-
tice pour occasion des choses dessusdictes, et le remectons
et restituons à sa bonne famé et renommée , au pais et à ses
biens non confisqués , satisfaction faicte à partie , civilement
APPENDICE. 409
tant seulement, se faicte n'est, et aucune en y a qui se plaigne.
Et sur ce imposons silence perpétuel à nostre procureur. Si
donnons en mandement par ces présentes, aux bailli
d'Amiens et sénéchal de Pontieu et à tous nos autres justi-
ciers et officiers ou à leurs lieuxtenans présens et avenir et
ad chacun d'eulx si comme à lui appartiendra, que de nostre
présente grâce et rémission, facent, seuffrent et laissent ledit
Enguerran joir et user paisiblement, sans le molestier, tra-
vaillier ou empeschier , ne souffrir estre molesté , travaillié
ou empeschié, en corps ne en biens, en aucune manière.
Mon (^lis. mais) son corps et ses biens non confisqués, se
aucuns en sont pour ce prins , saisiz, levez ou arrestez, lui
mectent ou facent mectre sans délay à plaine délivrance. Et
afin que ce soit chose ferme et estable à toujours, nous avons
fait mectre nostre séel à ces présentes, sauf en autres choses
nostre droit, et l'autrui en toutes. Donné à Paris, ou mois
de novembre , l'an de grâce mil cccc xxiiii, et de nostre
règne le tiers. Ainsi signé : Par le Roy , à la relacion du
Conseil.
G. Ferrebouc.
(Arch. inap. Très, des ch., reg. J, 173, n° 13.)
TABLE.
Préface Pages i
Tableau chronologique des faits compris dans ce volume. . . . xxv
Prologue i
CHAPITRE I.
1400. — Comment le roy Charles le Bien-Aymé régna en France,
après qu'il eust esté sacré à Reims, l'an mil trois cens quatre-
vingts ; et des grans inconvéniens qui lui survindrent 6
CHAPITRE II.
Comment un escuier d' Arragon , nommé Michel d'Oris , envoia en
Angleterre lectres pour faire armes, et la response qu'il eut d'un
chevalier dudit pays d'Angleterre 11
CHAPITRE III.
Comment les grans pardons furent à Romme 31
CHAPITRE IV.
1401. — Comment Jehan de Montfort, duc de Bretaigne , mourut;
et du partement de l'empereur de Constantinoble de Paris; et le
retour de la royne d'Angleterre 32
CHAPITRE V.
Comment le duc Phelippe de Bourgongne, oncle du roy de France,
ala en Bretaigne , et le duc d'Orléans , frère du Roy, à Luxem-
bourg ; et du discord qu'ilz eurent ensemble 34
CHAPITRE VI.
Comment Clément , duc en Bavière , fut par les électeurs d'Ale-
maigne esleu à estre Empereur, et comment il fut à grant puis-
sance mené à Franquefort 36
CHAPITRE VII.
Comment le roy Henry d'Angleterre combati ceulx de Persiaque
et de Gales , qui estoient entrez en son pays 38
ki2 TABLE.
CHAPITRE VIII.
14:02. — Comment Jehan de Verchin , séneschal de Haynnau,
envoya ses lectres en divers pays pour faire armes. ..... . Pages 39
CHAPITRE IX.
Comment Loys , duc d'Orléans , frère du roy de France , envoya
lectres au roy Henry d'Angleterre pour faire armes , et de la
respouse qu'il eut \43
CHAPITJIE X.
Comment le conte Waleran de Saint-Pol envoia lectres de défiance
au roy Henry d'i\ngleterre , et la teneur d'icelles 67
CHAPITRE XI.
Comment messire Jaques de Bourbon , conte de La Marche , il et
ses frères , furent envolez de par le roy de France en l'aide des
Galois 69
CHAPITRE XII.
1403. — Comment l'admirai de Bretaigne et autres seigneurs com-
batirent les Anglois sur mer ; et de Gilbert de Fretin qui fist
guerre au roy Henry d'Angleterre 71
CHAPITRE XIII.
Comment l'Université de Paris eut grant discord entre messire
Charles de Savoisy, et pareillement contre le prévost de Paris
qui lors estoit * 73
CHAPITRE XIV.
Comment le séneschal de Haynau , lui quatriesme , fist armes, pré-
sent le roy d'Arragon ; et du voyage que l'admirai de Bretaigne
fist en Angleterre 76
CHAPITRE XV.
Comment le mareschal de France et le maistre des arbalestriers
alèrent en Angleterre en l'aide du prince de Gales Pages 81
CHAPITRE XVI.
Comment ung puissant Sarrasin , nommé le grant Tamburlan ,
entra à puissance en la terre du roy Basach 84
TABLE. 413
CHAPITRE XVII.
Comment Charles , roy de Navarre , traicta avec le roy de France
et eut la ducliié de Nemoux Pages 86
CHAPITRE XVIII.
1404. — Comment le duc Phelippe de Bourgongne , oncle du roy
Charles, VI* de ce nom, trespassa en la ville de Haulz eu Haynnau. 87
CHAPITRE XIX.
Comment Waleran , conte de Saint-Pol, à tout grant compaignie
de gens d'armes, ala par mer en l'isle de Wisque , pour faire
guerre au roy Henry d'Angleterre 91
CHAPITRE XX.
Comment le duc Loys d'Orléans ala de par le Roy à Marseille de-
vers le pape; le duc de Bourbon, en Languedoc; et le con-
nestable , en la duchié d'Aquitaine 93
CHAPITRE XXI.
Comment le duc Aubert , conte de Haynnau , trespassa, et pareille-
ment la duchesse Marguerite de Bourgongne , \esve du duc
Phelippe , jadis fille du conte Loys de Flandres 95
CHAPITRE XXII.
1405. — Comment le duc Jehan de Bourgongne, après le décès de
la duchesse , sa mère, fut receu es bonnes villes de la Conté de
Flandres comme seigneur 97
CHAPITRE XXIII.
Comment le duc Guillaume , conte de Haynnau , tint en cel an un
champ mortel en la ville du Quesnoy 99
CHAPITRE XXIV.
Comment le conte W^aleran de Saint-Pol mena son armée devant
le chastel de Merck où il fut desconfit des Anglois 100
CHAPITRE XXV.
Comment le duc Jehan de Bourgongne ala à Paris et fist retourner
la Royne et le Daulphin que le duc d'Orléans emmenoit 108
414 TABLE.
CHAPITRE XXVI.
1406. — Comment le duc Jehan de Bourgongne eut le gouverne-
ment du pays de Picardie. — De l'ambaxade d'Angleterre, et
de Testât Clugnet de Brabant Pages 125
CHAPITRE XXVII.
Comment la guerre se meut de rechef entre les ducs de Bar et de
Lorraine, et des mariages faiz à Compiengne , et des aliances
entre les ducs d'Orléans et de Bourgongne 1 :28
CHAPITRE XXVIII.
Comment le duc d'Orléans ala à puissance de par le Roy en la
duchié d'Aquitaine 132
CHAPITRE XXIX.
Comment le duc Jehan de Bourgongne eut licence du Roy et de
son grant conseil d'assembler gens de guerre pour aler mectre le
siège devant la ville de Calais 133
CHAPITRE XXX.
Comment les prélats et gens d'église du royaume de France furent
mandez à Paris pour l'union de saincte Eglise 139
CHAPITRE XXXI.
Comment les Liégois déboutèrent Jehan de Bavière leur évesque ,
pour ce qu'il ne vouloit estre ordonné pour consacrer et faire
l'office de l'Eglise 141
CHAPITRE XXXII.
Comment Anthoine , duc de Ijembourc, eut la possession de la
duchié de Brabant et depuis de la ville de Trect , à la desplai-
sance des Liégois 144
CHAPITRE XXXIII.
Comment les ambaxadeurs du pape Grégoire vindrent à Paris de-
vers le Roy et l'Université , portans bulles d'icellui pape ; et la
teneur d'icelles 146
TABLE. 415
CHAPITRE XXXrV.
1407. — Comment le duc Loys d'Orléans eut la duchié d'Acqui-
taine. Des trêves entre les deux royaumes de France et d'Angle-
terre Pages 151
CHAPITRE XXXV.
Comment le prince de Gales, ainsné filz du roy d'Angleterre, ala
en Ecosse pour faire guerre i33
CHAPITRE XXXVI.
Comment le duc Loys d'Orléans, frère du roy Charles, fut mis à
mort piteusement dedens la cité de Paris 134
CHAPITRE XXXVII.
Comment la duchesse d'Orléans et son filz moins-né vindrent à
Parir devers le Roy pour faire plainte de la piteuse mort de son
feu seigneur et mary 1 67
CHAPITRE XXXVIII.
Comment le duc Jehan de Bourgongne fîst grant assemblée de ses
nobles en la ville de Lisle lez Flandres pour avoir conseil sur la
mort du duc d'Orléans, et autres matières suivans 171
CHAPITRE XXXIX.
Comment le duc Jehan de Bourgongne fist proposer devant le Roy
et son grant conseil ses excusacions sur la mort du dessusdit duc
d'Orléans 177
CHAPITRE XL.
Comment le Roy euvoia ses ambaxadeurs devers le pape Bénédic,
lequel envoya audit Roy lectres d'excommunication 244
CHAPITRE XLI.
1408. — Comment l'Université de Paris fîst proposer devant le Roy
contre le pape de La Lune. Et du parlement du roy Loys de Se-
cile. Et du voiage du Borgne de La Heuze 255
CHAPITRE XLII.
Comment le duc de Bourgongne se parti de Paris pour le fait du
Liège. Du roy d'Espaigne , et du roy de Hongrie qui escripvy à
l'Université de Paris 259
446 TABLE.
CHAPITRE XLIII.
Comment les prélas et gens d'église de toutes les parties de France
furent mandez à Paris. Et de la venue de la Royne et de la du-
chesse d'Orléans Pages 263
CHAPITRE XLIV.
Comment la duchesse d'Orléans et son filz firent proposer à ren-
contre du duc Jehan de Bourgongne pour la mort du duc d'Or-
léans deffunct 268
CHAPITRE XLV.
Comment les conclusions se prindrent contre le duc de Bourgongne
à cause de la complainte faicte par la duchesse d'Orléans et ses
enfans. Et la response qui leur fut faicte par le chanceUer de
France 336
CHAPITRE XLVI.
Comment l'arcevesque de Reims appella des constitucions faictes à
Paris par l'Université 348
CHAPITRE XLVII.
Comment le duc Jehan de Bourgongne vint en aide de Jehan de
Bavière, évesque de Liège, son beau-frère, où il se combati contre
les Liégois, lesquelz il vaiuqui en bataille 350
CHAPITRE XLVIIT.
Comment grande assemblée fut faicte pour procéder contre le duc
de Bourgongne , et comment tout fut délaissé pour les nouvelles
de la victoire qu'il avoit eue contre les Liégois 387
CHAPITRE XLIX.
Comment le roy Charles se parti de Paris et ala à Tours en Tou-
raine. De la paix qui se fîst des enfans d'Orléans et du duc de
Bourgongne en la cité de Chartres. Et de la mort de la vesve du
duc d'Orléans 390
CHAPITRE L.
Comment la royne d'Espaigne mourut. Et du mariage du roy de
Dace et de Norvège ^^'^
Appendice "^03
FIN DE LA TABLE.
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